AKIRA: l'analyse

Analyse d'Akira par Gérald LigonnetAD 2019 oblige, c'est durant le mois de juillet de cette année que je décide enfin de rédiger l'Analyse du manga AKIRA, que je souhaitais écrire depuis le début des années 2000. Sur cette présente page, je révèle donc cette analyse, que j'ai voulu la plus profonde et cohérente possible. Je vous présente pour l'instant celle des deux premiers tomes Deluxe, je la mettrais à jour aux files des mois. Sachez que les vidéos exposent mon travail à son stade d'écriture actuelle. J'espère terminer en juillet 2020.

Merci infiniment d'être passé par là.

Sommaire

LES VIDEOS

Introduction
Episode 1: TETSUO
Episode 2: AKIRA
Episode 3: AKIRA 2
Episode 4: KEI
Episode 5: KEI 2
Episode 6: KANEDA

Introduction

katsuhiro otomoLe 6 décembre 1982, à 14h17, une bombe, d’un nouveau genre, explose sur la ville de Tokyo. Neuf heures plus tard s’enclenche la troisième guerre mondiale. Leningrad, Moscou, Kazan, Vladivostok, Irkoutsk, Novossibirsk, San Francisco, Los Angeles, Chicago, Nouvelle-Orléans, Huston, Washington, New York, Okinawa, Berlin, Hambourg, Varsovie, Londres, Birmingham, Paris, New Delhi... Et le monde commença à se reconstruire... Sur la page suivante, nous est dévoilée une vue satellite qui pointe sur la nouvelle capitale japonaise : « AD 2019 Néo Tokyo, 38 ans après la troisième guerre mondiale ».

Et tout justement, en 2019, nous y sommes, et j’ai donc décidé de faire une petite analyse de l’œuvre culte de Katsuhiro Otomo : AKIRA. Mais avant toute chose, je pense qu’il est intéressant de se mettre dans le contexte, de nous plonger dans la situation, de revisiter la chronologie. Car si Akira a vu le jour à la fin des années 1982, Katsuhiro, lui, a commencé à dessiner en 1971. C’est plus précisément le 30 décembre 1971 que sort sa première BD, ou plutôt son premier court récit, devrais-je dire : Macchi Uri No Shoojoo. katsuhiro otomoEn fait, cette dernière ne fut jamais éditée. Il faudra attendre le mois d’août 1973 pour que la première histoire d’Otomo soit publiée dans les pages du magasine Action Comics : Juusei, une adaptation de Mattéo Falcon, une nouvelle de Prosper Mérimée.

Donc, de la mi-aout 1973, jusqu’à la fin décembre 1982, nous avons neuf années pendant lesquelles Katsuhiro va dessiner, dessiner, et dessiner. Une production affolante, et durant cette période, il va pondre 2700 planches (c’est beaucoup plus qu’Akira lui même), dont 533 seulement pour l’année 1980, ce qui est énorme. Otomo est un mangaka très très productif et prolifique. Il va s’attarder sur différentes formes narratives, en usant de l’humour noir comme il aimait beaucoup à l’époque. Il va se pencher un peu sur des histoires de sport avec du baseball. katsuhiro otomoIl s’étalera sur la psychologie, Katsuhiro est un auteur très friand de psychologie. Il se permettra même de nous raconter sa rencontre du troisième type. Il va parler de survie, bien sûr, de la manière la plus horrible et la plus gore qui puisse exister, de la déchéance avec ses loques et ces cloches qu’il adore mettre en scène. Il nous exposera des drames familiaux, des récits sur l’incompréhensible, des aventures souterraines où les jeunes en sont les héros. Il nous narra des épopées qui n’ont rien à envier à l’odyssée d’Homère, nous révélera la guerre dans toute sa cruauté et sa splendeur, nous confrontera à l’absurde bien sûr, toujours...

C'est pendant ces neuf années que Otomo va élaborer son style, il va l’améliorer, il va le peaufiner. Il va passer d’un criminel néophyte, tel qu’on peut le voir dans Boogie-Woogies Waltz en avril 1974, jusqu’à un samouraï raffiné, tel qui nous apparaît dans le sixième tome de Kibun Ha Moo Sensoo, paru en décembre 1980. katsuhiro otomoEt donc, durant cette même période, il va s’intéresser à tout type de récit. Des récits d’inclusion qui feront plusieurs centaines de pages. Des récits pour enfants très courts, de 2, 3, 4, 5 pages. Des rêves d’enfants, bien sûr, qui vont sublimer sa carrière. Des récits de science-fiction, mais quelques-uns seulement, des récits prophétiques, dans l’attente du messie. Et tout ceci, avec une maîtrise parfaite de la couleur, de la perspective et du clair-obscur dans toute sa splendeur. Il nous fera survoler les grands espaces comme il nous confinera dans des cadrages à la Ozu, avec une présence parfois étourdissante et enivrante du silence et de la solitude. Toutes ces comptines, Otomo va les mettre en images en faisant un usage raffiné du détail, que dis-je en faisant un usage maniaco-dépressif du détail, nous obligeant à rester scotchés durant des minutes entières face à une seule illustration. katsuhiro otomoComme cette fameuse blanche qui servit de couverture au recueil de récits Good Weaver, sorti en mars 1980, qui demanda, paraît-il, deux mois et demi à Otomo afin d’être confectionnée.

Pendant ces onze années, donc, Katsuhiro va progresser, bien sûr, il va s’améliorer, évidemment, et va devenir un auteur reconnu, un auteur sollicité aussi par différents écrivains ou musiciens et un auteur respecté et apprécié. Fin 1983 d’ailleurs, DOMU recevra le prix de la meilleure œuvre SF. Sur ces neuf années de publication, Otmo aura élaboré 150 récits, en gros, qui faisaient tous entre 2 et 50 planches. En règle générale, ce sont des histoires courtes qui s’étirent sur une vingtaine de pages. Seul Fire Ball, sorti en janvier 1979 dans Action Draks, faisait 50 planches. Et à côté de ces courts métrages on va dire, car oui, Otomo est surtout et avant tout un auteur d’histoires courtes, il a donc écrit six œuvres un peu plus longues. Et la première, c’est Sayonara Nippon, qui est parue d’août 1977 à février 1978, et qui s’étale sur cinq chapitres et 116 pages. Le manga d’ailleurs sortira le 16 juillet 1981. Ensuite il y a eu Seijaga Machini Yattekiru, publié durant le mois de mai 1979, qui s’épandra sur quatre chapitres et 78 planches. katsuhiro otomoLui aussi sera inclus dans le manga final de Sayonara Nippon. Ensuite il y a eu G... qui fut la première collaboration d’Otomo avec un écrivain, en l’occurrence Nobuyuki Shinoyama. Les quatre épisodes de G... sont sortis en août 1979, et totalisent 75 planches. En janvier 1980 apparaît DOMU, qui va s’étaler sur quatre chapitres, jusqu’en juillet 1981. Il compte 136 planches et le manga sortira le 18 août 1983. Nous avons plus tard une deuxième collaboration, cette fois-ci avec Toshihigi Yahagi : Kibun Ha Moo Sensoo. Un long récit guerre qui fera plus de 300 planches, 315 pages pour être précis, avec une douzaine d'épisodes. Le manga final sortira le 24 janvier 1982. Et enfin Apple Paradise qui n’a jamais été publié et est paru dans le magazine Manga Kisotenkai, en septembre 1981, il s’étalera sur 120 planches.

Voilà ! Donc je pense qu’il est primordial de bien comprendre que lorsque Katsuhiro dessine ses premières cases d’Akira, en décembre 1982, il s’était immiscé dans un schéma narratif qui lui était connu. katsuhiro otomoNon pas qu’il allait écrire une chronique de 20 planches, mais plutôt un récit s’étalant sur une centaine de pages. En fait, il souhaitait raconter l’histoire d’une bande d’adolescents confrontés à un problème qu’ils ne pouvaient pas comprendre. Mais très vite emporté par le succès immédiat de sa comptine, grâce à une mise en scène dynamique, à un choc visuel flagrant et à cette incompréhension habilement développée, Otomo se retrouve embringué dans quelque chose de totalement incontrôlable. Et par la force des choses, il va décider d’assumer cette chose incontrôlable, il va l’assumer sur 2200 planches et huit années. Il en ressortira une œuvre phénoménale qui va révolutionner le genre, une œuvre monumentale qui va marquer son époque et influencer le ciné et la BD du monde entier par la suite. Car on peut le dire, et il ne faut pas avoir peur, dans l’univers de l’art populaire et contemporain, il y a clairement eu un avant et un après-Akira. Je présente donc cette analyse, que je souhaite la plus complète possible (mais elle ne le sera pas), non pas pour rendre hommage à cette œuvre culte, mais pour lui rendre son dû.


sommaireEpisode 1: TETSUO

akira de katsuhiro otomo

akira de katsuhiro otomoQuand Otomo commença à écrire Akira, il souhaitait raconter l’histoire d’une bande d’adolescents confrontée à un problème qu’ils ne pouvaient pas comprendre. Et donc, dès les premières planches, juste après l’explosion de 82, lorsque l’on se retrouve en 2019... (il est important de préciser que la majeure partie du récit Akira se déroule en 2020, cependant, il s’amorce fin 2019) Otomo dépeint une escouade de motards se rendant dans la vieille ville. Et un plan aérien nous révèle alors une métropole coupée en deux. À l’horizon, Néo Tokyo, moderne, rayonnante, surchargée. Au premier plan, l’ancienne ville, obscure, détruite, en ruine. Le tout relié par une autoroute délabrée, une artère synaptique inusitée.

Dès le début, donc, la mise en scène est aérée, les planches contiennent quatre voir cinq cases, Otomo joue avec la lumière et le halo des phares, il use de la trame et du noir profond. akira de katsuhiro otomoLes onomatopées du vacarme des motos occupent une grande place, les lignes de vitesse sont présentes, mais de façon timide. La sensation de vélocité est plutôt amplifiée par une perspective en contre-plongée et par un passage rapide d’un plan large à un plan serré. Mais subitement, la course doit s’arrêter, la bande fait alors face au cratère causé par la première déflagration de 82. Kaneda ôte son casque, c’est d’ailleurs le premier visage qui nous est divulgué : le regard sur, petit sourire, trame légère pour ombrager sa belle gueule. akira de katsuhiro otomoS’ensuivront les portraits du reste de la troupe, notamment Yamagata et Tetsuo, ce dernier dévoilant, lui, un regard affecté. La discussion entre ces jeunes s’éparpille sur huit cases permettant ainsi de donner la parole à tout le monde... Mais très vite, il faut repartir, et Kaneda, là aussi, lance le coup d’envoi. Démarrage sur les chapeaux de roue, vrombissement en cadrage incliné, Tetsuo, par une subite accélération, prend la tête du cortège. Et soudainement, dans l’épaisseur marbrée de la nuit, ses phares illuminent une silhouette : Takashi, ou numéro 26 comme le mentionne sa paume droite. akira de katsuhiro otomoL’accident est inévitable, et le jeune se fait littéralement éjecter de sa moto. La posture de Takashi, face à la noirceur des flammes, nous révèle sans doute possibles, la violence de l’explosion. Tetsuo est à terre, en sang, il est secouru par ses amis, sauf Kaneda qui lui, fonce droit sur numéro 26. Ici, et de façon précoce, nous sommes témoins d’un caractère fondamental de Kaneda. Ce dernier n’a pas un rôle de protecteur, mais celui de justicier, il ne se soucie guère de la santé de ses compagnons, il préfère régler ses comptes à ceux qu’il juge comme étant coupables. Ce trait de caractère est important, j’y reviendrai par la suite, car Otomo va jouer avec lui jusqu’à la fin de la saga, pour le détourner de la manière la plus magistrale possible. Kaneda, donc, stupéfait, se trouve face à Takashi, enfant à la tête de vieillard, et le voit disparaitre par fondu enchaîné. La Police, ou l’armée pointent leur nez, Tetsuo est toujours au sol, inerte, il devra être conduit à l’hôpital. Et le premier épisode s’arrête là, sous le regard interrogatif de Kaneda qui, dès le début, se retrouve confronté à une situation qu’il ne peut comprendre.

akira de katsuhiro otomoComme pour contraster avec la scène nocturne de la veille, l’internat nous est ici présenté sous une certaine candeur. L’arrière-plan, surchargé de gratte-ciel, montre que nous nous trouvons en marge du bouillonnement économique de Néo Tokyo. À l’intérieur, des jeunes déambulent, certains sont accroupis, tout paraît insalubre, contrairement au bureau du proviseur, parsemé de détails croustillants, où même la moquette semble respirer l’ordre et la fraicheur. Leçon de morale, réprimandes évidentes, vision intrigante de la société. Le parallélisme entre le visage endurci, strié et stressé du directeur avec celui, plutôt doux, innocent et indifférent des ados est assez burlesque. Le trait d’Otomo n’est pas encore à maturité, mais reste très efficace. La scène où le prof de gym se défoule contre les mineurs est d’une efficience exemplaire. akira de katsuhiro otomoOn y note, sur une seule case, la souffrance des adolescents à terre, la soumission de ceux qui attendent leur tour, la jubilation du prof en action, le tout sous les yeux de deux observateurs en arrière-plan qui jouissent pleinement du cirque, ici présent. D’ailleurs, cet aparté au sein de l’école est surtout là pour dépeindre l’état d’âme de Néo Tokyo. Une société divisée, conflictuelle, incomprise, où cohabitent deux générations : l’une ayant connu la guerre et l’autre devant assumer les conséquences de cette dernière.

akira de katsuhiro otomoNéo Tokyo, enfin, nous est dévoilée sous un angle attrayant : une vue plongeante et nocturne qui nous sublime toute sa modernité. Mais très vite, dès que l’on se place à hauteur d’homme, les ruelles grouillent de personnes solitaires et nonchalantes, pas mal sont accroupies, avachies par la décadence, les trottoirs sont crasseux. On retrouve alors Kaneda, gobant une amphétamine, s’incrustant chez Harukiya pour y rejoindre ses potes. L’entrée au bar se fait en contre-plongée, on imagine la musique, l’ambiance déjantée. Un mecton se défoule sur une borne arcade... une borne arcade, en 2019... décidément, Otomo et sa nostalgie du futur. S’ensuivent neuf cases cadençant la rythmique du dialogue qui occupe les jeunes, préoccupés pour Tetsuo. Tout semble s’estomper dans un grand silence à la vue du visage de Ryu, noyé dans la pénombre, regard inquisiteur, appâtant celui du reste de la bande. akira de katsuhiro otomoC’est alors que Kei fait son entrée. Otomo usera d’une demie planche pour nous présenter son arrivée, pour nous dévoiler ce personnage capital de la saga, ce personnage central, surement le personnage principal, un personnage profondément féminin, profondément japonais, aux pupilles hypnotisantes. Et pour contrebalancer ce moment de stupeur, une nouvelle page, chargée de neuf cases encore une fois, résumant l’irrévérence de Kaneda qui se fera remballer par Ryu. S’ensuit une course-poursuite dans la ville : jeux de lumières et de vitesses, passage d’une nitescence pénétrante et concentrique à une obscurité viscérale et magnétique, cadrage serré et cinématographique, vue panoramique sur le visage de Takashi pour apaiser la cadence. Mais quand Yamagata se casse la figure et s’ensanglante la main, là aussi, on retrouve un Kaneda totalement indifférent aux infortunes de son ami, mais plutôt soucieux de régler ses comptes avec le numéro 26. La scène urbaine où les jeunes taquinent le mutant est légèrement tramée, mais suffisamment pour faire ressortir toute la clarté de Takashi, lorsqu’il commence à manifester son pouvoir.

akira de katsuhiro otomoL’explosion de la vitrine est impactante, combinant à merveille la voracité du souffle émis au statisme de l’instant. Des arrêts sur image que Katsuhiro maîtrise à la perfection, offrant un cocktail d’émotion aux lecteurs, l’obligeant à s’ébahir face à la beauté de son trait. D’ailleurs, l’ébahissement se fera grandissant au vu des regards pétrifiés de Kaneda, Kai et Yamagata lorsqu’une citerne d’eau leur tombera dessus, générant un incendie qui immobilisera les habitants du quartier. Cet incendie, visible depuis les cieux nocturnes de Néo Tokyo, introduira, comme sait si bien le faire Otomo avec ses subtiles transitions, l’hélicoptère de l’armée. akira de katsuhiro otomoTout de suite après, nous ferons alors la connaissance d’un autre personnage central de l’œuvre : le colonel, tracassé par cette absence prolongée de Takashi. Dans les airs comme sur terre, l’armée est très vite sur les lieux de l’incident, et l’incompréhension devient manifeste aux yeux de Kaneda et sa bande. Durant quelques planches, Otomo va alterner les mises en scène. Se concentrant à la fois sur Ryu, toujours en action et au regard plus que jamais perspicace ; et sur Kaneda, noyé dans une foule désordonnée, à la recherche de Kei pour trouver réponse à ses incompréhensions. Il sera promptement bloqué dans son élan par une paire de poitrines qui lui attribuera sans gêne aucune la taille d’un gamin de 10 ans.

akira de katsuhiro otomoFace à face, Ryu observe Takashi qui l’observe à son tour. Par ce jeu de case, Otomo immerge littéralement le lecteur au cœur même de la scène, au cœur même de l’intrigue, jusqu’à ce que Kaneda pointe ses jambes, en contre-plongée. Autre caractère flagrant de cet adolescent, c’est l’insouciance totale dont il fait preuve face aux événements qui l’entourent, cherchant désespérément à régler les comptes de numéro 26. Mais de nouveau, la cadence structurée des dialogues est interrompue par la lueur incandescente des projecteurs de l’armée qui intervient alors. Course échappatoire, coup de feu, Kaneda se retrouve coincé dans un cul-de-sac, admonesté par un soldat. akira de katsuhiro otomoEt Kei fait son apparition, pointant son flingue sur le briscard. Mouvance de l’halogène, clarté qui ruisselle, photon laissant son empreinte rétinienne. C’est sur cette case même qu’Otomo va mettre en scène pour la première fois ce qui deviendra par la suite sa marque déposée, son style propre, son copyright. Ces faisceaux de lumière, combinés à la concentricité du trait vont léguer à son œuvre un dynamisme et une force narrative sans précédent qui, peut-être, jouera sur le succès initial d’Akira. Kei tire et tue le soldat, sous les yeux de Kaneda qui, si on en croit sa stupeur, n’a jamais été témoin d’un tel acte criminel.

Cadrages vigoureux et effrénés dans les ruelles exiguës, dérapage contrôlé, Ryu, ne lâchant pas d’une poigne le bras droit de Takashi, tente d’échapper à l’armée. Coup de feu, bousculade au cœur d’une foule abasourdie, slalome entre les faisceaux de lumière, Ryu nous est ici présenté comme un personnage plutôt expérimenté, maîtrisant ses gestes et sa posture. akira de katsuhiro otomoD’ailleurs, et il est intéressant de faire cette parenthèse, lors des histoires courtes élaborées avant Akira, Otomo mettait souvent en scène des individus de type jeunes adultes, avec une petite moustache. Et ce dernier correspond parfaitement à ce type. Dès le début donc, je pense qu’il était voué à avoir un protagonisme évident au sein du récit. Et la force de son trait nous le dévoile avec limpidité : Ryu déchire, il assure, il assure tellement qu’il met en difficulté l’armée. Le colonel décide alors de faire appel à Masaru pour en terminer avec cette traque.

akira de katsuhiro otomoGigantesque jeu d’ombre sur numéro 26 en pleine crise, jeu d’ombre concentrique dans une case claire et aérée pour émuler effervescence et suspense, traits concentriques dans une autre surchargée pour implanter la venue d’une situation inattendue. Otomo mélange les mises en scène pour donner rythme et poésie à sa narration. Il joue avec la force du regard et l’expressivité du contour des visages. Il se permet même une pause détente en esquissant une case cocasse dont l’objectif n’est que d’apaiser la tension. akira de katsuhiro otomoMais l’apaisement n’est que de courte durée. Surtout lorsque l’on voit un escadron de soldats mitrailler comme des sauvages le van qu’usa nos héros pour se faire la belle. Ici, devant une telle situation, on se rend vite compte que, dans ce Néo Tokyo futuriste, les exécutions peuvent être sans appel. Nos héros, d’ailleurs, fiers de leur subterfuge, observent le spectacle de loin, depuis le canal d’évacuation. Takashi, semblant apparaitre en négatif, serre les dents, frappe du point, souffre de quelque chose qu’on ignore. Masaru entre alors en scène, visage crayonné par les projecteurs qui l’embrasent. Les pupilles de numéro 26 sont totalement dilatées. akira de katsuhiro otomoSa figure, ponctuellement tramée, me fait penser, ne me demandez pas pourquoi, à celle de Cho San dans Domu. Tout le monde est sur le qui-vive, Masaru nomme Takashi, révélant ainsi son prénom pour la première fois, à la grande surprise de Ryu et Kei, et l’invite à rentrer en laissant paraître le numéro 27 sur sa paume droite.

En organisant l’évasion de numéro 26, Ryu pensait avoir mis la main sur Akira, qu’il nommera d’ailleurs pour la première fois. Akira, titre de l’œuvre, entité parfaitement inconnue à ce niveau de l’histoire, prend tout doucement forme : ce serait en fait un enfant. Mais ce n’est ni Takashi ni Masaru... et Ryu reste perplexe sous l’expression faciale dominante du colonel qui souhaite apparemment préserver le secret. akira de katsuhiro otomoLes plantons, toujours bien armés, prennent le contrôle des lieux, et Kaneda, dans un élan d’arrogance ma foi très manifeste, s’empare du flingue de Kei et éjecte Takashi au milieu du canal. Succession de planches chargées, au découpage oblique, pour nous présenter les dialogues du moment : Kaneda voulant sauver sa peau et partir en paix, Takashi, en pleine crise, nécessitant ingurgiter un médicament et le Colonel ordonnant à Masaru d’entrer en action. Le tout, sous la catalepsie déconcertante de Ryu qui semble avoir subitement perdu de son protagonisme. Mais le regard vide et transparent de numéro 27 ne trompe pas, il va bel et bien entrer en action et commence alors à faire valser les eaux tourbes et pestilentielles du canal. Mais, suite à un geste inapproprié de Kaneda, et sous la commotion générale, tout s’emballe et c’est le réseau d’évacuation, dans son intégralité, qui s’effondre. akira de katsuhiro otomoPanique totale, Kei et Ryu tentent de s’échapper, les soldats ont du mal à garder leur équilibre. Masaru lance à Takashi ce fameux médicament, mais ce dernier tombe entre les doigts de Kaneda qui s’enfuit en courant. Après ces 6 pages au découpage rapide et au cadrage alterné, où seuls quelques bruits de stupeur osaient accompagner le brouhaha de la destruction, Otomo nous pond une planche silencieuse et statique, à la convergence significative, mêlant harmonieusement les noirs et les blancs, afin de nous faire part, en un clin d’œil, du désarroi de l’armée, du sauvetage de Kei par Ryu (qui décidément assure toujours autant), de la détresse et de la solitude de Takashi. La situation semble se calmer à la venue de l’hélicoptère, les militaires se remettent de leurs émotions, et le colonel dénote un visage préoccupé par la disparition de cette fameuse capsule. Kaneda, quant à lui, totalement exténué par cette longue nuit, rentre seul.

akira de katsuhiro otomoLes lendemains paraissent toujours aussi vifs et éclatants après ces agitations nocturnes. En contre-plongée, des pas s’insèrent dans la cour de l’école, Tetsuo, pansement au front, regard affaibli, refait surface. On ne l’avait pas revu depuis l’accident avec Takashi. Dans l’amphithéâtre, les postures des élèves sont hilarantes. Beaucoup de visages sont soutenus par des mains fragiles, certains semblent complètement écrasés par l’apesanteur. Des pieds jaillissent de part et d’autre, certains jeunes conversent, et beaucoup d’entre eux semblent noyés dans l’indifférence absolue. Aucune attention n’est portée au professeur, Yamagata lit le journal, Kaneda ausculte la gélule interceptée la veille. La relation conflictuelle entre prof et élèves tourne à la dérision, le laxisme est total. Kaneda quitte ce vacarme ambiant pour se rendre à l’infirmerie, endroit calme et studieux, foisonnant de détails, à l’odeur de chloroforme évidente. akira de katsuhiro otomoIci travaille sa petite amie qui le fournit aussi en ecstasy, jeune demoiselle de 10 ans son ainé. Trois planches, parfaitement structurées, nous dévoilent une liaison illégale, une histoire soupçonneuse de grossesse. Tout ceci peut paraître bien futile lorsque l’on contemple l’œuvre dans sa totalité. Cependant, je pense qu’au moment de l’écriture, cette scène devait avoir son importance, au vu de la station triste et affectée de cette jeune demoiselle. On ne connaitra d’ailleurs jamais son prénom.

akira de katsuhiro otomoMais toute l’attention est maintenant portée sur Tetsuo, la trame de son blouson semble rehausser sa présence et sa fragilité. On dénote même chez Kaneda une joie sincère et profonde à le retrouver. Pour fêter ça, il faut aller s’éclater en ville. Kaneda retourne à l’infirmerie pour chercher des amphétamines et apprendre par la même occasion que le comprimé capturé la veille est d’une violence extraordinaire, et qu’il contiendrait des substances non autorisées. Décidément, encore un mystère de plus pour Kaneda. Peut-être est-il important de le préciser, mais au début des années 80, 80 % de la consommation mondiale d’amphétamine se fait au pays du soleil levant. En mettant en scène, donc, cette bande de jeunes drogués, Katsuhiro ne fait que dépeindre sa société du moment. Akira, en soit, n’est pas une œuvre de science fiction, ce n’est qu’une métaphore sociale, une estampe édulcorée d’un Japon en pleine mutation.

Afin d’introduire la virée nocturne, akira de katsuhiro otomoOtomo signe une illustration d’une efficacité exemplaire : bouche grande ouverte, pilule projetant son ombre névralgique, dentition détériorée, pilosité insalubre. Ce dessin, qui reste l’une des images emblématiques du manga, résume à elle seule toute l’effervescence et la déchéance qui secouent Néo Tokyo en cette fin d’année 2019. On voit alors Kai et les autres avaler un comprimé, Tetsuo semble pensif et réticent. Et le mugissement des moteurs domine à nouveau les cases, accompagnant cette jeunesse se ruant de plaisir vers les artères de la cité. Depuis les hauteurs du QG de l’armée, le Colonel, posté face à une baie vitrée surplombant la ville, discute avec le docteur, encore un personnage important de ce début de saga. Le scientifique, à la physionomie très caractéristique et vêtue de sa blouse blanche, démontre un certain intérêt pour les ondes cérébrales de Tetsuo qui est d’ailleurs attendu pour de nouvelles analyses. Mais Tetsuo est plongé dans une autre ambiance, à la vélocité exacerbante, au cadrage à même le sol, avec un Kaneda déjanté et accompagné, alors que lui, a l’air de s’embourber dans une silencieuse et préoccupante solitude. Dans les avenues de Néo Tokyo, les motos semblent se diluer dans un embrasement urbain et psychédélique.

akira de katsuhiro otomoMais quand rentrent en scène les forces de l’ordre, sur trois planches consécutives, Otomo noircit les cases de mille lignes concentriques, rendant les acteurs du moment totalement surexposés. La vitesse et la tension sont à son maximum, ça fonce dans tous les coins, en plongée, en contre-plongée, l’enchainement est d’une fluidité enivrante. Et tout semble se paralyser lorsque les clowns prennent en charge Tetsuo. akira de katsuhiro otomoOn sent la tension au travers de son regard inquiet, on sent la vitesse au travers des phares virevoltants, tout est fluide, mais tout paraît immobile. Des arrêts sur image que Katsuhiro maîtrise à la perfection conférant à sa narration une beauté unique et singulière. Telle la chute de Tetsuo, d’une brutalité évidente, mais parfaitement esthétisée par cette sclérose quasi chorégraphique. Comme si Otomo avait su saisir l’instant précis. Le règlement de compte des Clowns sur Tetsuo va s’étaler sur une dizaine de cases, alternant scènes statiques et en mouvance, jusqu’à l’arrivée magistrale de Kaneda qui nous révèle ici toute sa fougue et son obstination.

akira de katsuhiro otomoTetsuo se relève dans une image dense et froide, le visage égratigné, le regard tenace. Il commence à tabasser Chip, un clown restant dans les parages, avec une certaine violence. D’ailleurs, cette scène est la première scène véritablement violente du manga. Tetsuo s’acharne avec bestialité, sans contrôle aucun, jusqu’à ce que Kaneda le somme d’arrêter. Regard électrique entre les deux ados, Otomo confectionne deux portraits d’une grande clarté et précision pour nous présenter ce face à face.

Voilà trois mois qu’Akira a vu le jour, l’épisode 7, narrant ce face à face, est sorti le 21 mars 1983 dans Young Magazin. À ce niveau d’élaboration, Otomo a acquis sa maturité graphique, ses personnages principaux et le décor sont plantés. Tout se concentre essentiellement sur l’intrigue, la relation entre les protagonistes reste très vague pour le moment. akira de katsuhiro otomoMais ce face à face entre Kaneda et Tetsuo est d’une importance capitale, il est impératif de ne pas l’oublier. Car Akira raconte l’histoire d’une amitié, une amitié que rien ne pourra abolir. Donc, à ce stade narratif, trois mois après le lancement du récit, je pense que Katsuhiro était conscient qu’il s’était embringué dans une aventure qui allait durer longtemps, très longtemps, et qu’il allait devoir pleinement l’assumer. Ce face à face n’est pas anodin, la puissance qui s’extirpe de ces deux visages est une marque flagrante de l’apothéose à venir.

akira de katsuhiro otomoLe lendemain, de nouveau plongé dans la candeur zénithale de l’école, le Colonel vient chercher personnellement Tetsuo afin de poursuivre ses analyses. Noyé dans une cantine effervescente et radoteuse, ce dernier paraît bien seul, surtout suite aux événements de la veille. Kaneda baratine l’infirmière, et se retrouve alors face au militaire, il s’échappe, sous la stupeur de Tetsuo, par un saut magistral au travers de la fenêtre. Là aussi, cette éjection brutale et stylée marque la fin de l’internat, nous ne verrons plus ce lieu par la suite. En s’enfuyant à plein moteur, Kaneda ne doit pas être au courant qu’il n’y mettra plus les pieds. akira de katsuhiro otomoPar contre Otomo, lui, en est conscient, il est conscient que son récit initial, celui de narrer l’histoire d’une bande de gosses, a pris une tout autre tournure... Décidément, cet épisode 7 est d’une acuité rare.

Le soir venu, soumis à la douce ferveur de Neo Tokyo, Ryu discute avec Nezu, nouveau personnage qui aura son importance dans cette première partie de saga. On ne sait pas encore très bien qui il est, même si son visage sénile empeste la félonie. akira de katsuhiro otomoIl semble très informé, il est au courant que l’armée cherche la capsule perdue l’autre jour par Takashi et ordonne donc à Ryu de retrouver Kaneda au plus vite. Kaneda d’ailleurs, sur sa moto, arpente les boulevards périphériques de la ville pendant que le colonel, toujours surexcité, est rejoint par le docteur pour un bilan sur Tetsuo. Ils sont alors témoins d’une explosion provenant du site olympique. Sur les lieux de l’incident, on voit Kei s’enfuir, Kaneda lui fait face.

Ce dernier, fardé de son éternel petit sourire, démontre un certain orgueil à se trouver au bon endroit et au bon moment. Kei, rejoint par ses coéquipiers, lui demande de déguerpir. Mais, étant un témoin de l’acte criminel, ils finissent par l’embarquer et s’enfoncent alors dans les égouts... première intrusion en ces lieux tant chéris par Otomo.

akira de katsuhiro otomoChangement de plan, changement d’ambiance, nous nous retrouvons au laboratoire, où Tetsuo est soumis à des analyses, voir même des expérimentations. La case, d’une clarté médicale, où il se trouve allonger sur cette sorte de lit à rotor, me fait fortement penser à une scène de Fire Ball. Noyé dans une pièce en total contre jour, le docteur s’entretient avec le colonel, lui fait part des premiers résultats. La profondeur de champ générée par cet éclairage contrasté fait du militaire un personnage radicalement délayé dans ses songes ; il ordonne au scientifique de passer en vitesse supérieure.

akira de katsuhiro otomoDans la planque, Kaneda est surveillé par l’un des terroristes, un brouhaha venant de l’extérieur annonce l’arrivée de Ryu. Décidément, cela ne pouvait pas mieux tomber pour lui, il devait mettre la main sur Kaneda, il lui est offert sur un plateau. Leur discussion va s’étaler sur une vingtaine de cases, parfaitement découpées, droites et précises, se centrant sur les mimiques faciales de chacun, dévoilant ainsi leurs traits de caractère. La quantité de mégots présents dans le cendrier est une magnifique allégorie au temps qui passe, lentement mais surement, c’est aussi une preuve de l’incroyable patience de Ryu. À la recherche de ce fameux comprimé, Kaneda, décidément très talentueux dans sa comédie, ne cessera de lui rabâcher qu’il l’a perdu. Ryu lui révèle alors qu’ils font partie d’une organisation antigouvernementale. Mais le jeune n’est pas plus surpris que ça, indéfiniment baigné dans son innocence, inquiet pour sa moto laissée près du site olympique.

Au laboratoire, Tetsuo est toujours inerte et allongé, le doc ordonne de passer au niveau dix. À ce stade de l’intrigue, on sent bien qu’ils expérimentent quelque chose sur Tetsuo, mais cela reste encore confus, et surtout on ignore le pourquoi. akira de katsuhiro otomoLe colonel quant à lui, demande plus de vigilance, car ce que complote l’armée en secret commence à être médiatisé. Il se rend ensuite dans la nursery, endroit vaste et clair où déambulent des mutants. Takashi est accroupi face à un circuit de train, il semble très affecté, son visage paraît ici enfantin. Il souhaite regarder la télé, mais le militaire lui interdit toute image violente. Ce dernier se dirige vers un lit où se trouve Masaru blotti dans son fauteuil, et nous faisons alors connaissance de Kiyoko. Sa main droite, agrippant une poupée, ne peut nous révéler son numéro 25, en revanche, sur sa main gauche, on y remarque une alliance. akira de katsuhiro otomoLe visage de Kiyoko est profondément ridé, elle fait beaucoup plus vieille, son état de santé ne doit pas être des meilleurs vu qu’elle est sous perfusion. Elle raconte son rêve au colonel : Akira va bientôt se réveiller. Stupeur du militaire. La case suivante, intensément chargée et tramée, arrive là aussi à nous dévoiler, d’une manière habile, toute la solitude, le désarroi, la confusion, l’effondrement et tout le silence qui devait secouer la tête du colonel à cet instant précis. Un contraste évident avec sa figure écarlate, transpirante, convulsée par le stress, où il ordonnera de mettre en place l’alerte rouge.

akira de katsuhiro otomoDans la planque, Kei présente son dortoir à Kaneda, et ressort en l’enfermant à clé. Cri de frayeur, il défonce la porte. Face aux jeunes, un Kaneda en flamme, le visage rongé par la peur, murmurant d’une voix saccadée « AKIRA », puis disparait. Sur la page suivante, nous voyons Tetsuo, sur son lit d’hôpital, en pleine crise, dégoulinant de sueur. L’épisode 8 s’arrête là, c’est un épisode très sombre, où l’on sent que tout s’accélère. L’entité Akira se fait de plus en plus présente et pesante. Les desseins de l’armée semblent plus intelligibles. Le mystère initial, ou devrais-je dire l’incompréhension initiale, s’évapore petit à petit. Ces trois dernières planches ne font que confirmer ce qu’avait laissé entrevoir le chapitre antérieur : ce récit s’est converti en saga et est parti pour durer. akira de katsuhiro otomoIl est évident que ce Kaneda en flamme, c’est Tetsuo qui en est la cause, c’est lui qui l’a généré. Je ne pense pas que ce fut volontaire de sa part, il devait dormir après ses analyses, et a dû faire un rêve, ce qui a déclenché cette vision qui, si on en croit Kei plus loin, était parfaitement tangible. Ensuite, ce Kaneda en flamme, c’est une image que l’on va revoir, pas seulement comme une illusion, mais comme une situation réelle et concrète. Tetsuo, par cette soudaine crise, démontre une certaine capacité à se projeter dans le futur, il est conscient du futur de Néo Tokyo, du futur de Kaneda. Décidément, la relation qui lie ces deux adolescents est bien plus qu’amicale. Cette dernière scène donc, montre sans difficulté qu’à partir de maintenant, Otomo doit avoir une vision très ample de son œuvre, il doit même surement en connaitre la fin.

akira de katsuhiro otomoL’épisode 9 commence sur la vue plongeante d’un conseil extraordinaire. Le colonel exige une levée de fond pour faire face au réveil imminent d’Akira. Dans l’assistance, c’est la cacophonie, beaucoup sont exaspérés par ces dépenses injustifiées depuis plus de trente ans sur une nursery et un programme totalement incompréhensible. Dans cette effervescence ma foi fort politique, on y remarque un siège vide qui pourrait bien être celui de Nezu. Mais l’assoir ici même et à cet instant précis du récit, aurait dénudé tout le mystère que doit dégager ce personnage. Le colonel lui est sans appel, si les fonds pour le projet Akira sont bloqués, ce seront des milliers de victimes et une ville entière à reconstruire. Le militaire démontre une connaissance de la situation qui dépasse toute celle des autres politiciens, il gère la sécurité de sa nation avec un mysticisme qui le rend finalement peu crédible. Mais son sens des responsabilités saura lui donner raison.

Kei discute avec Ryu sur la fameuse apparition de la veille, elle confirme sa tangibilité, « ça ressemblait à l’énergie de Takashi, mais différente », affirmera-t-elle. Décidément, dès le début, Kei fait preuve d’un certain don de perception, elle a une aptitude mentale qui ne lui semble pas indifférente ni à elle ni a Ryu. À l’hôpital militaire, Tetsuo se plein de son mal de crâne, « ça passera » lui garantis le docteur.

akira de katsuhiro otomoDans la planque des terroristes, qui est en fait un local à billards, pas mal de monde taquine de la boule, l’ambiance est posée et conviviale. Le cadrage cinématographique nous donne l’impression d’être dans une salle obscure. Au comptoir, un inhabitué du coin sirote un verre, il observe, et attire l’attention. Soudain, l’armée fait une entrée fracassante, toujours à contre-plongée pour majestifier son intervention. Dans le feu de l’action, elle commence même à faire parler les mitraillettes, déchiquetant un collègue de Ryu qui parvient, lui, à fuir. Les soldats prennent vite le contrôle des lieux, l’inhabitué est en fait un espion, ou un agent secret, il a une photo de Kaneda sur lui, c’est ce dernier qui est convoité. akira de katsuhiro otomoIci, on comprend parfaitement que la recherche du comprimé par le colonel reste l’une de ses priorités, mais tout semble bien exagéré. Quelle est l’importance de cette pilule pour générer une telle intervention ? Pour pousser à exécuter le premier qui bouge ? Soit, cette dernière contient des substances illégales et interdites, par effet domino, cela pourrait causer préjudice à certains ministères ou grandes corporations, pourquoi pas révéler des histoires de corruption. Mais bref, et je me répète, tout semble démesuré, disproportionné, extravagant, surtout lorsque l’on sait comment cette même pilule va disparaitre. Maintenant, cela permet au moins de sentir toute la tension qui s’est soudainement emparée du récit. Ryu retrouve Kei, lui donne son Hudson, sous le regard jouissif de Kaneda. Là aussi, une réaction étrange de ce dernier vu que, quelques jours auparavant, il pointait une telle arme sur le crâne de numéro 26. Bref, les deux jeunes s’enfuient par les égouts, leur seule issue, et parviennent à s’en sortir avec un visage carrément loufoque de Kaneda.

akira de katsuhiro otomoUne planche, d’une candeur déconcertante, parfaitement aseptisée, montre Tetsuo qui s’échappe de sa chambre, sous l’interrogation manifeste du médecin de garde. La page suivante, elle, est totalement sombre, ventilée par une bise nocturne. Tetsuo est alors sur les toits de l’hôpital, supplantant Neo Tokyo et ses néons. Son regard est à la fois vide et turgescent, il semble surpris, submergé dans l’incompréhension. Il est conscient de son pouvoir, mais a du mal à réaliser ce que cela signifie : Tetsuo s’incorpore, tout doucement. On le retrouve ensuite noyé dans la pénombre d’une ruelle, dominé par les buildings en arrière-plan, titubant, perdu, peut-être souffrant. Une bande de motards passe à ses côtés, les clowns, qui s’arrêtent, l’observent, étonnés.

Mais la vue d’une paire de lunettes sur un sol recouvert de sang nous replace très vite dans les halls de l’hôpital. akira de katsuhiro otomoJe trouve ce plan sublime, et en le revoyant, je ne peux m’empêcher de penser aux binocles de Miyako, mais nous y reviendrons bien plus tard. Face à un corps déchiqueté, le colonel et le docteur contemple, dans l’insensibilité la plus incroyable, le résultat de leurs expérimentations. Le scientifique est impressionné par cette montée en puissance rapide de Tetsuo. Il faut lui attribuer un numéro, ce sera le 41. Tetsuo fait donc maintenant partie de ce projet secret, il est devenu, au même titre que Masaru, Takashi, Kiyoko, et surement Akira, un objet d’étude, un produit réfléchi et élaboré par l’armée et la science.

akira de katsuhiro otomoTetsuo se retrouve d’ailleurs face aux Clowns, face à Chip, ce même sur lequel il s’était acharné bien des nuits auparavant. Et Chip compte bien prendre sa revanche, équipé de son gourdin fait maison.

Lors des publications d’Akira dans le bimensuel Young Magazin, Otomo élaborait une page titre introduisant chaque épisode. Hormis pour la première, qui nous révélait Neo Tokyo vu depuis l’espace, celles des huit chapitres suivants nous présentaient Kaneda ou Kei, les protagonistes du moment, en situation, dans un découpage assez strict où l’on pouvait lire le nom de l’auteur en kanji, et le titre de l’œuvre en katakana. Pour ce dixième épisode, sorti le 2 mai 1983, Katsuhiro va confectionner une page titre s’étalant sur quatre planches, haute en couleur, prolongeant la narration de son histoire : c’est-à-dire la confrontation entre Chip et Tetsuo. Une page pour dévoiler le nom de l’auteur, et les trois autres pour faire apparaitre les trois katakanas d’Akira. akira de katsuhiro otomoPour la version deluxe éditée par la Kodansha, Otomo va réécrire cette scène, en noir et blanc, se concentrant sur trois planches cette fois-ci. Entre les deux versions, on note peu de différence notoire, hormis peut-être la posture de Tetsuo, qui semblait passive dans le magazine, et plus active dans le manga. Ce qui est clair, c’est que le final reste le même, la tête de Chip explose, dégueulant sur le sol une marre adipeuse de sang qui se confond alors avec les ombres. Tetsuo va mal, il lui faut de la drogue pour calmer sa douleur. Les Clowns, excellents fournisseurs de ce type de substances, l’invitent à les suivre.

akira de katsuhiro otomoPlanqués chez Harukiya, Kei et Kaneda se retrouvent dans une piaule aux murs squalides. Elle râle. Lui, plus curieux que jaloux, tente d’en savoir plus sur la relation qu’elle entretient avec Ryu. Elle lui affirme que c’est son frère, mais Kaneda n’est pas dupe. Il commence à s’approcher d’elle, dépose son bras gauche sur son épaule et lui profère des répliques coquines. Kei ne restera pas longtemps de marbre et se verra obligée de le gifler lorsqu’il se sera sauvagement jeté sur elle. Expulsé contre des cagettes de bières, le jeune effronté n’en demeure pas moins satisfait, il a réussi à mettre la main sur ce qu’il désirait : le pistolet de Kei. Il sort presto de la pièce et l’enferme depuis l’extérieur.

akira de katsuhiro otomoDans la planque des Clowns, une vieille salle de bowling délabrée et poisseuse, nous faisons enfin la connaissance de Joker, leader de la bande, bien portant, édenté, cicatrisé, maquillé, oreilles parées de boucles. Ses sbires lui racontent ce qui vient de se produire. Tetsuo entre dans les lieux, tout paraît vraiment insalubre et en ruine. Le Joker écoute, il est mué dans une attention qui renforce la matité de sa peau. Mais le boss des clowns ne l’entend pas de cette oreille et pense faire la fête à Tetsuo muni d’une quille. Deux planches et sept cases auront suffi à Joker pour s’incliner face à la puissance mystérieuse de Tetsuo. akira de katsuhiro otomoAkira raconte aussi, et peut-être surtout, l’histoire d’un adolescent, un adolescent ayant subitement acquis le pouvoir, pouvoir sur le temps, l’espace et la matière.

Enfoui dans l’opacité des égouts, Kaneda tente de trouver son chemin pendant que Kei parvient à se libérer du dortoir. De nouveau à l’air libre, le jeune garçon constate qu’il n’est pas là où il aurait aimé être, c’est-à-dire près de sa moto, mais plutôt dans un endroit où grouillent pas mal de soldats. Le vacarme d’un l’hélicoptère se fait alors entendre : le colonel amorce son atterrissage.

akira de katsuhiro otomoUne planche de quatre cases nous résume une scène à la fois ironique et tragique. Des centaines de pilules, de comprimés et de drogues synthétiques en tout genre gisent sur une table. Tetsuo, entouré, avachi, ingurgite 5000 dollars de dope comme du jus de fruits. Les clowns, médusés, l’observent avec inquiétude : « L’avoir comme boss va nous coûter cher ». Et de nouveau Tetsuo, désaltéré, apaisé, révèle un visage souriant. C’est la deuxième fois que nous voyons le jeune sourire, preuve qu’il doit se trouver, en ce moment même, dans un état d’extrême relaxation.

Dans les égouts, Kei s’empresse de retrouver Kaneda. akira de katsuhiro otomoL’hélicoptère de l’armée, avec le colonel à son bord, vient d’atterrir près du site olympique. Cette double page, preuve de l’incroyable maîtrise d’Otomo pour élaborer des engins de guerre, fut la seule page titre, sur les 120 qu’il confectionnera tout au long de l’histoire, à être réutilisée dans le manga final. Les cases qui suivent sont déconcertantes de vie. On y sent l’intensité de l’embrasement ambiant, le vacarme insupportable qui domine les lieux, la violence insoutenable des pales de l’hélico. Le militaire, dans un excès de colère, ordonne d’éteindre les projecteurs afin que sa base secrète ne soit pas tant visible. Décidément, l’armée est très cachottière sur ses agissements, mais finalement, cela a toujours été ainsi.

akira de katsuhiro otomoDe retour à l’obscurité, nous retrouvons Kaneda, dehors, qui tente de faire sa route. Mais, et de façon bien grotesque, il se fera très vite repérer puis pourchasser. Juste à l’entrée de cette base secrète, le colonel apprend l’intrusion d’un étranger dans les parages. « Tuez-le », répondra-t-il avec un calme qui contraste énormément avec le trait de caractère qu’on lui connait. La traque de Kaneda s’initie sur trois pages, enclavées dans un clair-obscur vigoureux et véloce. Jeu d’ombre projetant une course exacerbée, saut sensationnel pour rejoindre les égouts. Les soldats ne font aucun quartier, ils obéissent aux ordres et tirent farouchement sur l’adolescent qui parvient à déguerpir.

Nous voyons ensuite le colonel sur un monte-charge. Accompagné du docteur et d’un autre scientifique, il s’enfonce lentement dans les entrailles de la Terre. akira de katsuhiro otomoLes cases regorgent de détails incalculables, une tuyauterie complexe et innombrable envahit alors l’environnement. Posté, droit comme l’exige son grade, le militaire s’enlise dans des songes profonds et hermétiques. Il faudra attendre le film de 88 pour entrevoir, de façon bien résumée je pense, la nature de ces songes profonds. Arrivée au plus bas, les scientifiques s’empressent de se rendre dans une salle vétuste, où tout paraît archaïque et anachronique. Ils vérifient le niveau de température de différentes enceintes de Dewar : tout est normal. Le colonel, lui, est déjà entré dans une pièce, où la fraicheur, palpable, semble émettre un intense rayonnement. Posté face à la chambre froide où sommeille Akira, il s’embourbe dans un monologue métaphysique. akira de katsuhiro otomoLa double page où nous est présentée la capsule cryogénique est stupéfiante de sophistications. Infestée de détails organiques, elle ressemble à un être vivant, boursouflé, tentaculaire, cadencé par un rythme tachycardique. En opposition, sa monochromatie la rend sans profondeur, sans âme, glaciale, comme l’être qu’elle doit contenir. Car Akira se trouve là, enterré depuis plus de trente ans, caché, camouflé par les générations antérieures, trop apeurées par ce que la science pouvait leur offrir. Le discours du colonel atteste que c’est cette dernière qui fut, dans le passé, et apparemment à des fins civilisationnelles, surement pour l’avènement d’une nouvelle humanité, fondatrice du projet Akira. Et en 2020, c’est toujours elle, cette science, accompagnée maintenant par l’armée, qui tente de le faire renaître. Otomo, au travers de cette double planche resplendissante, démontre avec merveille le mariage insécable, l’amour inconditionnel, la symbiose atemporelle qui unit le scientifique au militaire. Akira est donc une arme... une arme de destruction massive qui fut scellée dans les profondeurs de la Terre pour une raison qui, à son époque, devait sembler évidente.

akira de katsuhiro otomoAprès cette charge émotionnelle forte, nous revoyons Kei, toujours à la recherche de Kaneda qui lui tente de deviner sa route au travers du réseau d’égout, labyrinthique et souterrain. Mais l’armée est à ses trousses, et il se retrouve face à un grillage.

Les douze pages suivantes vont narrer les déboires de notre héros, au regard préoccupé, contre trois soldats pilotant des unités volantes. La cadence est frénétique, les cases sont radicalement noircies par une exubérance de lignes centripètes. Kaneda, visé de plein fouet par les mitraillettes, arme son flingue et tire de façon instinctive. Il touche en plein cœur l’un de ses assaillants qui s’effondrent dans les eaux et génère une explosion sourde et opaque. akira de katsuhiro otomoRéaction en chaine, la voie de canalisation est totalement bouchée par une fumée dense et ténébreuse. Le môme en profite pour se faire la malle, il court à pleine vitesse et semble rejoindre le bout du tunnel, mais il se retrouve finalement face à un précipice. Kei, à la démarche attentive, pointe sa grâce de l’autre côté. Les jeunes tentent de s’échanger quelques paroles, mais très vite Kaneda se fait tirer dessus et perd son équilibre. Trois planches et trente-huit cases nous décortiquent les secondes qui suivent dans une mise en scène synoptique hors du commun. Tout s’enlise dans une exaltante précipitation, la lecture croise des cadrages au format paysage et portrait, calligraphiés par l’acoustique du moment, pétrifié par les stupeurs faciales. akira de katsuhiro otomoEn effectuant son saut magistral, Kaneda démontre toute sa « badassitude ». Il est arrogant, il est effronté, il est inconscient soit... Mais quand la situation l’exige, il sait faire preuve d’un courage et d’une agilité surprenante. Par un jeu de force, entre la gravité et l’énergie cinétique, son ultime assaillant se crache contre le plafond, alors que lui termine sa course dans les eaux bourbeuses du canal.

Des soldats viennent prévenir le colonel sur leur échec de capture. Ce dernier reste placide, et suggère, d’une voix pondérée, de poursuivre les recherches. Il remonte à bord de son hélicoptère et quitte les lieux avec le même embrasement qu’à son arrivée. Le comportement du chef de l’armée, et surement son état de santé, semble intimement lié à Akira. akira de katsuhiro otomoLe faite de s’être rendu là où il sommeille, et d’avoir trouver tout en ordre l’a profondément apaisé malgré les prémonitions pessimistes de Kiyoko. On sent que ce projet l’occupe, le préoccupe et lui tient à cœur, il agit de manière posée et responsable et semble être animé par des envies de grandeur. Cependant, tout reste encore très très flou. De nouveau dans les égouts, Kaneda refait surface, retrouve Kei heureuse de le voir saint et sauf. À l’extérieur, toujours proche du site olympique baigné maintenant par la quiétude, Kaneda parvient à faire démarrer sa moto, les deux jeunes l’enfourchent. Il se dégage de leurs visages un sourire vérace, preuve de leur joie à s’en être sortis indemne. Ils dévalent alors, à pleine vitesse, l’autoroute inusitée pour rejoindre la grandeur photogénique de Neo Tokyo.

akira de katsuhiro otomoUne vue plongeante et lumineuse sur un angle de rue crasseux du dix-septième district nous introduit une nouvelle journée. Harukiya cherche Kaneda qui est en train de faire quelques réglages sur sa moto. Le patron, l’hébergeant gratuitement, pense bien faire travailler le jeune en contrepartie. Malgré la négative de ce dernier et son refus d’être traité comme un esclave, il finira par nettoyer le bar, avant son ouverture, à grands coups d’aspirateur. Il pense alors à Kei et se demande où elle pourrait être. Harukiya lui apprend qu’elle est sortie, tôt le matin.

akira de katsuhiro otomoOn la retrouve d’ailleurs, sous un énorme viaduc, mains dans les poches, lointaine, le regard dégageant une certaine amertume. Elle se fera plus souriante en revoyant Ryu, accompagné et blessé au bras gauche. Une longue discussion s’amorce et s’étale sur trois pages. Kei raconte son altercation avec ces plates formes volantes près du site olympique. Ryu lui annonce que des sommes colossales ont été débloquées sur des installations proches de ce même site. Décidément, l’idéal olympique ne serait qu’une mascarade pour masquer des desseins plus profonds, plus sombres, plus tragiques : le mystère du projet Akira pourrait s’élucider au sein même de ce lieu. La jeune femme fait preuve d’une vive envie d’être actrice de cette élucidation, et souhaite agir aux côtés de Ryu. Mais ce dernier lui conseille pour le moment de surveiller Kaneda, il ne voudrait pas que l’armée mette la main sur lui. Il se retire alors, laissant Kei de nouveau seule, plantée dans son amertume. akira de katsuhiro otomoDepuis le début du manga, le personnage de Kei a su préserver, avec élégance, un certain mystère. Après cette discussion, on sent qu’elle porte une affection particulière à Ryu, leur relation est plus que fraternelle et va au-delà de leur union dans la lutte. Cette dernière case où on la voit seule révèle un vide, le vide énorme qui l’habite, ce vide émotionnel qu’elle souhaiterait tant combler. Mais surtout, après cette discussion, on se sent encore plus proche de son engagement, de son dévouement. Akira, c’est aussi l’histoire d’une femme qui fera tout pour défendre ses idéaux, qui ne cessera de se battre pour ce en quoi et en qui elle croit.

La nuit venue, Kaneda est toujours en train de rafistoler sa bécane. akira de katsuhiro otomoIl extrait du réservoir, sous un regard obnubilé, la pilule interceptée à Takashi voilà déjà plusieurs semaines. Décidément, que cherche bien ce petit effronté avec une telle possession ? Pendant ce temps, Yamagata et Kai entrent chez Harukiya. D’une mauvaise humeur évidente, ils s’entretiennent avec le patron. Juste après se profile en ces mêmes lieux l’espion, ou l’agent secret de l’autre jour. Il détient trois photos avec lui, celles de Kei, Ryu et Kaneda... il observe, écoute... et sursaute en entendant de la bouche de Kai le prénom de son ami.

Toujours bercée par une démarche nonchalante, Kei refait son apparition. Elle reste discrète à la vue de Kaneda qui lui la taquine sur son soi-disant frère. Elle le remet en place, prouvant de ce fait que Ryu est un sujet de discussion sensible. S’extirpe alors de l’intérieur du bar et dans une bousculade tumultueuse, la bande au complet, heureuse de retrouver son camarade. Yamagata est colérique, il raconte les déboires avec les clowns. akira de katsuhiro otomoCes derniers exécutent de véritables razzias afin d’acquérir de la dope à outrance. Mais le visage de Kaneda change d’expression en apprenant que Tetsuo est devenu le nouveau leader de cette bande. Il n’y croit pas, pourtant ses amis sont formels, c’est bel et bien lui, et il s’est totalement transformé. Une transition, en fondu enchaîné, nous mène alors de la noirceur de sa chevelure à la noirceur de la nuit. Lancés à pleine vitesse, des clowns tabassent sans scrupule un motard qui finit par s’écraser au sol. Au loin, trois lumières s’extirpent de la pénombre, une silhouette s’approche : et Tetsuo laisse paraître un visage qu’on ne lui connaissait pas.

akira de katsuhiro otomoC’est le 4 juillet 1983 que l’épisode 14 d’Akira sort dans Young Magazine. Pour l’introduire, Otomo signe une illustration magistrale, une image d’une puissance phénoménale : un Tetsuo, le regard pénétrant, baigné par son jeune pouvoir. C’est pour moi la plus belle page titre de toute la saga. Beaucoup d’autres pourront sembler d’une qualité graphique supérieure ou auront peut-être demandé à l’auteur plus d’heures d’élaboration. Mais celle-ci est unique en son genre, par la force émotionnelle qu’elle dégage, par l’impétuosité qu’elle transmet, par la prépotence de son harmonie. Pendant les huit années durant lesquelles Otomo va s’acharner à mettre en page Akira, il y a deux choses sur lesquelles il va exceller : la destruction de Neo Tokyo et... Tetsuo. Tetsuo sera le seul personnage du récit a recevoir une attention particulière dans son tracé, le seul à être montré avec une telle précision et qualité. Katsuhiro va élaborer, tout au long de l’histoire, des dessins d’une complexité prodigieuse pour nous exposer la lente et douce transformation de cet adolescent. Et celle-ci est la première d’une belle série. Un Tetsuo beau, intense, quintessencié, qui forme une transition parfaite avec la dernière case du précédent chapitre.

akira de katsuhiro otomoEt pour commencer cet épisode, nous retrouvons Kaneda, accroupi, pensif, sans nul doute attristé par la récente nouvelle qu’il vient d’apprendre. Mais il faut réagir, il décide donc de se réunir avec tous les gangs de la ville afin de mener une bataille déterminante contre les clowns. Avec Yamagata et Kai, ils définissent l’heure et le lieu du rendez-vous : demain, à 17 h chez Harukiya. Tout ça, sous l’oreille attentive de l’agent secret qui sut écouter toute la conversation, bien planqué au coin d’un mur.

akira de katsuhiro otomoDans la clarté profonde d’une nuit surchargée, nous retrouvons Ryu discutant avec Nezu. D’après les plus récentes informations de ce dernier, tout le budget alloué à l’armée serait pour financer le projet Akira, pour développer une unité entière de personnes aux capacités paranormales, s’apparentant presque à un attirail nucléaire. Ryu est terrifié, avec de telles sommes dégagées, ils seraient aptes à détruire cent fois la planète. Ici, à ce niveau du récit, et si l’on en croit ces informations, les forces militaires seraient en train de s’équiper d’un arsenal impressionnant. Cependant on n’en connait pas les raisons : l’armée souhaite-t-elle faire un coup d’État afin de prendre le pouvoir ? Souhaite-t-elle déclarer la guerre à un pays adversaire sous les ordres du gouvernement en place ? akira de katsuhiro otomoOn n’en sait rien. Nezu parle d’ennemis, ce qui nous laisserait penser que la bataille est interne, bien que... Par contre, on ne réussit pas a savoir s’il appartient, lui, à un pouvoir en place, qu’il soit politique ou religieux. Ce qui est clair, c’est qu’il arrive toujours à avoir accès à des renseignements sensibles. Mais surtout, il parvient toujours, et sans difficulté, à énoncer un récit dramatique de la situation afin de mieux convaincre Ryu sur ses agissements.

akira de katsuhiro otomoQuatre planches nous sont ensuite présentées, afin de conter la bagarre entre l’agent secret, venant tout juste de quitter le bar Harukiya, et l’un des coéquipiers de Ryu. Ce dernier se souvient très bien de ce visage qu’il avait remarqué dans la salle de billard, le jour de l’intervention militaire. Là aussi, difficile de savoir ce qu’avait en tête Otomo en mettant en scène ce genre de situation qui n’apporte rien à l’histoire, hormis le fait de nous replonger dans une perverse nostalgie. La présentation du combat est intéressante, cadencée et rythmée, et se termine sur une case insonore où l’on voit l’espion, effondré à terre, un poignard dans l’estomac.

akira de katsuhiro otomoLe lendemain, vers 17 h, tous les gangs du quartier sont postés chez Harukiya dans le but d’établir un plan d’attaque. Kei, assise au comptoir, a pris ses distances. Apparemment c’est Yamagata le stratège, c’est lui qui dicte les conduites de chacun afin d’attirer Tetsuo dans un piège. L’un des vauriens l’appellera d’ailleurs « monstre » à la grande stupeur de Kaneda. Ici, on comprend parfaitement pourquoi ce n’est pas ce dernier qui impose les directives, il aurait été incapable d’élaborer une embuscade contre son propre ami. akira de katsuhiro otomoChez les clowns, des ustensiles chimiques déambulent dans une pièce à la norme hygiénique vacante. Joker et ses potes préparent une drogue tellement pure qu’une seule goutte enverrait n’importe quel mortel en enfer. Tetsuo, globes oculaires sur le point d’exploser, visage convulsé par la douleur et la souffrance, s’en injectera un erlenmeyer complet.

akira de katsuhiro otomoDe nouveau au bar, Yamagata tente d’expliquer à Kaneda pourquoi son ancien camarade est devenu un monstre. Il lui parle de ses pouvoirs psychokinésiques, de ses nouvelles capacités mentales totalement stupéfiantes et méconnues. Si Otomo souhaitait raconter l’histoire d’une bande d’adolescents confrontés à un problème qu’ils ne pouvaient comprendre, c’est bien ici que se situe l’apogée de cette incompréhension : le changement d’état de Tetsuo. Kei, au travers d’un regard magnétique, trouve cela très intéressant et veut en écouter davantage. Kaneda, lui, demeure plus interrogatif. Normal, c’est de son ami qu’il s’agit. Avachi sur une banquette, tubulure à perfusion autour du bras, Tetsuo semble dans un état comateux. Mais il se réveille soudainement, les yeux dilatés, comme porté par une puissance attractive des plus mystérieuse. Il quitte le bowling avec le reste des clowns. Chez Harukiya, entouré de Yamagata et Kei, Kaneda sirote un verre. Affecté, désorienté, il pense à son ami. akira de katsuhiro otomoEt l’épisode s’arrête là, sur une planche hors du commun, Tetsuo est sur son chopper, cheveux aux vents, bras croisés, dévalant les rues à toute vitesse. Son visage, ferme et affirmé, exhibe une pupille translucide et totalement boursouflée par le psychotrope.

Regards croisés entre Kai et Kaneda, Tetsuo a été repéré, c’est l’heure d’initier la bataille. Juste après, on se retrouve à l’hôpital, où le colonel vient féliciter la bravoure de son agent secret allongé sur un lit. Les informations fournies sont précieuses pour le militaire qui ordonne à ses hommes de ratisser la zone du dix-septième district. Un face à face transitionnel magnifique nous permet de revoir Kaneda qui demande à Kei de lui prêter son flingue : « Tu sais, je pense qu’il restait une balle ». Décidément, notre héros n’a pas froid aux yeux.

akira de katsuhiro otomoCommence alors sur neuf planches la mémorable guerre des gangs, celle même qui sera mise en scène dans le film. Cadrage ultra-panoramique sur des motards en furie, cadrage véloce sur un lynchage chorégraphique et parfaitement bien orchestré, plan séquentiel aux tracés percutant sur la confrontation avec les Clowns, éjection de la racaille dans les lieux publics afin de contraster cette guerre des classes, matraquage tenace et figé d’une pétrifiante barbarie. akira de katsuhiro otomoJoker fait son entrée, bouche ouverte et regard obstiné. Ils s’y mettent à plusieurs pour lui barrer la route, mais l’ancien boss des Clowns ne manque pas de ressource et envoie valdinguer pas mal de monde. Cependant, contre la multiplicité des assaillants leur faisant face, les clowns devront très rapidement abdiquer. Tout se terminera dans une orgie violente et charnelle, musicalisée par le couinement des pneus. Ces neuf pages sont mémorables soit, mais elles sont surtout uniques, de par leur mise en scène, leur cadence, leur frénésie, leur tension, leur beauté singulière : du Otomo dans toute sa splendeur et sa maîtrise.

On retrouve ensuite Kaneda, accompagné par Kai, à pleine vitesse, sur une case calligraphiée par le bruit du moteur. Alors que Tetsuo, lui, apparait dans une case de même dimension, avec la même concentricité, mais noyée dans un silence absolu. Il se fera d’ailleurs pourchasser par quelques renégats à la recherche de vengeance qui finiront très vite leurs courses sous les roues d’un camion.

akira de katsuhiro otomoYamagata est posté près d’un hangar, casque sous le bras, il est rejoint par tous les autres membres du comité final. Ils attendent Tetsuo qui nous offre un regard opiniâtre, déterminé, totalement estompé par une trame uniforme. L’épisode s’arrête là, sur un Yamagata combatif et convaincu : « Tu es allé un peu trop loin, n’est-ce pas, Tetsuo ».

akira de katsuhiro otomoUne page titre atypique pour nous présenter l’épisode 16. Le découpage en six cases quadrangulaires est toujours présent, mais il nous dévoile ici six visages, ceux des protagonistes du moment : Kei, Yamagata, Tetsuo, Kaneda, le colonel et Ryu. On constate que tous pointent leurs pupilles sur la droite, sauf Tetsuo qui est en opposition totale, et Kei qui nous fait froidement face. À la simple lecture de cette illustration donc, on prend conscience de la particularité évidente qui caractérise ces deux derniers cités. Le premier, émotionnel, est et sera éternellement à contre-courant ; la deuxième, intellect, saura faire preuve d’une grande partialité dans ses actes et ses jugements. Cette page titre, riche en expressivités faciales et à la tension manifeste, est une parfaite introduction au drame imminent qui se prépare.

akira de katsuhiro otomoCependant, tout commence chez Harukiya, avec un cadrage plongeant sur les véhicules de l’armée stationnant aux portes de l’établissement. La vue d’une voiture sombre prouve la présence du colonel en ces lieux. Ils soumettent le patron à un interrogatoire, voulant en savoir plus sur ce bar et ses fréquentations. Ils iront même jusqu’à abuser de leur autorité en brûlant sa licence d’exploitation. Décidément ce n’est pas de bol pour le colonel, il a été averti trop tard par son agent secret. S’il avait été réellement dans le feu de l’action, il aurait pu connaitre l’heure exacte du rendez-vous et mettre la main sur ces jeunes délinquants. Mais au travers de cette infortune, Otomo souhaitait accentuer sur l’apodicticité que les forces de sécurité, finalement, arrivent tout le temps après les faits.

Pendant ce temps, Tetsuo est toujours harcelé et n’hésite pas à user de son pouvoir pour éliminer ses assaillants. Soudain, dans une mise en scène constamment zébrée et tendue, Yamagata surgit du dédale de conteneurs et éjecte un violent coup de casque sur le crâne de Tetsuo. akira de katsuhiro otomoCe dernier mord à l’hameçon et s’empresse de poursuivre son ancien pote qui, par des zigzags incessants, le mène jusqu’à l’entrée d’un hangar. Yamagata s’y introduit, Tetsuo, par un bond magistral, le suit de très près. À l’intérieur, les portes se referment, tout se noie dans une totale obscurité, suspens... Une multitude de phares aveuglent alors Tetsuo, projetant ses ombres dupliquées sur le sol. Debout sur sa moto, une case nous dévoile sa stupeur sous un jeu de lumière déconcertant de beauté et de fluidité. akira de katsuhiro otomoIl est pris en charge par des chariots élévateurs qui le propulsent dans les airs, la tension est a son apogée.

Mais tout s’arrête là, nous voyons alors Kei sur un scooter volé quelques pages auparavant, générant, de par sa conduite irresponsable, un accident sur moult véhicules de l’armée. Une autre pause détente comme sait si bien le faire Otomo. Cependant, pour que cette dernière ne soit pas trop brutale, il a su noircir les cases de lignes parallèles préservant ainsi la vitesse et la crispation qui nous habitaient jusque là. Kaneda et Kai arrivent sur les lieux, tout semble calme au premier abord, mais très vite, un vacarme explosif se fait entendre depuis l’entrepôt. Yamagata en sort, blessé ; Tetsuo, titubant, le suit de près. akira de katsuhiro otomoC’est alors que, par un dérapage contrôlé, Kaneda entre en scène, visage crispé par l’adrénaline, et retrouve son pote. Petites taquineries et Otomo nous expose un nouveau face à face entre ces deux meilleurs amis du monde. Le premier, quelques gouttes de sueur sur la joue, semble affecté, épris de douleur. Le second, quelques gouttes de sueur sur le front, émet un rictus aux lèvres qui prouve son indécision. Et dans le feu de la conversation, Tetsuo frappe du poing droit et vocifère : « comme quand nous étions gamins ». akira de katsuhiro otomoPar cette simple phrase, Tetsuo démontre, ici, sa frustration accumulée, la relation conflictuelle, mais masquée, qu’il a pu entretenir avec Kaneda. Et il profite de cette surcharge de puissance pour la lui révéler. Je ne pense pas que leur relation passée ai été si disharmonieuse ou traumatisante que ça. En se comportant de la sorte, Tetsuo nous dévoile seulement son degré d’immaturité, abusant de sa nouvelle corporalité pour nous faire un caprice. akira de katsuhiro otomoCe dernier d’ailleurs, convulsant sa mâchoire, subjuguant son regard, crie subitement le nom de Kaneda qui pointe alors son flingue sur lui. Et, par cette situation insoutenable et inespérée, Katsuhiro nous offre un autre face à face, impétueux, époustouflant, surtendu. Tetsuo, suant à grosses gouttes, plongé dans la pénombre, émet un sourire anxieux. Kaneda, le visage lumineux, dénote un regard noyé dans une farouche instabilité. Un face à face apocalyptique au sens propre du terme, puisque le lecteur, aussi, fait face à nos deux héros. Entre eux, Yamagata, les yeux toujours apeurés, ordonne à Kaneda de tirer, de tirer tout de suite.

akira de katsuhiro otomoD’ailleurs, Tetsuo, les bras écartés, l’invite à agir de la sorte, mais Kaneda, toujours indécis, reste immobile. Tous deux savent parfaitement qu’un tel acte ne pourra se produire, car ils sont amis. Et Tetsuo, dans un moment d’accalmie, éjecte, par la force, un fenwick sur Kaneda. Ce dernier parvient à l’esquiver, mais chute sous une tonne de cagettes, il en perdra son flingue. Tetsuo s’agrippe les cheveux, son mal de crâne lui reprend de plus belle, il souffre. Kaneda s’extirpe des décombres et observe alors Yamagata s’emparer du Hudson. akira de katsuhiro otomoCe dernier se retourne, pointe l’arme face à Tetsuo, il semble moins hésitant à agir que son ami qui l’interpelle pour éviter le pire. Mais Tetsuo fait parler son pouvoir, déconnecte Yamagata de toute pratique et l’envoie valser.

Les deux planches qui vont suivre sont les plus tragiques de l’œuvre, grâce à elles, l’épisode 17 se convertit, sans aucune gêne, comme étant l’épisode le plus dramatique de toute l’histoire. akira de katsuhiro otomoYamagata se retrouve projeté en arrière, les yeux remplis d’impuissance, et sa tête vient s’écraser contre la ceinture de Kaneda. Le choc est d’une violence inouïe. La blancheur de la case et les trames légères qui colorent les vêtements ne font que raffermir la déjection sanguinolente produite par l’impact. Kaneda est complètement pétrifié. L’image où on le voit, criant le prénom de son ami décédé, est d’une force immensurable. Le sang qui calligraphie le sol, le bras tendu de Yamagata tenant toujours fermement le flingue, la posture inclinée de Kaneda noyé dans une tristesse absolue. akira de katsuhiro otomoAutant de détails qui font de cet instant le plus sombre, le plus funeste, le plus déchirant, le plus tragique de cette épopée. Et cette même image nous démontre aussi qu’Akira, le manga, doit se lire dans sa version originale, en noir et blanc. Le noir et blanc a une énergie qu’aucune mise en couleur ne pourra égaler. Je me souviens encore de l’épisode 6 de chez Glénat, quand Akira sortait en kiosque en 1990, cette même image avait servi de couverture à l’album. Mais rien à voir, aucune comparaison n’est possible sur l’émotion que l’on peut ressentir à la vue de cette scène lorsqu’on la contemple en noir et blanc. Le noir et blanc possède une force sans équivalent, et Otomo maîtrise cette forme d’expression à son plus haut degré.

Yamagata s’effondre au sol le bras toujours tendu, Kaneda, le visage recouvert de sang, reste muet. Il regarde Tetsuo, affaibli, mais d’humeur apaisée, braque l’arme contre lui et, au travers de l’index de Yamagata tire sur la gâchette en criant « Tetsuo ». akira de katsuhiro otomoÀ cet instant, je suis persuadé que Kaneda demeure incapable de tuer son ami, c’est pour cette raison qu’il n’appuie pas lui-même sur la détente, mais passe par un intermédiaire charnel. Tetsuo, touché en plein estomac, s’envole au milieu d’une case là aussi aphone, figée, bouleversante, comme seul Otomo sait les pondre. Kaneda est encore sous le choc de son acte ; Tetsuo, totalement médusé par ce même acte, se relève et entre dans le hangar. Notre héros enfourche sa bécane et file le rejoindre. Une fois à l’intérieur il prend conscience, sur une double page foisonnante de détails, du désastre accompli : un champ de ruine, des corps gisants à même le sol, et Tetsuo blottis contre un engin défectueux. akira de katsuhiro otomoSans hésiter, sans même savoir pourquoi, Kaneda fonce droit sur son pote qui lui ordonne de déguerpir. Car Tetsuo aussi, contaminé par cette amitié, ne souhaite que survienne le pire. Mais le motard poursuit sa quête illogique et finit par s’écraser à terre sous la fureur impitoyable et instinctive de Tetsuo. L’entrepôt s’effondre alors sur lui même dans un vacarme retentissant, en deçà du corps inerte de Yamagata, le pistolet invariablement bien agrippé à sa main droite.

akira de katsuhiro otomoJuste après, l’armée fait son apparition, donnant une fois de plus raison à Otomo qu’elle arrive toujours après la bataille. Les soldats constatent les dégâts, recensent les victimes et Tetsuo refait surface, réclamant une drogue pour calmer ses souffrances. Kaneda, posté en arrière, lui harcèle un violent coup de bâton sur la tête. Le colonel fait alors son entrée et somme aux jeunes de cesser leur querelle. En le voyant, Kaneda, surpris, a dû sombrer dans une panique évidente : c’est lui qui a la capsule de Takashi, et le militaire se pointe ici même pour la récupérer. Tetsuo, semblant lire dans les pensées, tente de porter une dernière salve sur Kaneda, déchirant son blouson et éjectant de ce fait la pilule qu’il y avait cachée à l’intérieur. En apercevant le comprimé rouler à terre, akira de katsuhiro otomoTetsuo s’empresse de s’en emparer sous les yeux écarquillés du Colonel. Le jeune le porte à sa bouche, l’avale, mais le militaire lui ordonne de le recracher, il pourrait en mourir.

akira de katsuhiro otomoTetsuo, en proie à une douleur inconnue, pousse un hurlement strident et assourdissant. L’acoustique émise paralyse, dans une candeur morbide, toute une case et les sujets lui faisant face. Il s’incurve, brutalement, semblant déchiqueter sa colonne vertébrale. Deux visages, celui du colonel, effrayé, apeuré, inquiet, et celui de Kaneda, foudroyé, abasourdi, désorienté, observent la scène de leurs yeux grand ouverts. Tetsuo s’écroule à terre, épris d’une convulsion lancinante pour finir inerte, à même le sol. Le militaire se précipite près du corps, implore la venue de l’hélicoptère médicale, ausculte le globe oculaire, et reste sans voix... akira de katsuhiro otomoTetsuo serait-il mort ? Kaneda crie alors : « Va brûler en enfer ! » Mais à qui est adressée cette sentence ? À son ami tout juste décédé ou au colonel ? Il est important de bien comprendre qu’à ce niveau de l’histoire, Kaneda n’est absolument pas au courant des expérimentations qui ont été faites sur Tetsuo. En voyant le militaire réagir de la sorte, et surtout après sa phrase émise deux cases plus loin : « Qu’est ce que tu cherches crâne d’œuf ? » il donne l’impression, qu’à cet instant, il y voit plus claire. Non pas qu’il soit pleinement conscient que son ami est devenu un cobaye pour la sécurité nationale, mais il doit maintenant être capable de mettre en relation la tragédie passée avec les agissements secrets de l’armée. Face à une telle insolence, le colonel ordonne à ses hommes d’embarquer le jeune et de ne pas se laisser méprendre par son âge. Kaneda, dans un dernier regard, observe Yamagata, toujours à terre, les bras constamment en croix.

akira de katsuhiro otomoDepuis les hauteurs d’un conteneur, Kei, toujours obsessionnée par cette capsule, contemple la scène lorsqu’un bruit se fait soudainement entendre. Sur deux cases magistrales, densément tramées pour nous faire ressortir la stupeur du colonel, Tetsuo se redresse, semblant revenir du royaume des morts. Son visage, humidifié par la bave, paraît comme attiré par un zénith incandescent. akira de katsuhiro otomoUne fois sur pied, reprenant son souffle, il nous présente une posture affaiblie, arc-boutée, mais qui domine pleinement la prestance surprise et déstabilisée du militaire. Cette illustration, d’une puissance rare, est la première d’une série qui va nous relater la perte de contrôle, progressive et inévitable, du colonel face à Tetsuo. On pourrait presque dire que cette image, d’une poésie déconcertante, marque le début de ce qui va devenir.

Kaneda, toujours baigné par sa récente confrontation, se libère des soldats et fonce sur Tetsuo. Ce dernier se défait du militaire et en fait de même. De nouveau en pleine maîtrise de ses pouvoirs, il génère un souffle d’une virulence monstrueuse et fait valdinguer la matière environnante. Posté face à une avalanche de débris, Kaneda réagit et tâche de s’éloigner du désastre accompli. akira de katsuhiro otomoIl croise alors Kei sur son scooter, monte à bord, et nos deux lurons, dans une fiévreuse accélération, tente d’échapper au marasme. La mise en scène est tumultueuse, les cases sont surchargées par la noirceur de la vitesse et la minutie des détails. Toujours obstiné dans sa quête, Tetsuo lance un nouveau coup sur nos fuyards en leur envoyant une grue en pleine poire. Ces derniers s’effondrent, Kaneda est inconscient. Tetsuo lui se sent comme régénéré, il constate que la pilule qu’il vient d’ingurgiter est bien plus efficace que toutes les merdes prises auparavant. Il fait alors face à Kei qui tente de réanimer Kaneda. Elle lui crie cette phrase : « Kaneda est ton ami, tu l’aurais oublié ? »

akira de katsuhiro otomoLe colonel intervient et demande à être écouté. Tetsuo s’acharne contre le militaire sur une image renouvelant sa position dominante, le colonel résiste, tête baissée. Il essaie de lui faire comprendre ce qui adviendra lorsque la dope aura cessé son effet : « Utilise ton cerveau ! D’où penses-tu que cette drogue vient ? » Tetsuo, immobilisé par ses songes, enveloppé par des débris en lévitation, semble accepter, doucement, son destin. Mais le jeune radote, s’enlise dans une négociation avec le militaire qui somme de l’accompagner et lui demande, sous l’ouïe attentive de Kei, d’accepter ce qu’il est : numéro 41. akira de katsuhiro otomoEn prononçant ce chiffre, le colonel dégage un regard fier et un sourire présomptueux. La physionomie de son visage n’a plus rien à voir avec l’aspect bouffi qu’il avait en début d’histoire. Cravate desserrée, on pourrait presque dire que c’est un beau gosse. Son design a profondément changé, comme si grâce à lui, il avait réussi à intervertir son assujettissement avec Tetsuo. Ce dernier d’ailleurs reste interrogatif, sa paume droite ne révèle toujours aucun numéro, et pourtant il vient d’être nommé ainsi.

akira de katsuhiro otomoL’épisode 18, sorti le 8 septembre 1983, marque aussi la fin du premier volume deluxe d’Akira qui sera publié, lui, un an plus tard, le 21 septembre 1984. Chacun des tomes du manga portera un titre, pour ce premier volet, ce sera TETSUO, normal vu que cette saga raconte avant tout l’histoire de cet adolescent, l’histoire de sa transformation et de son avènement. Pour la première de couverture, Otomo mettra en image une scène des égouts, avec des tons chaud, rougeoyant, pour nous plonger tout de suite dans l’ambiance. Si l’on retire la couverture plastifiée, nous nous trouvons face à une illustration magistrale, foisonnante de détails, riche d’une vie tumultueuse. On peut rester des minutes entières à tout observer. On y voit un bâtiment insalubre qui pourrait bien être le bar Harukiya, des loubards, des motos, des exhibitionnistes. Une foule de jeunes assiste à un sanguinolent règlement de compte. Il y a des embrassades, des orgies, des cadavres. akira de katsuhiro otomoIl y a même une pancarte qui mentionne dans un bon français « Attention clébard taré ». Mais surtout, presque en son centre on peut y dénoter le tag « 2019 BC » pour persévéramment nous replonger dans le contexte. Une illustration hors norme, la plus belle des six que confectionna Otomo, mais fort heureusement pas la plus puissante...







sommaireEpisode 2: AKIRA

akira de katsuhiro otomo

Une double page titre pour introduire cet épisode 19, où nous voyons un enfant au-dessus de la capsule cryogénique. Il est évident que ce gosse est Akira, et qu’il est réveillé. Par cet épilogue, Otomo nous dévoile clairement que le titre de l’œuvre est bel et bien un enfant, et que sa résurgence est toute proche. Cette illustration sera redessinée par l’auteur qui la mettra en couleur pour inaugurer le deuxième tome du manga. Et tout commence dans la nursery, où nous voyons Masaru, Kiyoko et Takashi converser. Tetsuo, sur le point de monter dans l’hélicoptère avec le colonel, semble percevoir cette conversation. Les mutants affirment que ce dernier est maintenant l’un des leurs et qu’il est très puissant, il pourrait même surpasser Akira. Mais Kiyoko connaitrait les moyens d’entraver cette montée en puissance. De ce banal dialogue s’extirpent deux informations profondément intéressantes. D’une part que les pouvoirs de numéro 41 semblent grandissants et inaltérables, évident ! Mais surtout que si ce pouvoir parvient à être supérieur à celui d’Akira, cela pourrait leur porter préjudice, à eux, les mutants, à eux, les produits, les entités de ce mystérieux projet. Si rien, donc, ne doit se situer au-dessus d’Akira, cela signifie que ce dernier doit être l’artisan d’un accomplissement.

Sur une vision plongeante et aérienne, où Neo Tokyo paraît inondée par un agencement débordant d’édifices, l’hélicoptère de l’armée annonce son arrivée au QG. Cette planche, d’une beauté exaltante, détaillée, chargée, ne devait pas figurer dans les pages de Young Magazin, mais a dû être dessinée par Otomo spécialement pour la version manga. Juste après, une vue sur le stade olympique en construction nous montre Ryu, posté sur un échafaud, casque de sécurité sur la tête, en train d’observer la fameuse base secrète située à côté. Il y remarque l’effervescence des soldats en son entrée, mais aussi le cratère causé par la première déflagration de 1982. Cette case, par une lecture de haut en bas, semble connecter le cratère, les ruines de la vieille ville et les installations modernes de la base. Si la clé du mystère Akira se trouve là, si Akira lui-même sommeille dans une capsule juste en dessous du cratère, ce dernier n’aurait-il pas été engendré par ce premier ? Rien n’est explicitement dévoilé pour le moment, mais ce dessin, d’une grande clarté, pourrait pousser le lecteur à se poser la question.

La nuit venue, lorsque Neo Tokyo brille de ses mille feux, on retrouve Nezu, pensif, assis sur un banc. Il est très vite rejoint par Ryu qui prend place à sa gauche. Ce dernier lui tend une pellicule photo inventoriant ses découvertes près de stade olympique. Une pellicule photo en 2020, décidément, Otmo n’a rien d’un auteur de science-fiction. Non ! C’est un auteur profondément moderne, intrinsèquement contemporain, singulièrement humain. Le dialogue qui occupe nos deux protagonistes s’étale sur deux planches, à la mise en scène aérée, alternant les cadrages pour procurer fluidité à sa lecture. Nezu fait toujours preuve d’un grand mystère, recevant des informations confidentielles et pertinentes dont il ne peut révéler la source. Il sait que tout s’accélère, que le projet est en cour, il semble connaitre les desseins de l’armée et dénote une vive envie à les contrecarrer. Nul doute qu’il est animé, lui aussi, par une soif de pouvoir. Ryu quant à lui démontre bel et bien qu’il n’est qu’un exécutant, il obéit aux ordres et rien d’autre. Le fond de ses actions est honnête, il est porté par une conviction sincère, celle surement de changer les choses, de changer le monde. Lui qui possédait un protagonisme évident en début d’histoire n’est en fait qu’une marionnette, dont on détend les fils en fin de journée après usage. Sa posture avachie sur le banc, lorsqu’il se retrouve seul, nous fait clairement penser à ce jouet délaissé. Nezu pointe son ombre vers sa limousine, une preuve de son grade, et reçoit un message de son chauffeur qui lui apprend que Lady Miyako souhaite le rencontrer au plus vite. Il dénote alors un visage inquiet.

Dans la candeur éblouissante du laboratoire, nous apercevons Tetsuo allongé sur le scanner, éveillé, les poignets attachés comme si on ne voulait qu’il s’échappe. Il semble parfaitement remis de ses récentes blessures et réclame un peu de musique. Sur deux pages, nous voyons le docteur s’entretenir avec le colonel, une conversation laconique, mais qui apporte des révélations pertinentes. D’une part que le scientifique est véritablement impressionné par les prouesses de Tetsuo, jamais il n’avait travaillé avec un tel sujet. Ici, on note la nature noble et éthérée des desseins du docteur, ce dernier agit au nom de la science, pour le progrès de cette dernière. Il doit être, au même titre que ses collègues d’une génération passée, animé par des fins civilisationnelles ou pour l’avènement d’une nouvelle humanité. Son visage souriant montre qu’il se trouve dans une extase explicite. Ses expériences et analyses semblent poindre le bout d’un tunnel long de plusieurs décennies. En revanche, cette conversation nous révèle aussi toute l’inquiétude du militaire au sujet de l’attitude de numéro 41. Il est impératif de contrôler une telle source de pouvoir, au risque de créer un second Akira. Pour le colonel, le contrôle est primordial, ce qui ne fait qu’attester son sens aigu du devoir et des responsabilités, ce dernier est véritablement gouverné par la sécurité de sa nation. Mais surtout, au travers de cette phrase banale, le militaire nous fait clairement comprendre qu’Akira, à son époque, n’a pas su être contrôlé, ce qui a apparemment généré le pire, comme la catastrophe de 82 par exemple, et ceci le terrorise au plus haut point. Nous le savions déjà, mais cela nous est maintenant explicitement confirmé, le projet Akira fut, dans le passé, un projet scientifique, et uniquement scientifique. Trente-huit plus tard, l’armée s’unit au projet, au côté de cette dernière pour y influer une notion de contrôle qu’elle n’avait pas à l’époque. Et le colonel, au travers de sa prestance, de sa carrure, de son charisme, est la métaphore parfaite de cette notion.

Sur une planche et demie, nous revoyons alors Kei et Kaneda dans leurs cellules respectives. La première, assise sur un lit, semble concentrée, pensive, préoccupée. Le second, sur les nerfs, frappe du poing, ne supportant cette incarcération.

Nous retrouvons ensuite Nezu, la cadence vive et rapide, qui pénètre dans un temple spacieux et aéré. Au fond d’une pièce, il rejoint une personne postée sur une chaise basse, cette dernière se plein de son retard. Nezu s’incline, tel un fervent religieux et fait alors face à Lady Miyako, femme corpulente, à la belle coiffe et parée de petites lunettes rondes. Un halo de lumière se dessine juste derrière elle. Accroupie dans une pose méditative, elle tient un mala dans les mains, sa tunique blanche et immaculée laisse entrevoir une écharpe de couleur. Et soudain, dans la mouvance de son poignet droit, elle divulgue un numéro 19 marqué sur sa paume. Miyako serait donc un mutant, au même titre que Takashi, Kiyoko et Masaru. Cependant, elle ne présente pas du tout la même physionomie que ces derniers. Elle ne ressemble pas à un enfant à la tête de vieillard, son physique a l’air d’être en concordance avec son âge. Cela signifierait-il quelque chose sur ses réelles aptitudes ? Sa posture nous mène à penser que c’est une prêtresse et son influence, au vu de la station courbée de Nezu, doit être très grande. Elle raconte son rêve : un désastre imminent qui changera la face du monde, Akira n’en sera pas forcément l’origine, il n’est qu’un pion au sein de l’échiquier. Les trois planches qui relatent ce dialogue sont peu chargées, entre trois et cinq cases, ce qui rend ce dernier totalement lapidaire et pondéreux : tout est très flou, baigné dans une subjectivité sacrale. Ceci dit, on ne peut s’empêcher d’y émettre quelques interrogations et conclusions. Tout d’abord, Nezu semble être à l’écoute des directives de Miyako, sa posture courbée nous montre finalement que lui aussi n’est qu’un exécutant. Cependant, c’est lui qui donne les ordres à Ryu et donc fomente les pratiques de cette organisation antigouvernementale. Lors de l’évasion de Takashi, Ryu, et de ce fait Nezu, croyait avoir libéré Akira. Or, cette directive ne pouvait venir de la prêtresse, car elle doit évidemment savoir qu’Akira dort sous zéro absolu dans les entrailles de la Terre. Ceci prouve la flagrance que Nezu agit pour son compte, ou au pire pour le compte d’un autre pouvoir en place. Mais, si Nezu agit pour son propre compte, Miyako, munie de ses facultés mentales, devrait le savoir. Or cela ne semble pas la perturber. De plus, pourquoi la vieille n’a jamais révélé à Nezu de l’endroit où sommeille Akira ? Parce qu’elle le sait, c’est évident, les chiffres sur sa paume droite en sont la preuve. Si Nezu empeste la félonie, Miyako, elle, est une manipulatrice de premier ordre, c’est d’ailleurs pour cette caractéristique même qu’elle est le pilier du récit. Miyako manipule Nezu pour arriver à ses fins, elle souhaite s’accaparer d’Akira et utilise son petit rat pour y parvenir. Bien évidemment ce dernier n’y voit rien, car il est trop emporté par son amour propre et ses projets personnels, mais elle l’utilise bel et bien. Elle aussi souhaite être actrice de cet accomplissement qui changera la face du monde.

Voilà donc l’épisode 19 s’arrête là, vingt planches d’une densité et d’une intensité rare. Deux factions clairement mises en évidence : le colonel et le docteur d’un côté, et Lady Miyako de l’autre. On pourrait presque dire le politique et le religieux. Tous cherchent à mettre la main sur Akira et à contrôler cette entité qui nous fut révélée pour la première fois dans la page titre de ce chapitre. Maintenant, on ignore absolument tout de la finalité d’une telle recherche, on ne connait pas le pourquoi. Soit Akira procure le pouvoir, cela semble évident... mais dans quel but ? L’incompréhension est ici dépeinte dans une nébulosité des plus transcendantale.

Une porte s’entrouvre, deux soldats viennent chercher Kei pour un interrogatoire. Cette dernière, en pleine méditation, est posée sur le lit, droite et sereine. Durant les déplacements le long des couloirs, les cases sont claires, quelques lignes de vélocité nous poussent inexorablement à comprendre ce qu’observe Kei : des caméras de sécurité, des capteurs... Son visage, la bouche complètement concave, n’exprime pas la tristesse, mais plutôt une méticuleuse concentration. Elle est d’ailleurs insensible aux radotages d’un des gardes. Ils entrent dans un ascenseur, Kei est toujours très observatrice, le cadrage, à ce moment, est très découpé, chaque fait et geste nous est dévoilé. Soudain, la camera à l’intérieur de l’ascenseur explose et, juste avant la fermeture des portes, la jeune femme expulse l’un des gardes au dehors. L’autre, enfermé maintenant avec elle, tente de faire feu, mais son arme ne répond pas. Kei, surprise, lui défonce la mâchoire par un violent coup de coude dans une image qui, là aussi, combine merveilleusement le statisme de l’instant à la vélocité de la percussion. Nous savions Kei agile et expérimentée... elle démonte ici être une crack au corps à corps. Cependant, suite à cette scène, nous restons profondément dubitatifs. Que s’est-il passé avec la caméra et l’arme du soldat ? Kei posséderait-elle le pouvoir ? Serait-elle manipulée en ce moment du récit ? Des interrogations en suspens. Dans tous les cas, elle nous montre une toute nouvelle facette de sa personnalité, combative, intuitive et opiniâtre.

Tetsuo, dans une salle spacieuse, fait des exercices quand l’alarme retentit. Son vacarme semble envahir l’édifice dans son intégralité, sous l’emportement du colonel et l’interpellation des mutants. Kei, toujours froide et impavide, se défait de ses menottes, elle est alors armée. Dans une succession de cases noircies par des lignes parallèles, elle se fait prendre en chasse par des soldats, mais répond avec fermeté et sureté. Dans l’élan de sa course, elle se murmure à elle même qu’elle doit impérativement joindre Ryu, ce qui atteste qu’elle n’est pas manipulée. Elle est parfaitement lucide, consciente de ses actes, faisant preuve d’une réactivité époustouflante, d’une force de jugement phénoménale. Mais soudain, elle se retrouve dans une voie sans issue, sept soldats sont à ses trousses. Et lorsque l’un d’eux mène l’assaut final, Kei disparait de la case.

Apprenant la nouvelle, le colonel pique une crise et ordonne à ses hommes de la rattraper immédiatement. Mais Kei est plongée dans l’obscurité, totalement surprise et interrogative, elle se demande même où elle est. Une page entière nous montre cette situation paranormale, noyée dans un noir intense et profond où seule sa félinité blanchoie la scène. Un halo de lumière pointe au-dessus sa tête, juste derrière elle. Si l’on en juge le mouvement séquentiel proposé par ces trois cases, elle semble se retourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Mais le halo a disparu. Que peut-on conclure d’une telle lecture ? Que le halo pointera toujours derrière elle ? Difficile de répondre. Cependant, on ne peut s’empêcher de faire la comparaison avec ce halo de lumière qui figurait juste au-dessus de Miyako quelques pages auparavant.

Le colonel apprend que Kei est introuvable, et questionne le docteur afin qu’il émette son avis. Sans analyse, ce dernier ne peut affirmer si oui ou non elle possède le pouvoir. Nous savions Kei munie d’un certain don de perception, d’une aptitude mentale indéniable. Mais de là à détruire des objets, à se téléporter ou à posséder des facultés similaires à ceux des mutants, il y a un chemin...

Avachi sur son bureau, tête sous un livre, Tetsuo semble faire la sieste. Il est brusquement réveillé par l’irruption de Kei dans la pièce, visage totalement éberlué par sa soudaine présence en ces lieux. Il la reconnait, mais n’est pas plus impressionné que ça par cette brutale apparition, il reste calme. Kei se concentre, numéro 41 sent l’énergie, elle s’accapare de son arme et, sous un regard glacial, fait feu sur Tetsuo, le visant en plein cœur. L’impact, sourd et paralysant, illumine la légère trame qui tapisse la corpulence de l’adolescent. Il est alors projeté en arrière, grimaçant d’une douleur manifeste.

Accroupi au sol, numéro 41 tente de se resaisir et propulse sur Kei l’ensemble du mobilier présent dans la pièce. Une case sombre, tramée et rayée, parvient à simuler deux perceptions bien distinctes : la vitesse à laquelle furent projetés les objets, et la brutalité avec laquelle ils cessèrent leur envol lorsque Kei en prendra le contrôle. Dans un excès de colère, Tetsuo génère un souffle qui balaye l’intégralité de la cloison. La jeune femme, gracile et légère, s’extirpe des lieux et prend la fuite en courant. Numéro 41, l’hémoglobine dégoulinant le long de son bras gauche, la suit d’un pas lent. Mais très vite, elle stoppe sa course, entravée par la subite fermeture des portes anti-incendie. Tetsuo s’approche, confiant. Et Kei donne alors l’impression de passer au travers du portillon, projetant une ombre inédite sur la paroi. L’adolescent, surpris et interloqué, déchiquette la porte dans un vacarme tiède et vivifiant. En deçà, deux soldats, mais aucune trace de Kei. « Elle s’est téléportée » susurra Tetsuo, montrant un visage incroyablement beau, symétrique, mature cette fois-ci, aux orbes totalement écarquillés.

Dans les couloirs du bâtiment, c’est l’effervescence. Kaneda, accompagné par deux gardes, se retrouve très vite noyé dans une marée tumultueuse de militaires. Il lance quelques blagues à ses guides, révélant sa nature profondement innocente, toujours en retrait des préoccupations tangibles qui l’entourent. Mais soudain, le bruit des armes se fait entendre dans une page ésotérique et tendue. Pas mal de soldats sont projetés contre les murs, d’autres cherchent à fuir. C’est alors que Kei fait son apparition, stoïque, livide, le regard statique. Elle est harcelée par de multiples coups de feu, mais ces derniers, dans un doux mystère, ne parviennent à l’atteindre. Kaneda, surpris de la trouver, réussit à se défaire de ses gardes et arrive de justesse à se glisser jusqu’à elle. Le jeune, sourire prononcé aux lèvres, lui déclare à quel point il est heureux de la revoir et l’entoure de ses bras menottés. Kei reste pleinement indifférente, silencieuse, pointant sur lui ce même regard, vide et invariant. Ils se téléportent alors dans une salle d’armement. Kaneda change de faciès, interloqué, à la mâchoire chargée d’incompréhension. Kei, elle, est toujours immobile.

Dans un bureau, le colonel, accompagné par trois scientifiques, examine la vidéo où Kei se téléporte. Tous dénotent une stupeur évidente au vu de l’enregistrement : Transfert instantané de matière. L’un des chercheurs compare cette faculté à celle de Takashi, un autre le contredit. Le militaire, désorienté, mais semblant comprendre la trame du problème, contacte le docteur afin de prendre des nouvelles de Tetsuo. Ce dernier est totalement rétabli, juste un modeste traumatisme psychique, surtout causé par sa susceptibilité. Numéro 41 s’entretient alors avec le savant, sur son pouvoir, sur l’envie de le surpasser. Le doc fait preuve ici d’un grand professionnalisme à parlementer avec son patient, lui offrant toujours des réponses posées et bien pensées. Tetsuo semble être conscient qu’il n’est pas le seul à posséder de telles facultés et il laissera le scientifique sans voix lorsqu’il nommera Akira. Tetsuo souhaite le rencontrer, mais le polymathe lui affirmera que c’est impossible, ce dernier dormant sous zéro absolu. Il lui apprendra par la suite qu’Akira a été développé par d’autres chercheurs avant la guerre, lui ne détient qu’une compilation d’informations théoriques s’étalant sur plusieurs décennies. Et quand Tetuo lui demandera s’il était déjà en sommeil cryogénique avant la Grande Guerre, la réplique évasive du docteur ne fera que confirmer la connaissance réelle qu’il a sur l’origine du conflit. Dans tous les cas, Tetsuo fait preuve d’une interaction manifeste avec les autres mutants du projet, il semble même, à ce moment du récit, intimement lié à Akira.

L’épisode 22, sorti le 7 novembre 1983, s’introduit sous une magnifique posture du colonel, hachuré de mille lignes afin de texturer son costume. Une illustration belle, majestueuse, qui montre un facies et un regard noble, amalgamant la préoccupation, la conviction et la fermeté du militaire. Ce dernier est sans aucun doute, avec Kei, le personnage central de l’œuvre, ses actes et décisions seront déterminants dans le déroulement de l’histoire. Cependant tout commence dans la salle d’armement, Kaneda reste désespérément déboussolé de se trouver en ces lieux. Kei, toujours mouvé dans un comportement incompris, défonce une serrure à code et pénètre dans une vaste et sobre pièce qui s’apparente à un laboratoire d’étude. Elle s’approche alors d’une arme, massive, connectée à une batterie, une machine de guerre certainement très puissante.

Le colonel, de son côté, entre dans la nurcery, il ne souhaite en aucun cas être dérangé. À l’intérieur, tout est noyé dans un silence viscéral. Les planches aérées, meublées de cases gigantesques et complètement vides de caractère, ne font qu’exalter ce sentiment de quiétude. Kiyoko, Masaru et Takashi sont en pleine méditation. Les traits de leur visage dénotent une dose de concentration. La mise en page, plaçant Kiyoko au centre face à une peluche en lévitation, nous force à penser qu’elle agit avec l’aide de ses compagnons. Postés dans cet état de recueillement, leur physionomie exhale une certaine beauté, en opposition totale avec cette turpitude dont ils faisaient preuve en début de récit.

Mais on retrouve Kei, la machine de guerre en main, qui dégage une salve pour tester l’engin. Kaneda déblatère des paroles qui paraissent toujours hors sujet. C’est alors qu’Otomo nous dépeint un parallélisme facial époustouflant. Au cœur même de la planche, deux cases, sourdement rayées, nous montrent Kei et Kiyoko balancées d’une mouvance symbiotique : même posture, même torsion du cou, même regard inquisiteur, même valse capillaire. Ce syncrétisme visuel, totalement époustouflant je me répète, nous prouve donc que Kiyoko est en train de manipuler Kei, qu’elle lui dicte sa conduite afin d’exécuter un plan bien précis. Les trois mutants sont éveillés par la présence muette du colonel qui les interroge alors sur le but de leur agissement. Numéro 25 prend la parole, et de se fait, étant toujours connectée à Kei, lui oblige à dire ses mots sous l’oreille attentive de Kaneda. Elle déclare au militaire qu’il faut tuer Tetsuo. Un rêve prémonitoire lui fit voir une destruction cataclysmique, des ruines innombrables, des morts par milliers. C’est Akira qui sera la cause de ce désastre... et Tetsuo ? Ici, Kiyoko n’est pas du tout explicite dans sa dictée, elle n’énonce pas la véritable responsabilité de numéro 41 dans cette catastrophe annoncée. Est-ce lui qui va réveiller Akira ? Est-ce lui qui va pousser Akira à générer ce cataclysme ? On n’en sait rien et le colonel reste très perplexe, mais Kiyoko est formelle : il faut éliminer Tetsuo. Les mutants seuls ne pourront accomplir cette tâche, c’est pour cette raison qu’elle fait appel à Kei, l’équipant du meilleur armement possible, afin de mettre un terme cet accomplissement. Le militaire est évidemment mal à l’aise, le contrôle lui échappe, une terroriste déambule dans ses propres bâtiments, équipée d’un laser. Tetsuo, lui, accompagné du docteur, dévale d’un pied ferme les couloirs du quinzième étage.

Mais dans l’atelier, Kei change de visage, laisse tomber l’arme et pousse un cri aigu et perçant. Surprise de voir Kaneda, elle se demande ce qu’elle fait là. Kiyoko, de son côté, s’évanouit dans son lit, mettant un terme à leur connexion : Kei est maintenant libre. Le militaire profondément contrarier par cette situation quitte les mutants et se retrouve alors face à Tetsuo, le scientifique a été contraint de le mener jusque là. Numéro 41, nacré d’un regard hautain, souhaite qu’on lui fasse les présentations. Il s’introduit, sous la déconcertante impuissance du colonel, dans la chambre des enfants, Masaru et Takashi le braquent des yeux. Kiyoko, dans un sursaut d’énergie, le dévisage et mentionne son prénom comme si elle le connaissait de longue date. Dans une posture arrogante, Tetsuo taquine les mutants qui restent imperturbables. Le militaire lui ordonne d’arrêter et de retourner dans sa piaule. Tetsuo lui fera comprendre qu’il n’a aucun ordre à recevoir de sa part, et qu’il n’est pas un numéro. Pour le colonel, la perte de contrôle se fait maintenant profondément ressentir.

D’un coup de laser, Kei tente de détruire les menottes de Kaneda, et elle y parvient habilement. Elle commence alors à s’interroger sur d’éventuels agissements de la part de ce dernier lorsqu’elle était totalement inconsciente. Kaneda dévoilera un visage stupéfait à l’entendre dire s’il l’avait touchée. Pauvre Kaneda, finalement très innocent et accusé de pervers à tort. Sa figure décontenancée nous pousse, naturellement, à fortement nous attacher à lui, à lui vouer une douce empathie : c’est finalement un brave gosse ! Pendant ce temps dans la nursery, Tetsuo souhaite savoir où est Akira. Le colonel, surpris par sa requête, demande des explications au docteur, mais ce dernier lui affirme qu’il n’a rien dit. Numéro 41 réitère sa question, « Il n’est pas ici » lui répondra le militaire. L’adolescent observe alors Takashi, d’un regard profond et interrogatif. Un flash-back, sublimement mis en page, lui revient en tête : l’épaisseur marbrée de la nuit, les phares de sa moto illuminant une silhouette. Il se souvient de l’accident et semble comme terrorisé. Numéro 26, le visage transpirant, paraît imbibé d’une peur trépidante. Tetsuo lui harcèle un coup et, dans l’effervescence, s’en prendra aussi à Kiyoko, lui faisant éclater le coin de son lit. Masaru réagit très vite et, avec l’aide de Takashi tout juste relevé, ils tentent de dominer Numéro 41 en le scotchant dans les airs. Le colonel, dans une nouvelle case claire et statique, prie aux mutants de cesser cette comédie. Tetsuo, après sa chute ombragée, fait exploser le fauteuil de Masaru qui s’écroule à terre. Le militaire s’interpose et ordonne au jeune de se calmer.

Deux planches éclatantes ou onze cases peu chargées en dialogue, nous raconte, dans une lecture stable et charnelle, la perte de contrôle définitive du colonel. Ce dernier, imposant et massif fait face à numéro 41 qui semble l’ignorer du regard. Surpris, les jambes du militaire commencent à flageoler, Tetsuo devient passionnément dédaigneux. Le chef de l’armée est sur les genoux, essayant avec ses bras de contrecarrer l’apesanteur qui le domine. Mais ses mains s’effondrent sur le sol, son crâne s’y dépose ensuite lentement, et Tetsuo lui marche dessus. Cette séquence incroyable, qui dégage une crispation continue et intenable, se termine sur un cadrage plongeant et théâtral : l’adolescent piétine le colonel allongé et exténué, sous les yeux déroutés du docteur et de Masaru. Cette estampe, d’une ostentation baroque, nous montre, à sa simple vue, la capitulation d’un lointain passé, la chétivité de l’armée toute puissante, l’ignorance explicite de cette science présomptueuse, le tout sous la domination flagrante de numéro 41, en pleine possession, lui, de ses moyens. Une image rutilante et radieuse, tramée et ombragée à souhait, qui nous pousse à éterniser nos pupilles et à prendre purement conscience de l’évidence : Tetsuo est et sera perpétuellement incontrôlable.

Mais Kiyoko tente de réagir, et tâche de reprendre contact avec Kei. Cette dernière dévale d’ailleurs les couloirs au côté de Kaneda et stoppe brutalement sa course. Elle s’enfonce alors dans un hall secondaire, meublé de générateurs, jusqu’à se retrouver devant un ascenseur. Tetsuo, lui, s’acharne toujours sur les mutants. Il fait face à numéro 25, en pleine méditation, et tache de lui porter un coup fatal. Le lit explose dans un flamboiement ardent et volcanique, mais Kiyoko est intacte, en lévitation, assidûment focalisée dans son obsécration. La vue en contre-plongée où l’on voit Kiyoko planer pourrait presque s’apparenter à une vue plongeante où Tetsuo, ici, semble finement dominé. Le colonel enfin se relève, supplie numéro 41 de laisser les enfants tranquilles. Ce dernier lui relance donc la proposition : « où est Akira ». C’est alors que le docteur intervient, il souhaite le dire, mais le militaire lui interdit. Le scientifique s’obstine, pourquoi ne pas essayer ? Mais le colonel, bien plus lucide apparemment, consolide sa position.

Vu ses facultés, il ne devait pas être difficile pour Tetsuo de trouver réponse à son interrogation. Connaissant l’interaction qu’il entretient avec les mutants, une simple lecture dans les pensées lui aurait suffi à capter cette information. Mais Otomo insiste sur cette négociation entre le colonel et le docteur pour tout justement renforcer le contraste qui existe entre la théorie scientifique et la responsabilité militaire. Et c’est à ce moment-là que le savant conjure : « Laissez numéro 41 essayer de contrôler Akira ! » Quelle révélation ! Enfin nous prenons connaissance de la finitude de Tetsuo. Il n’est là que pour pouvoir, ou devoir, contrôler Akira. Trente années d’étude, trente années d’analyse de données théorique, trente années de patience aussi. Et le scientifique veut tout mettre en pratique maintenant, comme s’il était convaincu que Tetsuo était apte à contrôler Akira, lui qui paraît incontrôlable. Pourtant le docteur sait ce qu’est Akira, il est conscient du pourvoir destructeur de ce dernier, il sait qu’il fut la cause de la troisième guerre mondiale. Il sait tout ça et malgré tout il ne semble pas douter un instant que c’est le moment de passer à la pratique. Je ne pense pas que le scientifique fut soudainement pris par des envies de grandeur ou de prix Nobel. Il doit se trouver dans un état de profonde frénésie, totalement absorbé par ses travaux et leur conclusion. Il voit en Tetsuo le sujet par excellence et ne voudrait en aucun cas perdre cette occasion de pouvoir, comme il le dit, contrôler Akira.

Mais le colonel est formel, il crie « non !!! » dénotant un visage imbibé de tristesse et d’impuissance. Tant que subsiste le moindre doute, ils ne peuvent se permettre de prendre ce risque. Le docteur prêtant assumer la charge d’un tel acte, il est confiant dans ses analyses et études. Tetsuo tâche de tranquilliser le militaire en lui proférant des répliques qui pourraient paraître puériles au cœur de cette conversation d’adultes responsables. Mais le colonel persiste : « vous n’avez pas idée de ce qu’est Akira ! » En prononçant cette sentence au savant, Otomo met clairement en confrontation le scientifique, excité par ses expériences et ses théorèmes voire même son égo, au militaire dénudé d’une obligation civile et morale. Mais Tetsuo insiste, charme le docteur qui lui reste dans l’indécision. Le colonel s’obstine dans sa négative et numéro 41 lui fait éclater la tête contre le sol. Encore une case déroutante, qui montre toute l’impuissance du militaire face aux présents faits.

Pendant ce temps, Kei et Kaneda se retrouvent sur les toits, dans une image sombre et tramée pour nous faire ressentir toute la fraicheur de la nuit. Kei est rapidement interpelée par une lumière vive et brasillante s’extirpant d’un dôme. Les jeunes s’approchent, grimpent, et se situent alors juste au-dessus de la nursery. Tetsuo apparait, il est avec le doc et sait maintenant où se trouve Akira. Kaneda, le voyant, ne restera pas tétanisé très longtemps. Il envoie un coup de laser qui transperce de sa luisance une case en son milieu. Tetsuo, pétrifié, observe la scène, et remarque son ami amorcer sa chute pour finir noyé dans le ramage d’un arbre. Kei le suit de près. Le scientifique et numéro 41 sont médusés, ne comprenant cette soudaine intrusion. Mais à peine remis de sa dégringolade, Kaneda, convulsé d’un regard obstiné, commence à tirer sur son pote. Il tire à répétition, dans une composition segmentée et foisonnante, mais Tetsuo parvient à éviter les coups. Ce dernier fait alors parler son pouvoir et provoque un véritable tremblement de terre, déchiquetant en mille morceaux le sol bariolé. Kaneda ne perd pas son équilibre, il poursuit ses tirs à répétition. À ce moment, il donne même l’impression d’être aux commandes d’une console de jeux vidéo. Il accumule les salves dans tous les sens, avec une passion renversante. Numéro 41 tente de se planquer, mais il se retrouve très vite enfoui dans les décombres. Face au carnage, l’adolescent change de physionomie et émet un timide « Tetsuo », preuve qu’il devait être immergé dans une frénésie incontrôlable. Regretterait-il son acte ? Il ne faut pas oublier que Kaneda serait incapable de tuer son ami.

On voit alors Tetsuo, dehors, amorçant une chute vertigineuse face à l’énorme bâtiment de l’armée. C’est la première fois qu’Otomo met en scène la grandeur architecturale de Neo Tokyo. Un visuel tétanisant, impactant, noyée dans un dégradé de noir profond, qui enfle la monstruosité de l’édifice. Tetsuo se crache sur une bâtisse, demeure indemne et dénote une importante satisfaction de maîtriser enfin la téléportation. Dans la nursery en ruine, Kei et Kaneda se retrouvent face aux mutants, et reconnaissent immédiatement Takashi. Kei s’approche, le parallélisme entre sa figure et celle de Kiyoko lui fait comprendre que c’est cette dernière qui l’a guidée jusque là. Elle lui demande alors qui est Akira. Et Kiyoko, de son visage hypnotisant, lui répond que c’est l’un des leurs, qu’il porte le numéro 28 et qu’il est enterré sous le site olympique. Pendant ce temps, le colonel, visage ensanglanté, retrouve ses facultés, se remet sur pied difficilement et démontre sa surprise en voyant les jeunes prisonniers en ces lieux.

Mais toujours habité par sa fougue obsessionnelle, Kaneda demande à Tetsuo de sortir des décombres. Numéro 25 annonce alors qu’il n’est plus ici, qu’il est parti pour Akira, et qu’il faut le stopper au plus vite. Le colonel, fou de rage, comprend de suite que le scientifique lui a révélé la cachette. Mais le docteur se justifie, par un mensonge manifeste, qu’il n’avait pas le choix, car Tetsuo était devenu hors de contrôle. À aucun moment nous n’avons été témoins de cette scène, ce qui prouve bien qu’elle n’a jamais eu lieu, et que le savant ment. Ce dernier a volontairement dit à Tetsuo où se trouvait Akira, parce qu’il souhaite conclure ses années de labeurs, il souhaite assister au réveil d’Akira, il souhaite matérialiser ses décennies d’analyse, d’étude et de théorie. Encore une fois, par une double case surprenante, Otomo dépeint habilement cette symbiose contrastée entre science et militaire. En haut, le visage du docteur, clairvoyant, immaculé, noble, mais profondément irresponsable et inconscient. En bas, le visage rempli de sang du colonel, la mâchoire convulsée, le regard pénétrant, démontrant avec hargne son sens des responsabilités. Un portrait d’une grande noblesse là aussi, mais plus sombre, plus opaque.

Cependant, il est temps pour Kei et Kaneda de déguerpir des lieux. Cette dernière parvient à découvrir la sortie de la nursery, mais pas mal de soldats grouillent dans les parages. Sur sept pages, Katsuhiro va mettre en scène l’échappée de nos deux jeunes, dans une cadence folklorique et burlesque. Ils dramatiseront sur l’état de santé du colonel pour détourner l’attention. Ils tâcheront de se faire discrets pour filer en douce... Mais tout finira très vite dans une escalade de course poursuite, de dégringolades désopilantes, de coups de feu totalement inefficaces. Et ceci, sans aucune retenue et avec une dose d’humour qui permet tout justement de décompresser un peu des tensions passées, et certainement futures. Bref, nos deux jeunes arrivent au final de l’escalier, il n’y a plus de marche pour aller plus bas. C’est alors qu’une silhouette s’extirpe de la pénombre. Un homme, déclarant appartenir à l’organisation qui a comploté l’évasion de Takashi, prétend qu’il peut les aider à sortir du bâtiment. Et nous retrouvons donc notre fameux espion, ou agent secret, le personnage le plus étrange de toute l’histoire, celui qui engendre des situations hautement insipides au récit. Maintenant, dans ce cas présent, il aura au moins prêté main-forte à nos deux héros pour qu’ils puissent s’échapper définitivement de ce lieu affreusement gardé. Car même si Kei ne fait nullement confiance en ce personnage, le vacarme d’une troupe de soldats pointant ses sabots les oblige à le suivre. Un dessin unique dans Akira nous les montre, tous les trois, en ombre chinoise, en train de dévaler un hall. Au travers d’une baie vitrée, Neo Tokyo semble s’estomper dans l’intimité nocturne.

Dans la nursery en ruine, des soldats tentent de remettre en fonctionnement l’électricité et la climatisation. Dans un coin, Takashi et Masaru écoutent Kiyoko : « Nous devons essayer de contrôler le futur. Il n’y a pas qu’un seul chemin... » Pour elle, le réveil d’Akira est inévitable, l’important est donc ce qui va suivre. Ses angoisses se dilueront alors sous la vue du bâtiment de l’armée, immense, énorme, rendant les gratte-ciel environnants totalement insipides. Là aussi, je ne pense pas que cette planche soit parue dans Young Magazin, mais fut dessiner spécialement pour le manga. Je profite d’ailleurs de cette case pour ouvrir une petite parenthèse. Cet épisode 25, sorti le 19 décembre 1983 marque le premier anniversaire d’Akira, preuve qu’Otomo tient le coup et la cadence. Durant les deux premières années, c’est à dire 1983 et 84, Otomo va maintenir un rythme effréné, il publiera 20 planches tous les 15 jours (une page titre et dix-neuf pages de récit). Seuls les épisodes 38, 42 et 45, parus fin 84, auront 17 planches. Ce qui représente une production énorme, surtout lorsque l’on contemple le travail accompli. Pressionné par cette cadence contractuelle, Katsuhiro n’aura pas forcement le temps de mettre en scène tout ce qu’il désirait : ce qui explique ces modestes différences entre la version magasine et la version manga. La page contenant cet imposant building est extrêmement riche en détail et précision, peut être qu’elle doit compter à elle seule des journées entières de travail. Ce genre d’illustration donc, Otomo les élaborait en dehors de son contrat avec Young magasin pour qu’elle puisse embellir par la suite le manga final. Dans l’ensemble de l’œuvre, les plus grosses différences se situent à la fin de l’histoire, dans le volume 6, où Otomo y a rajouté près de 50 planches qui ne figuraient pas dans Young Magazin. Voilà pour la petite parenthèse...

Pendant ce temps donc, on voit une camionnette sous un tunnel, l’espion est au volant. Au contrôle de police, il montre des papiers et donne l’air d’être tendu. Un agent ouvre la porte arrière pour examiner le contenu, rien à signaler. Le véhicule peut poursuivre sa route et s’enfonce dans l’embrasement urbain, pendant que Kiyoko termine sa phrase, prétendant que le futur immédiat dépend dès lors de nos deux échappés.

L’épisode 26, sorti le 2 janvier 1984 dans Young Magazin, nous montre une Kei belle, combative et déterminée en page de couverture. On remarque sur cette dernière que les katakanas d’Akira sont placés en arrière-plan, derrière la jeune femme, alors que depuis le début de la saga, le titre était toujours imprimé au-dessus du dessin. Otomo va confectionner ce style de mise en scène sur cinq chapitres afin de donner plus de prestance à ses personnages. De plus, je ne pense pas que cela fut gênant pour son œuvre de masquer légèrement le titre, après une année d’existence, ce dernier devait être bien ancré dans l’inconscient collectif.

Et tout commence avec une nouvelle journée qui s’amorce sur le site olympique en construction. Dans un monte-charge, Ryu, toujours travesti en tâcheron, observe la base secrète située juste là. Il y remarque une effervescence anormale des forces de l’ordre, beaucoup de soldats s’agitent, démontrant une tension flagrante. Dans une cantine, imbibée de monde et exubérante de vie, une centaine d’ouvriers savourent un repas bien mérité, il doit être midi. Tous montrent une posture singulière, une démarche propre, une attitude intime. Cette case, saturée de détails, prouve encore une fois qu’Otomo est un auteur maniaque, soucieux de réalisme et débordant de talent. Je me demande combien de temps il lui faut pour esquisser une telle scène, surtout que cette dernière n’a qu’un rôle transitionnel. Mais Akira, dans sa globalité, est avant tout une estampe graphique, un choc visuel, une ivresse immersive et sensorielle, en noir et blanc. C’est pour cette raison même que c’est une œuvre unique en son genre, un pavé monumental de l’art contemporain. Au coin d’une table, Ryu discute avec son compagnon, il lui fait part de ce soubresaut d’activité militaire et lui propose de passer à l’action.

Ce n’est pas explicitement énoncé dans ces pages, car on nous le révèlera bien plus tard dans le manga, mais cette journée présentement racontée est le 16 avril 2020. Durant toute son écriture, Otomo a beaucoup joué avec les sauts temporels quantitatifs. Il s’attarde sur des planches entières, voire des chapitres entiers, pour narrer un instant de quelques heures, comme il peut faire écouler plusieurs semaines entre deux simples cases. D’ailleurs, cette après-midi du 16 avril va s’étaler sur huit épisodes.

Dans une ruelle périphérique de Neo Tokyo, trois gamins s’amusent, un véhicule est garé sur le trottoir, l’ambiance est calme et posée. Nous retrouvons alors Kaneda en train de boustifailler comme un bougre, les yeux rivés sur son bol. Il est accroupi au côté de l’espion, pensif et lointain, dans une salle exiguë et joliment meublée. On y remarque un tube cathodique et un téléphone de première génération, ce qui atteste que Katsuhiro calligraphie sauvagement son monde actuel. À gauche une porte coulissante donne sur un escalier, nous invitant à monter les marches. À l’étage, une vue plongeante pointe sur une table basse recouverte d’armes en tout genre. On y voit Kei discuter avec Chiyoko, membre de la résistance. La jeune femme lui fait clairement sentir ses doutes sur l’identité de l’espion. Si Ryu pouvait le rencontrer, elle serait alors fixée sur ce qu’il est vraiment. Il est d’ailleurs étrange que Kei, à un moment aussi tendu de l’histoire, ne soit toujours pas rentré en contact avec son compagnon. Cependant, cette dernière ne perd pas de temps, elle émerge dans la cuisine et presse Kaneda de le suivre : elle souhaite se rendre dans la base près du site olympique. L’espion veut se joindre à eux, Kei accepte, mais lui fait comprendre qu’elle ne peut lui faire confiance.

Dans les airs, des hélicoptères de l’armée survolent la capitale. À son bord, le colonel, calme, est accompagné du docteur qui lui, montre un visage préoccupé. Ils font route, eux aussi, vers le site olympique. On ne sent aucun remords de la part du militaire envers ce dernier suite à leurs différends. Ce qui prouve qu’il possède une maîtrise de soi incroyable et une vision très globale de la situation. Mais surtout qu’il est, tout comme le récit dans son intégralité, éloigné de tout sentiment de culpabilité. Akira reste quand même, et avant tout, une fiction orientale. À l’entrée de la base secrète, cinq soldats en faction y contrôlent l’accès. Ryu et son compagnon amorcent leur approche en ces lieux. Déguisés en bidasses, ils simulent une démarche preste et démonstrative. Ils prétendent avoir été envoyés ici pour renforcer la garde. Le supérieur du moment leur demandera de faire le tour du secteur afin de s’assurer que tout est en ordre. Ryu repart. C’est alors que Tetsuo, vêtu d’un manteau à col en fourrure et les mains dans les poches, fait son apparition, promptement, dans un plan large, comme s’il avait surgi de nulle part. Les soldats sont interloqués et s’interrogent. Numéro 41, sur deux cases séparées par le vacarme de l’hélico militaire, semble s’approcher lentement, son regard est hypnotique et fixe un point bien précis, il émet un léger sourire.

Soudain, un bruit sourd surprend Ryu durant sa ronde. Avec son collègue ils se précipitent jusqu’à l’entrée. Et là, l’horreur. Une case dégoulinante nous montre cinq corps déchiquetés tapissant de leur sang les parois et le sol. Ryu est sur le qui-vive, il sort son flingue, le cadrage panoramique de la vignette ne fait que renforcer la tension du moment. Il constate que la porte est ouverte et pénètre alors dans la base. De son côté, le colonel arrive sur les lieux, accompagnés du docteur et des autres scientifiques. Il presse ses hommes armés de fusils laser, car il est pleinement conscient que la situation est critique. Dans les égouts, Kei et sa troupe avancent, munies d’une lampe torche. Kaneda lui fait savoir qu’il n’aime pas trop cet endroit, mais c’est la seule route qu'elle connait pour rejoindre la base. Tetsuo quant à lui, toujours en vue plongeante, prend place sur le monte-charge et amorce sa descente. Aucune hésitation dans la direction à suivre, aucun vacillement dans sa démarche, aucune ambiguïté dans l’objectif à atteindre. Une mouvance minutieuse et millimétrée, comme s’il était littéralement attiré par l’énergie d’Akira. Nul doute que leur connexion, à ce moment précis de l’histoire, est devenue très intime, très viscérale, presque charnelle. Et l’épisode 26 s’arrête là, sur ces quatre planches qui montrent les acteurs de cette époustouflante après midi : Ryu et son ami, le Colonel et ses hommes, Kei et Kaneda, et bien sûr Tetsuo.

À l’intérieur de la base, Ryu et son collègue sont sur leur garde, ils ne remarquent personne à l’intérieur. Plusieurs portes, menant toutes à des endroits bien distincts, se présentent à eux. Des traces de pas, fraiches et linéaires, les poussent à entrer dans un couloir bien précis. Ryu ne le sait pas, mais ces empreintes sur le sol sont celles de Tetsuo, et Otomo, par une case tout à fait banale, nous montre à quel point ce dernier se trouve sous une emprise des plus attractive. Dans les égouts, Kei mène la cadence, Kaneda se remémore d’une situation délicate qu’il vécut en ces lieux, l’espion, lui, reste vigilant. Soudain, ils se retrouvent face à une ligne électrifiée, s’ils la touchent, ils déclencheront l’alarme.

Ryu et son coéquipier, l’arme toujours à la main, entrent dans une salle spacieuse et garnie de détails. Un bruit lourd attire leur attention et, par un jeu de perspective épurée par cette extravagante tuyauterie, ils aperçoivent Tetsuo, sur le monte-charge. Du haut de sa posture, légèrement cambrée, on lui remarque un visage gai, il se laisse tranquillement mener jusqu’aux entrailles de la Terre. Le colonel arrive à l’entrée de la base et fait face au carnage. Son regard est tétanisé, il commence à suer à grosses gouttes. Un spasme vigoureux prend possession de sa mâchoire, preuve que le stade critique de la situation a monté d’un grade. Il ordonne à ses hommes de le suivre, les cadavres attendront. À l’intérieur, il presse son monde, donne des directives brèves et précises. Il demande aux scientifiques de vérifier le système de refroidissement de la chambre d’Akira.

C’est alors que l’alarme retentit et hurle son vacarme de toute part, propageant son onde tonitruante jusque dans les égouts. Kei est éprise de stupeur et pense immédiatement à Ryu. Décidément, il ne fait aucun doute qu’elle doit sentir sa présence toute proche, elle doit savoir qu’il s’est introduit dans la base. Il ne faut pas oublier que Kei a un don de perception plutôt développé. On retrouve d’ailleurs Ryu qui use des escaliers pour effectuer sa descente. Il tranquillise son ami, se convainquant que l’alarme a été déclenchée au vu des corps déchiquetés gisant à l’entrée. Tetsuo lui est impassible, les mains toujours dans les poches, fondant sa corpulence filiforme dans un réseau de pipeline exubérant et tramé. Le colonel reçoit le rapport des scientifiques, tout à l’air normal. Néanmoins, ils souhaitent descendre eux aussi afin de s’en assurer. Dans une case agitée par le tohu-bohu des soldats, le militaire exige la venue des plateformes volantes.

Depuis l’obscurité pesante des égouts, une lueur inhabituelle guide nos amis jusqu’à une salle vétuste. Kaneda amorce une approche, personne à l’intérieur. Cependant, la vapeur s’extirpant d’une tasse à café prouve la manifestation récente de quelqu’un en ces lieux. Ils entrent, l’espion les suit d’un pas lent, ce dernier semble porter son regard sur le bout du tunnel. C’est alors que la radio se met à vociférer un message d’alerte. La voix mentionne la présence d’un garçon sur le monte-charge et qu’il est impératif de stopper sa descente, tous les moyens sont autorisés. Kei et Kaneda restent estomaqués à l’écoute de ce communiqué, le jeune fait immédiatement la relation entre le garçon et Tetsuo. Décidément, lui aussi semble intimement connecté à son ami. On retrouve numéro 41, il est soudainement rejoint par des unités volantes qui amorcent sur lui un violent mitraillage. Quatre planches, imbibées de cases imposantes, aérées, zébrées par ces traits noirs et concentriques, nous montrent les assauts répétés des militaires. Les cadrages s’alternent pour offrir une lecture rapide et précise où tout est noirci par la vitesse, sonorisé par le rugissement des salves et des explosions. Mais soudain, la scène s’embrase par la contre-attaque des chasseurs qui noie Tetsuo dans un halo aveuglant et incandescent, illuminant son visage convulsé par l’acrimonie.

Dans leur bureau, les scientifiques se chamaillent sur les causes de cette présente situation. L’un d’eux, chauve et paré de petites lunettes rondes, les interpelle : une élévation de température dans la chambre principale. Le docteur se précipite et constate le problème, une augmentation de 0.00051 kelvin, totalement inexplicable vu que la deuxième et la troisième chambre fonctionnent normalement.

Sur quatre planches fuyantes, dévoilant des cadrages panoramiques pour amoindrir la claustrophobie des couloirs souterrains, Otomo se concentre à nouveau sur la course de Kei et ses compagnons. Postés à une intersection, plombée par une perspective angoissante, le passage de quelques plateformes volantes, au design futuriste, leur indiquera la direction à suivre. Kaneda, motivé et précipité, s’élance dans cette direction, mais il sera interrompu par la survenue d’un retardataire. Immobile au milieu de l’allée, il refuse de se cacher et noie sa posture outrecuidante dans la lumière chaleureuse des phares de l’engin.

De retour aux portes du monte-charge, une vue plongeante extraordinairement scintillante nous montre des dizaines de soldats s’agitant. Ils tâchent de percevoir ce qui se trame dans les abysses, mais l’obscurité les en empêche. Cependant, ils discernent parfaitement l’acoustique des attaques effectuées sur Tetsuo. Ils demandent d’ailleurs du renfort. Dans le bureau, le docteur explique au colonel le problème de température qui poursuit son élévation, ils pensent à un dysfonctionnement. La planche de neuf cases nous les présentant dans un cadrage serré ne fait que rehausser la tragédie de leurs dialogues. Mais, suite à un vacarme tonitruant provenant des profondeurs, alors que Tetsuo se défait de ces plateformes, le scientifique montre un regard médusé, une bouche pétrifiée. Tout en scrutant les chiffres du thermomètre qui ne cesse de grimper, il semble établir une corrélation : pour lui, le système de refroidissement fonctionne parfaitement...

Dans les couloirs, le fameux retardataire de tout à l’heure fonce au cœur d’une perspective zébrée et contrastée. Le pilote s’interloque, un corps inerte git à même le sol. Il freine et contrôle son dérapage. Kaneda se lève alors, lance un cri d’alerte, et Kei surgit de nulle part, castagnant d’un violent coup de point le soldat qui s’écroule à terre. La jeune femme tente de dominer l’engin, mais il semble apparemment difficile à manier.

De retour au monte-charge, les pertes du côté de l’armée ne cessent de croitre. Tetsuo poursuit sa défense et envoie valdinguer bon nombre de leurs machines. Mais il est toujours envahit par les tirs, et le dernier militaire en faction se crache sur l’élévateur, provocant son arrêt. Dans le choc de l’explosion, Tetsuo est projeté au sol. Nous revoyons le visage hébété du docteur, pour lui, cela ne fait aucun doute, Akira et Tetsuo sont en résonnance. Le premier perçoit la présence du second, il le ressent à chacune de ses manifestations : il est impératif de cesser les attaques. Ceci nous amène à un paradoxe inévitable. Qu’Akira perçoive les manifestations énergétiques de numéro 41 ne pose aucun problème, c’est pour cette raison que la température de la chambre froide augmente. En revanche, pour que Tetsuo soit connecté au mutant, ressente sa présence, il faut que ce dernier libère un minimum d’énergie, ce qui exclut tout sommeil sous zéro absolu. Ou alors, peut-être que Tetsuo est connecté à Akira de façon indirecte, par l’intermédiaire des autres mutants du projet par exemple. Mais cette idée me paraît beaucoup moins poétique...

Ryu, étonné par ce retour au calme, descend les ultimes marches d’escalier qui le mènent jusqu’au monte-charge et aperçoit alors Tetsuo. Il est important de signaler que Ryu ne connait pas ce dernier, ils ne se sont jamais croisés, il n’en a jamais entendu parler. Même Nezu, qui sait pourtant plein de choses, ne la jamais mentionné. Donc, à ce moment précis, Ryu rencontre un parfait inconnu et sa surprise de le voir si jeune et tout juste essoufflé est normale et évidente. Il a quand même été témoin de toutes ces attaques qui lui ont été adressées. C’est alors que le colonel fait son entrée, posté sur ces énormes plates formes volantes au déplacement lent et mesuré. Il est accompagné par une multitude de soldats et ses ordres sont clairs : en aucun cas ne faire feu sur numéro 41.

À pleine vitesse, Kei tente de maîtriser l’engin militaire. Kaneda et l’espion, debout sur les patins, tâchent d’en maintenir l’équilibre. Après quelques virages contrôlés, quelques soubresauts inquiétants, ils arrivent au bout du tunnel, s’en extraient et se retrouvent soudainement au cœur même de l’intrigue. Derrière eux, en amont, l’armée sur ses plateformes, avec le colonel qui semble reconnaitre les adolescents. Face à eux, en aval, dans une case vertigineuse et anxiogène, le monte-charge, à l’arrêt, dégageant une fumée lourde et opaque. Ils descendent alors expéditivement.

Une page titre inquiétante nous introduit l’épisode 29, sorti le 5 mars 1984 : Tetsuo se trouve au-dessus de la capsule cryogénique et semble en faire exploser la surface. À la vue de cette illustration, profondément tramée pour tout justement valoriser cette explosion, on imagine numéro 41, plongé dans une frénésie exacerbant, aller chercher Akira jusque dans les entrailles mêmes de la chambre froide. Peu importe si les actes que dépeint cette image seront attestés ou non, sa monumentalité à elle seule nous expose déjà l’inéluctabilité du devenir, mais surtout, elle valide clairement les prémonitions de Kiyoko.

Sur le monte-charge, Ryu tente d’apaiser Tetsuo qui reste toujours accroupi. C’est alors que surgit, à pleine vitesse, l’engin piloté par Kei. Tout est très rapide, une dizaine de cases nous présente le passage véloce de la plate forme en ce lieu, rythmé par le parallélisme des lignes. Cependant, par des jeux de regard furtif et précis, tout le monde semble avoir pris le temps de se dévisager : Kei reconnait Ryu et vice versa, l’espion reconnait le coéquipier de Ryu, Tetsuo reconnait Kaneda et dénote un visage surpris. Mais la survenue en contre-plongée du colonel met vite fin à ce jeu oculaire, et tout s’immobilisera face à la coruscation de son escouade. Il ordonne à Tetsuo de l’écouter, mais ce dernier fait mine de ne pas l’entendre et réactive le monte-charge qui poursuit alors sa descente.

Kei et Kaneda, toujours lancés à fond la caisse, parviennent au terminus du conduit. La case où ils se trouvent est baignée par une perspective prononcée, les lignes fuyantes de la tuyauterie semblent nous mener à un crash inévitable. Mais la jeune femme réussit à braquer de justesse et, portés par l’accélération, nos jeunes se voient dans l’obligation de s’éjecter. Kaneda se noie avec son ombre dans une vignette furtive et rayée, Kei dérape sur le sol pendant que l’engin vient s’écraser contre une porte blindée. Elle se relève comme si ne rien n’était et pense à Ryu, elle souhaite aller à son secours. L'adolescent, déconcerté, tente de la calmer et lui propose d’aller se planquer. L’espion, lui, a du mal à se redresser et semble déjà totalement absent. Je trouve fascinant tout ce qui vient d’être montré sur ces quelques planches. Dans une situation d’extrême tension, Katsuhiro parvient à nous faire sentir tout l’attachement que porte Kei à Ryu, la gentillesse et l’affection que démontre Kaneda à cette dernière. Un seul dessin, celui où l’on voit l’adolescent tenir les poignets de Kei, témoigne tout cet entremêlement sentimental. La jeune femme est tellement obsessionnée par Ryu qu’elle ne doit même pas deviner les caresses de Kaneda. Dans n’importe quelle autre circonstance, elle l’aurait déjà giflé.

Autour du monte-charge, des pipelines prennent feu, le colonel ordonne à ses hommes de ne pas contrarier Tetsuo. Ce dernier, assis, rit de la situation. Plantés près de la paroi blindée, nos jeunes cherchent une issue. Kaneda parvient à ouvrir une porte à l’aide d’une tige métallique et un air glacial se fait brusquement ressentir. Ils pénètrent dans un couloir exigu et frigorifique, révélant des visages totalement contrastés. Kaneda, grelotant, exhibe un faciès loufoque et attachant, alors que Kei, toujours très belle, nous expose son regard déterminé. Pendant ce temps, l’espion s’approche du point de chute du monte-charge, il dessert sa cravate, il paraît tendu. Kei et Kaneda se retrouvent rapidement dans cette salle vétuste toujours aussi archaïque et anachronique. Le jeune à froid, la femme observe les appareils, et dénote une profonde stupeur à la vue d’un moniteur qui laisse apparaitre le numéro 28. Elle comprend alors qu’Akira se trouve là. Kaneda, lui, reste stoïque, toujours en retrait des préoccupations tangibles qui l’entourent. Il ne saisit pas grand-chose et s’imagine devoir traverser un labyrinthe pour mettre la main sur le mutant.

Trois cases, lourdes de sens, nous montrent l’arrivée du monte-charge. Tetsuo, mains dans les poches, de nouveau sur pied, projette un regard magnétique, semblant percevoir la présence toute proche d’Akira. Le colonel le suit de très près, ces dernières directives sont sans appel : si vous devez tuer numéro 41, vous n’aurez pas de deuxième chance. Les soldats, armés de leur laser, comprennent parfaitement les enjeux, ils sont prêts pour l’assaut final. Ryu et sont coéquipier remettent les pieds à terre, ils ont perdu la trace de Tetsuo et se demandent où il est passé. C’est alors que l’espion fait son entée en scène, il affiche un sourire hautain.

Un bruit opaque surprend alors Kei et Kaneda : la paroi blindée se déverrouille. Un dessin magnifique, qui reflète toute la maîtrise d’Otomo, nous montre Tetsuo épris d’une démarche cadencée et méthodique. La porte, surchargée d’une trame olivâtre, semble alourdir sa masse déjà colossale. Entrouverte, elle laisse passer une bande longiligne et lumineuse nous obligeant à braquer nos pupilles sur l’adolescent qui affleure dans un clair-obscur admirable. Cette image est une œuvre d’art en soit, elle sublime Tetsuo et tout ce qui le constitue, sa puissance, sa détermination, son insolence, mais sa ténuité aussi. Il poursuit sa marche d’un pas ample, semblant suivre la direction que lui indique son ombre démesurée. Kei et Kaneda tentent de l’observer, mais préfèrent rester cachés. Numéro 41 projette alors son regard sur une porte, la même qui mène à la capsule cryogénique où sommeille Akira. Ce dessin offre une grande similitude avec la première de couverture qu’exécutera Otomo pour le deuxième tome du manga, ce sera aussi la page titre du prochain épisode. Tetsuo demeure immobile, peut être pensif, en deçà d’un dégradé profond qui semble le guider vers l’inconnu. Ses orbes oculaires sont boursouflés, mais cette fois-ci par une tout autre classe de psychotrope. Il est impressionnant le parallélisme que l’on peut faire entre ce présent regard et celui qu’on a pu entrevoir lorsqu’il dévalait les rues sur son chopper. Hormis l’angle de vue et l’inclinaison du visage, les deux paraissent viscéralement équivalents. Je me pose alors cette question : Akira serait-il une drogue ? Dans le sens où une fois notre corps habitué à cette substance, ce dernier en réclame toujours plus. Bien évidemment, la connaissance de la fin de l’histoire m’aide à émettre cette interrogation, ce qui n’est pas légitime. Cependant, la similitude indéniable entre ses deux regards, celui face à la porte et celui sur le chopper, ne fait qu’attester la similitude de cette transe corporelle dans laquelle se trouve Tetsuo en ce moment face à la porte et sur le chopper après avoir ingurgité un erlenmeyer complet d’une drogue tellement pure qu’une seule goutte aurait envoyé n’importe quel mortel en enfer. Cela ne fait nul doute, numéro 41 est sous l’emprise psychoactive d’Akira, et cette relation lysergique va perdurer jusqu’à la fin du récit. C’en sera même sa conclusion.

Nous retrouvons alors Ryu, pistolet à la main, devant l’espion. Ce dernier souhaite régler une affaire avec son coéquipier, il veut se venger de la tôle qu’il s’est prise l’autre jour. Incroyable ! Face à cette scène indéniable, on en déduit que cet agent secret a volontairement aidé Kei et Kaneda à s’échapper du bâtiment de l’armée afin d’atteindre le collègue de Ryu et laver cet affront. Tout fut planifié, tout fut soigneusement pensé et orchestré pour le mener à cette finitude bien précise : la vengeance. En deux coups de poing, il met à terre nos deux bonshommes, il est rapide et vif. Ryu affirmera même qu’il n’est pas ordinaire. Avec sa posture gracile, on pourrait presque le comparer à un shinobi des temps modernes, guidé par des conduites, des codes et des valeurs d’une autre époque. En mettant en scènes cet individu étrange et ses situations insipides, Otomo ne souhaitait-il pas finalement insister sur l’insipidité même des traditions et normes d’un Japon archaïque ? Si tel est le cas, ça valait bien seize planches tout compte fait.

Ceci dit, toujours noyé dans le feu de l’action, l’espion sort son cran d’arrêt et s’apprête à porter le coup de grâce à sa proie. Mais le colonel surgit soudainement, illuminant la querelle de ses projecteurs, et passe son chemin. C’est alors que Ryu s’inquiète pour Kei, il est persuadé que l’armée est à ses trousses. Par sa simple expression, le jeune homme ne fait que nous démontrer qu’il est totalement hors sujet, il ne comprend pas ce qui se trame en ces lieux, il ne comprend absolument rien à l’enjeu qui est en train de se dresser ici même. À vrai dire, il ne doit même pas comprendre ce qu’est Akira. Leader d’une organisation antigouvernementale, Ryu n’a finalement agi sans jamais rien comprendre, il est le parfait amalgame entre action et émotion. Aucune raison, aucune réflexion, et c’est presque peinant pour ce personnage haut en couleur, attachant, qui avait un protagonisme indéniable en début de récit. Mais ainsi vont les choses, et Ryu s’empresse d’aller porter main forte à sa bien-aimée.

Les verrous de la chambre froide se desserrent, Tetsuo, toujours face à la porte l’ouvre. Le colonel entre alors dans les lieux, accompagnés par les scientifiques et sa troupe, il ordonne à numéro 41 de l’écouter. Réaffichant l’inquiétude sur son visage, il lui rappelle qu’il ne peuvent se permettre de réveiller Akira tant que subsiste le moindre doute, que son pouvoir est au-delà de toute compréhension. Comme emporté par un ultime emballement émotionnel, il supplie même à Tetsuo de stopper son avancée. Deux cases sublimes nous montrent l’indifférence de numéro 41 : de dos, scrutant la capsule cryogénique noyée dans les ténèbres et de face, projetant son ombre avec en arrière-plan le linéament mystique du colonel. Ce dernier ordonne au docteur de vérifier le système de refroidissement. Kei et Kaneda parviennent juste à se cacher dans une bouche d’évacuation et Tetsuo entre dans la chambre froide.

Dans les bureaux les scientifiques sont estomaqués, ils constatent que l’enceinte centrale est plus chaude que les autres, ce qui est anormal. Le Colonel admoneste Tetsuo pour la dernière fois, ses hommes sont sur le pied de guerre. Sous des regards obnubilés, les savants se questionnent : « est-il réveillé ? » La tension est à son maximum, la case suivante nous la rend tangible. Constituée de sept croquis, elle immobilise nos pupilles sur des scènes bien précises : Kaneda et Kei, muets ; Tetsuo de dos, le moniteur montrant le numéro 28 ; le docteur poussant son cri d’alerte ; un soldat prêt à tirer ; et le Colonel, crispant sa mâchoire en hurlant « Feu ! »

Un dessin impétueux nous exhibe alors sept militaires armant leur laser. La fluidité de leur translation et la contraction de leur visage sont déconcertantes. Ils semblent effectuer une chorégraphie tellement précise qu’on dirait un seul acteur en mouvement décomposé. Encore du Otomo dans toute sa grandeur. Ils pointent leurs machines sur Tetsuo qui offre un facies posé et tranquille, son regard est mordant. Les soldats tirent, les faisceaux traversent immédiatement les lieux, percutent la niche d’Akira, mais ne parviennent à toucher numéro 41. Une explosion luminescente projette en retrait l’adolescent et fissure la capsule cryogénique de part et autre. Les scientifiques sont médusés, l’enceinte de dewar est totalement fendillée, détruite depuis l’intérieur.

Une planche incroyable, qui ne devait pas figurer dans Young Magazin, nous montre la capsule intensément tramée éjecter de ses entrailles un souffle dense et glacial. La vue plongeante de cette scène lui procure une force et une prestance hors du commun. Comme si cet être vivant, boursouflé et tentaculaire, vomissait une masse de substance coagulée. Tetsuo, lui, reste debout, ferme, il ne semble pas être gêné par l’air marmoréen qui l’enveloppe. Le colonel de son côté présente un calme facial qui contraste follement avec la tension du moment.

La froideur s’empare alors de l’intégralité des lieux, une image blanche et vide nous fait clairement sentir sa présence. Le docteur quitte le bureau et s’avance d’un pas lent et tremblant. Son regard dénote une crispation manifeste. Tetsuo, face à la capsule monochromatique, voit jaillir en sa cime un enfant, Akira. L'adolescent est abasourdi, ses orbes oculaires reflètent à la fois l’étonnement et la fascination. Il semble pétrifié, hypnotisant la case d’une stupéfaction vertigineuse. Akira, lui, apparait en clair pour la première fois. D’à peine six ans, il meut son corps faible et fluet au travers de cette fraicheur vaporeuse, ses yeux sont fermés.

La Capsule poursuit sa déflagration chaotique, libérant son air glacial et paralysant. Le colonel, de nouveau dans les bureaux, ordonne aux deux scientifiques de régler le problème. Il montre par cette petite crise qu’il est totalement baigné par la méconnaissance de la situation actuelle. Il ne sait absolument pas ce qui se trame dans la chambre froide. Il ne sait même pas qu’Akira est réveillé, encore moins que ce dernier est en train de faire ses premiers pas depuis plus de trente ans. Le docteur, lui, à l’extérieur, demeure immobile, seule sa blouse blanche virevolte sous la propagation continue de la fraicheur. Une case, d’une candeur pénétrante, nous montre son point de vue : un plan serré qui laisse tout juste entrevoir Akira s’avançant lentement vers Tetsuo. Enfin il le voit, enfin il le sent. Lui qui dédia sa vie entière à coucouner un projet d’une autre époque pour tenter de le conclure. Lui qui n’avait que des données théoriques sur un mutant, fruit d’une excentricité scientifique, afin de les analyser et d’en comprendre leurs équations. Lui qui s’était intégralement incorporé dans cette foi civilisationnelle qui portait les katakanas d’un enfant, enfin il le voit. Enfin il peut en avoir une information, visuelle et matérielle, enfin il peut le sentir et prodiguer un sens à sa propre existence. Ses yeux fixes, obnubilés, et sa bouche galvanisée par l’effarement montrent cette dernière dans sa plus effroyable splendeur : à peine pourra-t-il prononcer son nom.

Akira, les yeux maintenant ouverts, mais aux pupilles totalement dilatées, poursuit son avancée. Devant lui, Tetsuo exhibe un facies identique au docteur, mais dominé par une profonde innocence : il ne s’attendait décidément pas à ce qu’Akira soit « ça ». La chute vertigineuse de la température provoque des courts-circuits dans la salle, générant l’apparition d’arcs électriques monstrueux. Les militaires sont tourmentés par cette soudaine situation. Le savant reste pétrifié, son visage se congèle de plus en plus, sa bouche émet une buée sclérosante. Le colonel ordonne à ses hommes d’entrer dans le bureau. Les deux autres scientifiques demeurent interrogatifs, ils se demandent si Akira est bel et bien réveillé. Kei et Kaneda, bien planqués dans les conduits d’évacuation, commencent à paniquer. Ryu se retrouve soudainement balayé par cette bise incomprise. Son coéquipier et l’espion, de nouveau sur le monte-charge, poursuivent leur règlement de compte.

Une fois ses hommes à l’intérieur du bureau, le colonel ordonne aux savants de fermer les volets afin d’être en sécurité. Mais ces derniers lui font savoir que le docteur est toujours à l’extérieur et qu’ils ne peuvent le laisser ainsi. Soudain, baigné dans une mise en scène fiévreuse et frénétique, un éclair surgit au dedans de la pièce, engendrant l’explosion d’un moniteur et surprenant les scientifiques. L’un d’eux, persuadé que toute cette dégénération est due à Akira, décide de déclencher l’alarme de code 7. Le colonel tente de l’en dissuader, comprenant parfaitement que tout est causé par un dysfonctionnement du système électrique. Mais c’est trop tard, il a appuyé sur le bouton et le militaire le gifle de colère. Pendant ce temps, les volets se referment, de dehors, le docteur s’approche de la baie vitrée. Une page entière, d’une tristesse surprenante, nous montre le désarroi et la mort annoncée du savant. L’image où l’on voit l’ombre du store se projeter sur son visage transi est douloureusement sublime. On y remarque sa peau dévorée par le gel, sa coiffure solidifiée par les éléments qui s’émiette, son regard inchangé depuis sa récente vision. Autant de détails, paralysant d’effroi, qui ne font qu’affirmer la fin inéluctable de son existence : le fait d’avoir vu Akira lui a ôté définitivement tout sens à la vie. Je pense même que le docteur s’est volontairement laissé mourir, et son corps entier se concrète alors dans une station courbée, invoquant la dévotion et la soumission avec laquelle il dirigea sa carrière de scientifique. Il est impressionnant de voir comment Otomo, avec quelques lignes concises et une trame bien positionnée, est capable de nous transmettre une émotion âpre et lancinante.

À l’intérieur du bureau, le colonel, les deux chercheurs et six soldats sont en sécurité. La case qui nous les montre est assombrie par le store maintenant clos et ces lignes de tension manifeste. En dessous, une esquisse calligraphique, claire et brillante, nous exhibe l’extérieur totalement recouvert de neige et pétrifié par le gel. Quelques silhouettes s’extirpent de-ci de-là, on voit nettement celle du docteur, agenouillé. Une bande de soldats tâche de prendre la fuite au bord d’une plate forme volante. Croisant Ryu, ils l’embarqueront avec eux. Une case nous montre ensuite les abords du stade olympique, dominés par le vacarme insoutenable de l’alerte de code 7. Les ouvriers se ruent dans tous les sens pour trouver refuge. De nouveau dans les souterrains, sur le monte-charge baigné par ce même vacarme insoutenable, l’espion explique à son adversaire que cette alarme signifie quelque chose de pire qu’une attaque nucléaire. Mais ceci le fait sourire, car une seule chose compte pour lui, mettre un terme à sa vengeance.

Une vue aérienne et plongeante nous montre alors l’artère synaptique qui unit la vieille ville à Neo Tokyo, et sur une double page, dans un format panoramique idéal, Katsuhiro nous dépeint la métropole. C’est la première fois depuis le début du récit que nous pouvons contempler Neo Tokyo dans son intégralité. La ville ne paraît pas tant énorme que ça, même si l’horizon architecturé nous démontre que nous ne sommes face qu’à un premier plan. Sa structure pyramidale est flagrante, et la monstruosité des édifices la dominant nous fait finalement bien ressentir tout son gigantisme. Au cœur de ses rues, c’est l’apocalypse, des milliers de citoyens tâchent de trouver refuge dans les abris antiatomiques. Tout est noyé dans la confusion générale. Au temple de Miyako, la vieille confirme que le destin en marche ne pouvait être contrecarré. Nezu, prosterné face à elle, lui demande de son air cupide si Akira est bel et bien réveillé. Miyako ne lui répondra pas directement. Retrouver ces deux personnages ensemble à cet instant précis nous montre que leur relation est finalement très étroite, presque intime, ce qui la rend encore plus étrange et dérangeante. Mais surtout, voir un opposant au régime en place s’incliner devant une prêtresse renforce profondément cette connexité que peut avoir le politique et le religieux. Et au vu de leurs postures, de leurs mimiques, de leurs crispations faciales, on en déduit clairement que c’est cette dernière qui se joue du premier. Deux cases nous exposent ensuite Masaru et Takashi dévisageant Kiyoko qui tend les bras et murmure : « Notre Akira ». Comment faire plus simple et efficace, l’accomplissement est bel et bien en marche.

On nous présente alors une vue sur le cratère causé par la première déflagration de 1982. Si l’on en juge l’ombre de l’après-midi, on y dénote un sentier qui s’immisce en direction de l’est jusqu’à sa crête. En son cœur, une trappe s’ouvre, mettant en lumière toute la sophistication des installations mise en place par l’armée. Le Colonel est surpris, car personne ne peut contrôler cette trappe. Mais l’un des savants lui fait comprendre qu’un court circuit doit être à l’origine de cette ouverture. Décidément, même face aux éléments, la perte de contrôle du militaire est totale.

Le choc thermique causé par l’ouverture du sas génère de véritables stalagmites de glace pointant à la verticale. Tetsuo, toujours proche de la capsule cryogénique, en déduit le chemin à suivre pour sortir de ces lieux. Il demande à Akira de l’accompagner. Dehors, une nuée de vapeur d’eau gelée s’extirpe alors du cratère pour se faire doucement balayer par la bise. L’image avec le stade olympique en premier plan nous forcerait a penser que le vent vient du sud. Pourtant, la vue plongeante sur le cratère et son ombre nous oblige à l’imaginer venant de l’ouest. J’en conclus donc que la bise souffle depuis le sud-ouest. Les militaires sur leur plate forme, avec Ryu à son bord, s’échappent à toute vitesse. Cinq planches nous présentent ensuite le déroulement et la fin du règlement de compte entre l’espion et son adversaire. Toujours postés sur le monte-charge recouvert de givre, ils s’assènent des coups à répétition. Recevant une violente percussion du genou, le collègue de Ryu s’effondre sur une écorche métallique et s’esquinte le dos dans une case communicative et douloureuse. Tout semble perdu pour lui. C’est alors qu’arrive la plate forme projetant son halo aveuglant. Les soldats, trompés par l’apparence vestimentaire des deux hommes, mitraillent l’espion qui s’écroule au sol. Un dessin cru et lancinant nous expose un plan, en contre-plongée, où on le voit succomber dans une position sclérosée. L’ami de Ryu est sur le point d’être sauvé mais, dans un sursaut d’énergie, l’agent secret se relève tel un zombie et le poignarde sans hésiter. Les soldats font feu de nouveau, l’exécutant définitivement, et poursuivent leur route. Ryu regrette la perte de son compagnon et demande même aux militaires de faire demi-tour, mais ses paroles ne seront entendues.

Kei et Kaneda tentent vainement de trouver une sortie. Ils se retrouvent alors dans un autre conduit, plus vaste, lorsqu’un arc électrique se génère face à eux. Dans les bureaux, le colonel est aussi surpris par ces décharges : apparemment, le courant est revenu et les ordinateurs se remettent en marche. Le militaire ordonne aux scientifiques de vérifier les moniteurs afin de connaitre la situation actuelle et la position de numéro 41. Ce dernier est en train de monter des escaliers et tâche de se frayer un chemin. Le colonel le repère sur l’un des écrans, et sa stupeur est totale lorsqu’il voit Akira juste après. Il le reconnait immédiatement et criera d’une voix convulsée « Ce fou a réveillé Akira ». Et pourtant, ce sont ses hommes qui ont détruit la capsule cryogénique dans leurs effervescences et approximations, et surtout, numéro 28 s’est manifesté de lui même. Tetsuo n’a été qu’un acteur indirect de sa reviviscence. Soit, c’est lui qui a engendré toutes ces situations qui aboutiront à cette conclusion. Mais en aucun cas on ne peut affirmer que Tetsuo fut le responsable unanime du réveil d’Akira. Et je pense qu’il est très important de le préciser, car cela remet définitivement en cause les prémonitions de Kiyoko.

Contrairement au colonel, les scientifiques sont profondément interloqués par l’apparence de numéro 28, leurs facies démontrent un regard sceptique et dubitatif. Ce qui prouve que le militaire a une connaissance bien plus aboutie du projet que ces derniers, ou dans tous les cas plus lucide. Il est même imprégné d’une frayeur insoutenable, se convaincant que le mutant utilisera bientôt son pouvoir. Pour lui, il n’y a plus de doute, il faut faire appel à toutes les forces armées du pays pour éliminer les deux enfants. Mais c’est impossible, l’alerte de code 7 entravant, apparemment, une telle pratique. La planche de cinq cases où on les voit tous les trois discuter, avec leurs bouches grandes ouvertes, dégage un comique qui contraste totalement avec la dramatique du moment. D’ailleurs, je ne peux m’empêcher de penser à Saishuu Heiki, le deuxième court métrage de Memories, en examinant cette page, il s’y dégage la même atmosphère.

Kei et Kaneda poursuivent leur évasion, la clarté de l'image prouve qu’il semble s’approcher d’une sortie. Juste au-dessous de la trappe toujours entrouverte, Tetsuo pointe alors son ombre sous la splendeur du jour. Akira se tape les yeux, ne pouvant supporter cette luminosité qu’il avait fini par oublier. Le colonel se ressaisi, il souhaite utiliser SOL, le satellite militaire, qui peut être piloté depuis les souterrains. Il est catégorique : il faut les éliminer tant qu’il reste encore une chance. Tetsuo, lui, est maintenant à l’air libre, Akira le suit, docilement, et cela le fait rire de vive voix. Kei et Kaneda montent des escaliers, eux aussi se retrouvent proches de l’ouverture du cratère. Mais soudain, la trappe émet un bruit sourd et commence à se refermer. Les deux jeunes amorcent alors une course effrénée.

De dehors, dans un plan large, Tetsuo observe le sas se clore. Kaneda dévale les marches à toute vitesse et parvient à s’extraire de la base. Kei, essoufflée et le regard inquiet, prend du retard. Une planche très chargée en cases, trames et vacarme nous montre comment l’adolescent, grâce à un rocher sorti de nulle part, arrive à sauver la jeune femme in extremis d’un aplatissement évident. Elle se jette dans ses bras dans une image albâtre, le remerciant affectueusement. Nul doute qu’elle a dû entrevoir la mort. Mais, une fois que Kaneda lui presse un peu plus le bassin pour la consoler, Kei se ressaisit et lui flanque une gifle. On en a presque mal à la joue gauche en regardant ce pauvre Kaneda, encore une fois si gentil et attentionné, recevoir le coup. Mais ceci nous confirme au moins que Kei est, et on le savait déjà, profondément japonaise. Perdus au milieu du cratère, nos deux jeunes se remettent très vite sur pied, et remarque au loin Tetsuo. Ils resteront interrogatifs en voyant ce petit garçon l’accompagner, même si Kei donne l’impression de comprendre.

Les deux mutants poursuivent leur marche sur l’amont de la caldera, les ruines de l’ancienne capitale sont encore visibles. Numéro 41 est intrigué par une lueur zénithale, mais pense que c’est son imagination qui lui joue des tours. Et une case fantastique, là aussi unique dans le manga, nous montre une prise de vue au fish-eye, pointant vers le firmament, avec un Tetsuo totalement pétrifié. Ce dessin me rappelle l’un des plans de Shincho Senki, comptine d’une bande de samouraïs des temps modernes, sortie en décembre 1978. Au centre de l’image, un éclat inconnu et brasillant semble filer droit sur l’adolescent. La planche suivante est monstrueuse, un cadrage aérien et silencieux se fait transpercer par le rayon dévastateur de SOL qui percute la périphérie orientale du cratère. Les cieux tapissés d’un dégradé profond, les nuages somnolents de façon chaotique, la superficie terrestre gribouillée et presque imprécise, tout ceci obligent nos orbes à fixer le point d’impact, puissant et virulent, et à nous attarder sur ce cataclysme à venir. Les cases postérieures ne feront que renforcer la violence de la frappe. Kei et Kaneda semblent faire face à un dôme atomique et contemplent le sol qui se déchiquette dans l’embrasement. Tetsuo, comme perdu dans du magma en fusion, se fait littéralement éjecter alors qu’Akira, lui, reste sur pied. Ce qui prouve la précision de ce premier tir qui était clairement destiné à numéro 41. Son ombre paraît se projeter contre un amas de poussière lourd et dense. Le colonel, depuis les bureaux et au travers des moniteurs, arrive parfaitement à distinguer l’envol du jeune et comprend que la première salve a été un échec.

Nous nous élevons alors jusqu’aux confins de l’espace et apercevons le satellite SOL qui amorce un deuxième tir. La vue spatiale sur la cote japonaise est d’ailleurs assez difficile à interpréter. Le nouvel impact est tout aussi violent, fissurant la lithosphère dans une conflagration sourde et resplendissante. Akira est cette fois-ci éjecté dans les airs. Tetsuo l’appelle, preuve que leur connexion est toujours en vigueur. Kei et Kaneda, se tenant fermement par la main, tentent de s’échapper et se mettent à l’abri derrière la stabilité d’une roche imposante. La trame de leurs pantalons est d’ailleurs la seule entité perceptible au cœur de ce marasme chaotique. Numéro 41 appelle de nouveau Akira, on le sent préoccupé. Ce dernier est sur le point de se faire écraser par un débris rocailleux, mais Tetsuo parvient à le réduire en miettes, sauvant le jeune enfant d’une mort certaine. On pourrait presque imaginer une relation fraternelle entre les deux mutants. Numéro 28 s’écroule à terre, effectuant des roulades incessantes. Tetsuo, lui, se fait percuter par une masse compacte et obscure : le choc est d’une violence insoutenable. Kei et Kaneda chercher à fuir, mais cette première stoppe sa course en apercevant le gosse débouler tout proche. Tetsuo est essoufflé, il est empêtré dans les décombres et un nouveau tir de SOL le télescope de plein fouet, noyant sa silhouette dans une clarté dévastatrice. Kei décide de s’avancer du môme pour lui porter secours, il est alors inconscient. Et quelle n’est pas sa stupéfaction lorsqu’elle voit mentionner sur sa paume gauche le numéro 28. Elle comprend aussitôt qu’elle se trouve face à Akira, cette même entité dont elle chercha, aux côtés de Ryu et des membres de son organisation, à percer le mystère.

Une case extraordinairement sombre nous montre alors des salves à répétition détruisant littéralement l’étendue du cratère. Le colonel a décidé d’effectuer une véritable razzia, de tenter le tout pour le tout afin d’éliminer numéro 28 et 41. Tetsuo refait surface, prenant appui sur sa main gauche, le visage grimaçant. Il se relève, ses vêtements sont déchirés, des larmes d’hémoglobines dégoulinent sur son front et tapissent le rocher qui le soutient, on le sent essoufflé. Soudain, il écarquille les yeux, crispe sa mâchoire, beugle d’une douleur manifeste. Et Katsuhiro nous peint une illustration magistrale que lui seul peut exhausser, une illustration sensoriellement algique et visuellement insupportable. Tetsuo, noyé dans une case muette et invariante, constate avec effroi la dilacération de son bras droit. Encore un dessin d’une puissance rare, d’une précision anatomique incroyable, d’une émotivité phénoménale. La contraction de sa main, bannie maintenant de son corps, nous pousse à sentir toute la souffrance que doit éprouver l’adolescent à ce moment. Son regard, fixant ses phalanges crispées, ne fait que renforcer la stupeur calligraphiée par sa mâchoire. Une image qui mélange deux qualités clairement divergentes : sa beauté visuelle qui nous oblige à contempler passivement les faits et son atrocité théâtrale qui nous procure une dose de dégout et de répulsion. Une illustration hors norme, encore une fois, qui démontre bel et bien qu’Otomo est un artiste talentueux, charnel, et profondément humain. Tout est parfait dans cette esquisse : la composition qui semble respecter la courbe de Fibonacci, les noirs denses de la chevelure et du sang qui encadrent pleinement le visage, la trame subtile du T shirt qui harmonise chromatiquement la partie droite du dessin. Car tout le ressenti est là, en contemplant cette image, on y remarque même plus la main droite. Elle est tellement hors de la composition, qu’elle donne l’impression de divaguer dans une autre case. Et pourtant elle est là, firme et affermi, déféquant sa propre souffrance, mais en même temps elle n’est plus, définitivement exclue de sa corporalité. Un visuel rare, d’un romantisme exacerbant, qui démontre encore une fois la force esthético-narrative dont est capable son auteur.

Pendant ce temps, Kei et Kaneda parviennent à s’en sortir, ils se trouvent en haut du cratère. Ce dernier porte Akira sur le dos, cette première émettra un timide « Ryu » prouvant une fois de plus le véritable centre de ses préoccupations. Le chapitre s’arrête là, sur une case douloureusement sombre, où Tetsuo pousse un hurlement d’agonie.

L’épisode 33, sorti chez Young Magazin le 7 mai 1984 marque la fin du deuxième tome Deluxe du manga qui sera publié par la Kodansha le 4 septembre 1985. Ce dernier portera le titre de AKIRA, normal vu que l’on assiste à son réveil. Pour la première de couverture, Katsuhiro va contraster avec le tome 1 en mettant en scène des tons froids qui coïncident parfaitement avec l’atmosphère de ce volume où tout se joue autour de la capsule cryogénique. Pour cette esquisse, Otomo va redessiner la page titre de l’épisode 30, la fameuse porte blindée, la mettre en couleur et y ajouter Tetsuo, le bras droit ensanglanté, projetant son ombre invariante. Une très belle image, harmonieuse, au visuel impactant.

Pour la couverture cartonnée, nous restons dans les mêmes tonalités cyan. Et si l’illustration du premier tome était la plus belle, celle-ci est incontestablement la plus puissante : un sol déchiqueté par les tirs à répétition du satellite militaire. Sur la droite, on peut y remarquer Kei et Kaneda, agrippée l’un à l’autre, tachant de garder leur équilibre. Ils pointent leurs regards sur la gauche de l’image où l’on distingue à peine Tetsuo visé de plein fouet par les salves meurtrières. Aucune trace d’Akira. Une estampe incroyable, qui potentialise indubitablement le déchainement des éléments. Et la petitesse de Tetsuo ne fait que renforcer cette puissance perceptive.


sommaireEpisode 3: AKIRA 2

akira de katsuhiro otomo