AKIRA: l'analyse

Analyse d'Akira par Gérald LigonnetAD 2019 oblige, c'est durant le mois de juillet de cette année que je décide enfin de rédiger l'Analyse du manga AKIRA, que je souhaitais écrire depuis le début des années 2000. Sur cette présente page, je révèle donc cette analyse, que j'ai voulu la plus profonde et cohérente possible. Je vous présente pour l'instant celle des trois premiers tomes Deluxe, je la mettrais à jour aux files des mois. Sachez que les vidéos exposent mon travail à son stade d'écriture actuelle. J'espère terminer avant la fin de l'année 2020.

Merci infiniment d'être passé par là.

courrier electronique twitter site sur otomo painting et drawing

Sommaire

LES VIDEOS

Prologue
Introduction
Episode 1: TETSUO
Episode 2: AKIRA
Episode 3: AKIRA 2
Episode 4: KEI
Episode 5: KEI 2
Episode 6: KANEDA

Prologue

C'est en 1991 que je découvre Akira, par un pur hasard, alors que je traine mes pattes dans un kiosque à journaux toulousain. Cela faisait à peine un an que les éditions Glénat avaient décidé de traduire et de diffuser cette BD dans l'hexagone, et je tombe dessus par le plus beau des hasards. Je ne verrais pas le film, sorti au cinéma en mai de cette même année, mais rattraperai ce retard éditorial en me procurant tous les anciens épisodes. Et sans le savoir, je commençais, tout doucement, à pénétrer dans un monde immense et vertigineux, à m'engouffrer dans un univers viscéral et déchainé, à m'aventurer dans une autre dimension, éclectique et subversive.... Et je ne m'en déterrerai jamais, j'ai alors tout juste 17 ans.

Les mois se succèdent, entre la lecture d'un nouveau chapitre, et l'attente langoureuse du prochain. Mais au premier semestre de l'année 1992, je ne me rappelle plus de la date exacte, un aparté des éditions Glénat apparait sur la première page de l'épisode 31. Il mentionne que les parutions mensuelles en kiosque s'arrêtent, et que l'on pourra apprécier la suite de l'histoire dans sa publication de luxe qui sortait alors en parallèle chez tous les bouquinistes. Ironie du sort, il faudra attendre 1995, soit trois longues années, pour connaître la fin d'Akira, en langue française.

En juin 92, alors que je viens de passer mon bac, je traine chez un libraire qui propose des imports de mangas. Sur les étalages, les quatre premiers tomes Deluxe d'Akira distribué par la Kodansha. Je m'empresse de les acheter, les feuillette, et donne l'impression de me replonger dans l'œuvre. Relire Akira, en noir et blanc, dans son sens de lecture originale, baigné par ses onomatopées du Soleil levant, me procure une ivresse insondable jusque là, dilue mon être dans une frénésie immersive et sensorielle encore inconnue. Non pas que la version internationale, en couleurs, soit de mauvaise qualité, Steve Oliff a fait un travail formidable. Mais indéniablement, elle perturbe le trait d'Otomo, elle estompe les jeux de trame, elle édulcore le récit, dans son ensemble. D'ailleurs, relire Akira au travers du manga d'origine me rendit par la suite incapable de le survoler dans son adaptation française.

Quelques mois plus tard, je parviens sans problème à me procurer le volume 5. Et le semestre d'espérance qui, langoureusement, nous mènera au dernier tome (sorti officiellement en mars 1993) me parut d'une inlassable éternité. Il ne se passera pas une semaine sans que je me questionne sur sa date d'arrivée, pas une journée sans que je tâche de capter la moindre information à ce sujet. D'ailleurs, début mars, je devais surement me rendre tous les jours dans cette librairie du cinquième arrondissement de Lyon (la seule qui vendait des mangas à l'époque) afin de ne pas rater cette arrivée tant attendue. Et il finit par être là, ce sixième tome, monstrueux, massif, imposant, propageant par ses jeux de vignettes colossaux, la conclusion si convoitée de cette formidable Saga.

Depuis l'amorçage de mes lectures, voilà déjà deux ans, j'avais sans cesse perçu cette amitié, puissante et indéfectible, qui unissait Tetsuo à Kaneda, c'était incontestablement le moteur narratif de cette épopée. Et le visionnage de ce sixième volume, au travers de ces contorsions buccales et ces jeux de regards convulsés, ne fit que me confirmer cette liaison directrice et immuable. Mais Akira, dans son ensemble, raconte surtout, et avant tout, l'histoire de Tetsuo, de cet adolescent orphelin. Et après avoir été témoin, sur près de 1500 planches, de ses souffrances interminables, on peut enfin assister à son avènement et à sa consécration.

Car si Otomo et un auteur visionnaire, ce n'est pas parce qu'il fut capable de prédire les jeux Olympiques de 2020. Ces derniers ne sont que la réminiscence de ceux de 64. Non ! Si Katsuhiro est un avant-gardiste, c'est parce qu'il sut faire de Tetsuo la métaphore inconditionnelle d'une jeunesse abandonnée et délaissée. Avec trente années d'avance, Otomo fut capable de prédire ce qu'allait devenir sa société japonaise : une société sénile et pourrissante, sans aucune jeunesse. Mais le plus beau dans toute cette histoire, c'est que Katsuhiro nous dévoile le remède à ce problème systémique, il nous l'offre, dans une double planche monumentale au doux fatalisme, une double planche qui fait frissonner l'ensemble de ma chair rien qu'en y pensant, cette même double planche qui conclut le tome 6 avec maestria et qui nous montre une bande de motards face à un Néo Tokyo en reconstruction. La fatalité est claire : la jeunesse est le futur de l'Humanité.

Si Otomo est un auteur qui peut se qualifier de pessimiste, ce n'est surement pas à cause de cette fatalité énoncée qui finalement est débordante d'optimisme ; mais surement parce qu'il devait se sentir bien seul à percevoir son inéluctabilité. Et quand on vient de vivre une année 2020, difficile et incertaine, où l'on a sacrifié une jeunesse pour sauver la vieillesse, on ne peut que comprendre la solitude d'Otomo, et constater que l'Humanité n'a toujours pas capté où se trouvait réellement son futur. Moi, l'éternel optimiste, je viens d'appréhender, en cette année 2020, le pessimisme de Katsuhiro Otomo.

Mais je m'éloigne, bien précipitamment, ceci est un prologue. Donc, en mars 1993 sort le sixième et dernier tome de la saga, nous révélant, avec brio, la conclusion profondément humaine de ce chef-d'œuvre des années 80. En ce début de printemps donc, je possède l'intégralité du manga, en noir et blanc, deux années avant sa divulgation en couleur. Mais peu importe, car la couleur, maintenant, ne m'intéresse plus, il me sera d'ailleurs par la suite difficile de la contempler.

1995 est l'année de sortie d'Akira Club, l'Art Book avec tous ses extras et ses anecdotes croustillantes. Et en 1997, j'effectue mon premier voyage pour le Japon. Même si je fis un petit détour par Hiroshima, c'est essentiellement à Tokyo que je traine mes pattes, semblant exaucer un rêve d'enfant vieux de vingt ans. Bien évidemment, j'oserai m'immiscer à l'intérieur de quelques boutiques de mangas, notamment celle bien garnie du quartier d'Akihabara. Et c'est ici où je vais découvrir tous les recueils d'histoires courtes de Katsuhiro, toutes ses comptines d'avant Akira. Je vais tout m'approprier, tout accumuler : Boogie, Short Peace, Highway, Hensel, Kibun, Anthology... Je vais tâcher de m'accaparer de tous ces bouquins qui gravitent autour d'Otomo, et je rentrerai en France avec une collection qui ne me laissera pas peu fière !

Jadis, je fus donc traumatisé par Otomo au travers de son œuvre majeure Akira. Je suis maintenant traumatisé par Katsuhiro pour l'ensemble de son œuvre. Akira n'était en fait que la pointe de l'iceberg (une pointe qui représente la moitié de son volume, soit, mais une pointe quand même), une extrémité magistrale qui dissimulait une base tout aussi arrogante. Encore aujourd'hui, je reste subjugué par la prolifération artistique dont fut sujet Otomo durant des années 1970, ce type était une véritable machine !

Bref, en 1998, je m'incruste au sein d'Asiexpo, une association lyonnaise qui promeut les cultures asiatiques. Tous les ans, au mois de novembre, elle organise un festival, Étoiles et Toiles d'Asie, avec des avant-premières, des projections de films, des expos, des conférences, des ateliers... Pour l'édition de cette année, je propose de faire une exposition sur Otomo, afin surtout de présenter ses travaux d'avant Akira. Dans ma tête, l'exhibition est composée d'une trentaine de dessins, allant de ses débuts en 1971, jusqu'à 1982. Parfait ! l'idée plait, il ne reste plus qu'à avoir l'autorisation : j'envoie donc un fax à la Kodansha. J'y explique le but de l'expo, son contenu, les dates, les expectatives... Mais la réponse se fait attendre. Je profite alors de mon troisième séjour au Japon, en septembre, pour me rendre directement chez les locaux de l'éditeur. Face à face livide avec la secrétaire, un peu de patience, et j'apprends que la réponse est négative, car l'auteur souhaite tracer un trait sur ses œuvres du passé. Je quitte les lieux, stoïque. Cette décision, qu'elle soit d'Otomo ou de son ayant droit, et parfaitement respectable, mais cela ne m'empêcha pas d'être empli d'une profonde déception. J'étais déçu de ne pas pouvoir faire cette expo sur cet artiste que j'appréciais tant, sur cet artiste qui avait bouleversé mon existence, à tout jamais.

Bref, ainsi va la vie, ainsi vont les choses, et 1999 se consomme lentement jusqu'a mon départ pour l'Amérique latine. Je fais une baroude d'un an, en autostop, le long de la Cordillère des Andes. À mon retour, fin de l'année 2000, je m'embarque dans l'écriture de cette aventure, cela me prendra neuf mois. Ayant trouvé un éditeur, il va falloir que je me lance dans la vente du bouquin, c'est ce que je ferais, au travers de conférences qui accompagneront expositions photo et autres diaporamas. D'ailleurs, j'ai pas mal de dates de bloquées, dans des MJC, des librairies, des restaurants, des centres culturels... Afin de clarifier tout ça, mais aussi pour faire la propagande des futures rencontres, je décide de créer un site internet et de le mettre en ligne. Ayant un peu touché au htm, mais surtout à FrontPage, je me dis alors dans ma petite tête : « Pourquoi je ne ferai pas un site sur Otomo ? »

Je m'excuse pour tout ce paragraphe qui pourrait sembler hors sujet, mais je pense encore aujourd'hui que si le site d'Otomo existe, c'est bien par rapport à tous ces événements qui l'ont précédé. Je ressors donc ma collection tant chérie, me replonge dans mes archives, scanne des centaines d'illustrations, rédige les résumés de chaque comptine, la critique de chaque chapitre. Je clarifie tout ça, le classifie suivant une chronologie bien respectée, mets en page afin d'offrir une expérience de navigation la plus intuitive possible. Et le site sort fin 2001, il se nomme otomo.free.fr et sera une référence pendant plus de dix ans. D'ailleurs, après avoir terminé ce site, surement pris par l'effervescence de l'écriture, je me dis alors, dans ma pauvre petite tête : « Pourquoi je ne ferais pas l'analyse d'Akira ? »

Malheureusement, ce ne sera qu'une idée vague, un désir qui restera bien enfoui dans mes viscères cérébraux. Car en 2002, j'effectue ma migration définitive en Amérique du Sud, en Argentine, au nord du pays. Je laisse donc derrière moi mes archives, ma collection, tout ce passé, pour me tourner vers d'autres horizons. Cependant, je tâche de maintenir le site, dans sa forme et aucunement dans son fond, afin qu'il puisse répondre aux normes changeantes du web. En 2005, j'y ajoute même un forum dans le but de mettre en relation des passionnés de manga en général et d'Otomo en particulier. Submergé par les spams, je lâcherai très vite l'affaire. C'est en 2015 que j'effectue la dernière mise à jour du site afin qu'il soit en Responsive Design et puisse être navigable depuis PC, téléphone ou tablette. Là aussi, ce n'est qu'une refonte structurelle, le fond, lui, reste inchangé, identique à la rédaction originale de 2001. Il et clair qu'à l'heure actuelle, ce site peut paraître un peu dépassé, mais il est toujours là, ferme et inflexible.

On voit donc que, loin de l'effervescence bouillonnante des années 90, le temps passe... et la vie suit sa cour. Mais 2019 pointe le bout de son nez, et malgré l'éternité qui semble me séparer d'Akira, cette date a su préserver dans mon cœur tout son symbolisme : « AD 2019, Néo Tokyo », un slogan à jamais gravé dans ma chair. Et pour marquer le coup, je commence, début 2018, à faire un digital Painting, une compilation de différentes planches d'Otomo afin de lui rendre comme un hommage. Je finalise l'illustration en décembre, juste avant le passage à la nouvelle année : j'aurai pris mon temps.

J'amorce donc 2019 avec cet hommage, un visuel que j'insère comme page introductive du site qui, pour des raisons de sécurité, a changé de direction. En effet, après quasi deux décennies à avoir hébergé mes sites chez free, je finis enfin par acquérir un nom de domaine plus conforme : otomo.ampprod.fr sera dès lors son adresse. 2019 suit son cours et en juillet — je devais surement être embourbé dans un état de mélancolie extrême — résonne dans ma pauvre petite tête : « Et si je faisais l'analyse d'Akira ». Cet écho viscéral semblait refouler la profonde frustration de n'avoir pu accomplir cette tâche vingt années auparavant... Et je ne pouvais, cette fois-ci, me confronter à un second échec.

Je commence donc à recompiler le manga, me replonge dans sa lecture où rien n'a changé depuis les années 90. Au début, je souhaitais présenter cette analyse sous forme de vidéos, faire un slide-show des vignettes clés de la BD et balancer, dans une improvisation chère à mon cœur, l'interprétation tant personnelle que j'avais de cette histoire. Mais c'était grandement sous-estimer l'œuvre et surtout tout ce que j'avais à en dire. Je me lance donc dans la rédaction, scrute chaque planche et tapote au clavier l'exégèse du manga. La première vidéo sort en septembre, après un éprouvant travail d'édition, d'enregistrement, de montage, d'habillage.

Et durant les six mois qui vont suivre, je vais intégralement me dévouer à cette tâche : à écrire, à éditer, à graver, à monter. C'est pendant cette même période que je m'attèle, en parallèle, à la création du PDF, celui que vous êtes en train de lire en ce moment. Les textes étant sauvegardés sur support magnétique, il ne me restait plus qu'à les mettre en page et Ies accompagner du visuel adéquat. Durant un semestre donc, mon activité va simplement se résumer à la rédaction de l'analyse et à la mise en ligne des vidéos, à l'autopsie de chaque vignette et au façonnage de leur sens caché. Je me retrouve alors submergé par une vague frénétique et déchainée qui pousse à retranscrire ma vie à un seul mot : AKIRA. De plus, plus le temps passe, plus l'histoire défile sous mes yeux, et plus l'analyse devient riche et profonde, la composition lourde et pesante, la réflexion minutieuse et harassante. Par exemple, les écrits qui font référence au tome 4 comportent deux fois plus de caractères que ceux des volumes antérieurs. Et lorsque, mi-avril, je mets en ligne la neuvième vidéo (celle correspondant à la fin du tome 4), je ressens une fatigue insoutenable, un épuisement à la fois physique et cérébral, un étiolement qui pousse ma raison à prendre la décision de faire une pause, un break : il faut que je me calme, que je respire un peu.

Malheureusement, nous sommes en pleine pandémie, un contexte sanitaire et mondial qui catapulte ma chaire dans l'absurde de Camus. Et le grotesque l'emporte sur ma volonté, le pathétique conquiert le contrôle de ma vie, et le cirque ambiant m'impose une quarantaine de plus de sept mois. Durant tout ce temps, mon occupation intellective se concentrera bien sûr sur Akira, mais je serais incapable d'aligner quelques mots, de rédiger quelques phrases, de concrétiser une critique. Je mettrais en ligne la version HTML de l'analyse, directement accessible depuis le site, j'élaborerai des illustrations vectorielles et noir et blanc afin d'accompagner la future conclusion de cette même analyse, mais je ne pourrais prolonger son écriture. En octobre, des idées submergent dans ma pauvre petite tête et je commence la rédaction du prologue, m'imaginant que ce sursaut calligraphique engendrera la réactivation de ce projet qui me tient tant à cœur, de ce projet que je me suis promis de mener à terme. Car je dois continuer, je ne peux me laisse ronger par la peur... Car le plus dur et le plus douloureux dans l'écriture, et je l'ai déjà vécu « en carne propia », c'est de terminer notre ouvrage...

sommaireIntroduction

katsuhiro otomoLe 6 décembre 1982, à 14h17, une bombe, d’un nouveau genre, explose sur la ville de Tokyo. Neuf heures plus tard s’enclenche la troisième guerre mondiale. Leningrad, Moscou, Kazan, Vladivostok, Irkoutsk, Novossibirsk, San Francisco, Los Angeles, Chicago, Nouvelle-Orléans, Huston, Washington, New York, Okinawa, Berlin, Hambourg, Varsovie, Londres, Birmingham, Paris, New Delhi... Et le monde commença à se reconstruire... Sur la page suivante, nous est dévoilée une vue satellite qui pointe sur la nouvelle capitale japonaise : « AD 2019 Néo Tokyo, 38 ans après la troisième guerre mondiale ».

Et tout justement, en 2019, nous y sommes, et j’ai donc décidé de faire une petite analyse de l’œuvre culte de Katsuhiro Otomo : AKIRA. Mais avant toute chose, je pense qu’il est intéressant de se mettre dans le contexte, de nous plonger dans la situation, de revisiter la chronologie. Car si Akira a vu le jour à la fin des années 1982, Katsuhiro, lui, a commencé à dessiner en 1971. C’est plus précisément le 30 décembre 1971 que sort sa première BD, ou plutôt son premier court récit, devrais-je dire : Macchi Uri No Shoojoo. katsuhiro otomoEn fait, cette dernière ne fut jamais éditée. Il faudra attendre le mois d’août 1973 pour que la première histoire d’Otomo soit publiée dans les pages du magasine Action Comics : Juusei, une adaptation de Mattéo Falcon, une nouvelle de Prosper Mérimée.

Donc, de la mi-aout 1973, jusqu’à la fin décembre 1982, nous avons neuf années pendant lesquelles Katsuhiro va dessiner, dessiner, et dessiner. Une production affolante, et durant cette période, il va pondre 2700 planches (c’est beaucoup plus qu’Akira lui même), dont 533 seulement pour l’année 1980, ce qui est énorme. Otomo est un mangaka très très productif et prolifique. Il va s’attarder sur différentes formes narratives, en usant de l’humour noir comme il aimait beaucoup à l’époque. Il va se pencher un peu sur des histoires de sport avec du baseball. katsuhiro otomoIl s’étalera sur la psychologie, Katsuhiro est un auteur très friand de psychologie. Il se permettra même de nous raconter sa rencontre du troisième type. Il va parler de survie, bien sûr, de la manière la plus horrible et la plus gore qui puisse exister, de la déchéance avec ses loques et ces cloches qu’il adore mettre en scène. Il nous exposera des drames familiaux, des récits sur l’incompréhensible, des aventures souterraines où les jeunes en sont les héros. Il nous narra des épopées qui n’ont rien à envier à l’odyssée d’Homère, nous révélera la guerre dans toute sa cruauté et sa splendeur, nous confrontera à l’absurde bien sûr, toujours...

C'est pendant ces neuf années que Otomo va élaborer son style, il va l’améliorer, il va le peaufiner. Il va passer d’un criminel néophyte, tel qu’on peut le voir dans Boogie-Woogies Waltz en avril 1974, jusqu’à un samouraï raffiné, tel qui nous apparaît dans le sixième tome de Kibun Ha Moo Sensoo, paru en décembre 1980. katsuhiro otomoEt donc, durant cette même période, il va s’intéresser à tout type de récit. Des récits d’inclusion qui feront plusieurs centaines de pages. Des récits pour enfants très courts, de 2, 3, 4, 5 pages. Des rêves d’enfants, bien sûr, qui vont sublimer sa carrière. Des récits de science-fiction, mais quelques-uns seulement, des récits prophétiques, dans l’attente du messie. Et tout ceci, avec une maîtrise parfaite de la couleur, de la perspective et du clair-obscur dans toute sa splendeur. Il nous fera survoler les grands espaces comme il nous confinera dans des cadrages à la Ozu, avec une présence parfois étourdissante et enivrante du silence et de la solitude. Toutes ces comptines, Otomo va les mettre en images en faisant un usage raffiné du détail, que dis-je en faisant un usage maniaco-dépressif du détail, nous obligeant à rester scotchés durant des minutes entières face à une seule illustration. katsuhiro otomoComme cette fameuse blanche qui servit de couverture au recueil de récits Good Weaver, sorti en mars 1980, qui demanda, paraît-il, deux mois et demi à Otomo afin d’être confectionnée.

Pendant ces onze années, donc, Katsuhiro va progresser, bien sûr, il va s’améliorer, évidemment, et va devenir un auteur reconnu, un auteur sollicité aussi par différents écrivains ou musiciens et un auteur respecté et apprécié. Fin 1983 d’ailleurs, DOMU recevra le prix de la meilleure œuvre SF. Sur ces neuf années de publication, Otmo aura élaboré 150 récits, en gros, qui faisaient tous entre 2 et 50 planches. En règle générale, ce sont des histoires courtes qui s’étirent sur une vingtaine de pages. Seul Fire Ball, sorti en janvier 1979 dans Action Draks, faisait 50 planches. Et à côté de ces courts métrages on va dire, car oui, Otomo est surtout et avant tout un auteur d’histoires courtes, il a donc écrit six œuvres un peu plus longues. Et la première, c’est Sayonara Nippon, qui est parue d’août 1977 à février 1978, et qui s’étale sur cinq chapitres et 116 pages. Le manga d’ailleurs sortira le 16 juillet 1981. Ensuite il y a eu Seijaga Machini Yattekiru, publié durant le mois de mai 1979, qui s’épandra sur quatre chapitres et 78 planches. katsuhiro otomoLui aussi sera inclus dans le manga final de Sayonara Nippon. Ensuite il y a eu G... qui fut la première collaboration d’Otomo avec un écrivain, en l’occurrence Nobuyuki Shinoyama. Les quatre épisodes de G... sont sortis en août 1979, et totalisent 75 planches. En janvier 1980 apparaît DOMU, qui va s’étaler sur quatre chapitres, jusqu’en juillet 1981. Il compte 136 planches et le manga sortira le 18 août 1983. Nous avons plus tard une deuxième collaboration, cette fois-ci avec Toshihigi Yahagi : Kibun Ha Moo Sensoo. Un long récit guerre qui fera plus de 300 planches, 315 pages pour être précis, avec une douzaine d'épisodes. Le manga final sortira le 24 janvier 1982. Et enfin Apple Paradise qui n’a jamais été publié et est paru dans le magazine Manga Kisotenkai, en septembre 1981, il s’étalera sur 120 planches.

Voilà ! Donc je pense qu’il est primordial de bien comprendre que lorsque Katsuhiro dessine ses premières cases d’Akira, en décembre 1982, il s’était immiscé dans un schéma narratif qui lui était connu. katsuhiro otomoNon pas qu’il allait écrire une chronique de 20 planches, mais plutôt un récit s’étalant sur une centaine de pages. En fait, il souhaitait raconter l’histoire d’une bande d’adolescents confrontés à un problème qu’ils ne pouvaient pas comprendre. Mais très vite emporté par le succès immédiat de sa comptine, grâce à une mise en scène dynamique, à un choc visuel flagrant et à cette incompréhension habilement développée, Otomo se retrouve embringué dans quelque chose de totalement incontrôlable. Et par la force des choses, il va décider d’assumer cette chose incontrôlable, il va l’assumer sur 2200 planches et huit années. Il en ressortira une œuvre phénoménale qui va révolutionner le genre, une œuvre monumentale qui va marquer son époque et influencer le ciné et la BD du monde entier par la suite. Car on peut le dire, et il ne faut pas avoir peur, dans l’univers de l’art populaire et contemporain, il y a clairement eu un avant et un après-Akira. Je présente donc cette analyse, que je souhaite la plus complète possible (mais elle ne le sera pas), non pas pour rendre hommage à cette œuvre culte, mais pour lui rendre son dû.


sommaireEpisode 1: TETSUO

akira de katsuhiro otomo

akira de katsuhiro otomoQuand Otomo commença à écrire Akira, il souhaitait raconter l’histoire d’une bande d’adolescents confrontée à un problème qu’ils ne pouvaient pas comprendre. Et donc, dès les premières planches, juste après l’explosion de 82, lorsque l’on se retrouve en 2019... (il est important de préciser que la majeure partie du récit Akira se déroule en 2020, cependant, il s’amorce fin 2019) Otomo dépeint une escouade de motards se rendant dans la vieille ville. Et un plan aérien nous révèle alors une métropole coupée en deux. À l’horizon, Néo Tokyo, moderne, rayonnante, surchargée. Au premier plan, l’ancienne ville, obscure, détruite, en ruine. Le tout relié par une autoroute délabrée, une artère synaptique inusitée.

Dès le début, donc, la mise en scène est aérée, les planches contiennent quatre voir cinq cases, Otomo joue avec la lumière et le halo des phares, il use de la trame et du noir profond. akira de katsuhiro otomoLes onomatopées du vacarme des motos occupent une grande place, les lignes de vitesse sont présentes, mais de façon timide. La sensation de vélocité est plutôt amplifiée par une perspective en contre-plongée et par un passage rapide d’un plan large à un plan serré. Mais subitement, la course doit s’arrêter, la bande fait alors face au cratère causé par la première déflagration de 82. Kaneda ôte son casque, c’est d’ailleurs le premier visage qui nous est divulgué : le regard sur, petit sourire, trame légère pour ombrager sa belle gueule. akira de katsuhiro otomoS’ensuivront les portraits du reste de la troupe, notamment Yamagata et Tetsuo, ce dernier dévoilant, lui, un regard affecté. La discussion entre ces jeunes s’éparpille sur huit cases permettant ainsi de donner la parole à tout le monde... Mais très vite, il faut repartir, et Kaneda, là aussi, lance le coup d’envoi. Démarrage sur les chapeaux de roue, vrombissement en cadrage incliné, Tetsuo, par une subite accélération, prend la tête du cortège. Et soudainement, dans l’épaisseur marbrée de la nuit, ses phares illuminent une silhouette : Takashi, ou numéro 26 comme le mentionne sa paume droite. akira de katsuhiro otomoL’accident est inévitable, et le jeune se fait littéralement éjecter de sa moto. La posture de Takashi, face à la noirceur des flammes, nous révèle sans doute possibles, la violence de l’explosion. Tetsuo est à terre, en sang, il est secouru par ses amis, sauf Kaneda qui lui, fonce droit sur numéro 26. Ici, et de façon précoce, nous sommes témoins d’un caractère fondamental de Kaneda. Ce dernier n’a pas un rôle de protecteur, mais celui de justicier, il ne se soucie guère de la santé de ses compagnons, il préfère régler ses comptes à ceux qu’il juge comme étant coupables. Ce trait de caractère est important, j’y reviendrai par la suite, car Otomo va jouer avec lui jusqu’à la fin de la saga, pour le détourner de la manière la plus magistrale possible. Kaneda, donc, stupéfait, se trouve face à Takashi, enfant à la tête de vieillard, et le voit disparaitre par fondu enchaîné. La Police, ou l’armée pointent leur nez, Tetsuo est toujours au sol, inerte, il devra être conduit à l’hôpital. Et le premier épisode s’arrête là, sous le regard interrogatif de Kaneda qui, dès le début, se retrouve confronté à une situation qu’il ne peut comprendre.

akira de katsuhiro otomoComme pour contraster avec la scène nocturne de la veille, l’internat nous est ici présenté sous une certaine candeur. L’arrière-plan, surchargé de gratte-ciel, montre que nous nous trouvons en marge du bouillonnement économique de Néo Tokyo. À l’intérieur, des jeunes déambulent, certains sont accroupis, tout paraît insalubre, contrairement au bureau du proviseur, parsemé de détails croustillants, où même la moquette semble respirer l’ordre et la fraicheur. Leçon de morale, réprimandes évidentes, vision intrigante de la société. Le parallélisme entre le visage endurci, strié et stressé du directeur avec celui, plutôt doux, innocent et indifférent des ados est assez burlesque. Le trait d’Otomo n’est pas encore à maturité, mais reste très efficace. La scène où le prof de gym se défoule contre les mineurs est d’une efficience exemplaire. akira de katsuhiro otomoOn y note, sur une seule case, la souffrance des adolescents à terre, la soumission de ceux qui attendent leur tour, la jubilation du prof en action, le tout sous les yeux de deux observateurs en arrière-plan qui jouissent pleinement du cirque, ici présent. D’ailleurs, cet aparté au sein de l’école est surtout là pour dépeindre l’état d’âme de Néo Tokyo. Une société divisée, conflictuelle, incomprise, où cohabitent deux générations : l’une ayant connu la guerre et l’autre devant assumer les conséquences de cette dernière.

akira de katsuhiro otomoNéo Tokyo, enfin, nous est dévoilée sous un angle attrayant : une vue plongeante et nocturne qui nous sublime toute sa modernité. Mais très vite, dès que l’on se place à hauteur d’homme, les ruelles grouillent de personnes solitaires et nonchalantes, pas mal sont accroupies, avachies par la décadence, les trottoirs sont crasseux. On retrouve alors Kaneda, gobant une amphétamine, s’incrustant chez Harukiya pour y rejoindre ses potes. L’entrée au bar se fait en contre-plongée, on imagine la musique, l’ambiance déjantée. Un mecton se défoule sur une borne arcade... une borne arcade, en 2019... décidément, Otomo et sa nostalgie du futur. S’ensuivent neuf cases cadençant la rythmique du dialogue qui occupe les jeunes, préoccupés pour Tetsuo. Tout semble s’estomper dans un grand silence à la vue du visage de Ryu, noyé dans la pénombre, regard inquisiteur, appâtant celui du reste de la bande. akira de katsuhiro otomoC’est alors que Kei fait son entrée. Otomo usera d’une demie planche pour nous présenter son arrivée, pour nous dévoiler ce personnage capital de la saga, ce personnage central, surement le personnage principal, un personnage profondément féminin, profondément japonais, aux pupilles hypnotisantes. Et pour contrebalancer ce moment de stupeur, une nouvelle page, chargée de neuf cases encore une fois, résumant l’irrévérence de Kaneda qui se fera remballer par Ryu. S’ensuit une course-poursuite dans la ville : jeux de lumières et de vitesses, passage d’une nitescence pénétrante et concentrique à une obscurité viscérale et magnétique, cadrage serré et cinématographique, vue panoramique sur le visage de Takashi pour apaiser la cadence. Mais quand Yamagata se casse la figure et s’ensanglante la main, là aussi, on retrouve un Kaneda totalement indifférent aux infortunes de son ami, mais plutôt soucieux de régler ses comptes avec le numéro 26. La scène urbaine où les jeunes taquinent le mutant est légèrement tramée, mais suffisamment pour faire ressortir toute la clarté de Takashi, lorsqu’il commence à manifester son pouvoir.

akira de katsuhiro otomoL’explosion de la vitrine est impactante, combinant à merveille la voracité du souffle émis au statisme de l’instant. Des arrêts sur image que Katsuhiro maîtrise à la perfection, offrant un cocktail d’émotion aux lecteurs, l’obligeant à s’ébahir face à la beauté de son trait. D’ailleurs, l’ébahissement se fera grandissant au vu des regards pétrifiés de Kaneda, Kai et Yamagata lorsqu’une citerne d’eau leur tombera dessus, générant un incendie qui immobilisera les habitants du quartier. Cet incendie, visible depuis les cieux nocturnes de Néo Tokyo, introduira, comme sait si bien le faire Otomo avec ses subtiles transitions, l’hélicoptère de l’armée. akira de katsuhiro otomoTout de suite après, nous ferons alors la connaissance d’un autre personnage central de l’œuvre : le colonel, tracassé par cette absence prolongée de Takashi. Dans les airs comme sur terre, l’armée est très vite sur les lieux de l’incident, et l’incompréhension devient manifeste aux yeux de Kaneda et sa bande. Durant quelques planches, Otomo va alterner les mises en scène. Se concentrant à la fois sur Ryu, toujours en action et au regard plus que jamais perspicace ; et sur Kaneda, noyé dans une foule désordonnée, à la recherche de Kei pour trouver réponse à ses incompréhensions. Il sera promptement bloqué dans son élan par une paire de poitrines qui lui attribuera sans gêne aucune la taille d’un gamin de 10 ans.

akira de katsuhiro otomoFace à face, Ryu observe Takashi qui l’observe à son tour. Par ce jeu de case, Otomo immerge littéralement le lecteur au cœur même de la scène, au cœur même de l’intrigue, jusqu’à ce que Kaneda pointe ses jambes, en contre-plongée. Autre caractère flagrant de cet adolescent, c’est l’insouciance totale dont il fait preuve face aux événements qui l’entourent, cherchant désespérément à régler les comptes de numéro 26. Mais de nouveau, la cadence structurée des dialogues est interrompue par la lueur incandescente des projecteurs de l’armée qui intervient alors. Course échappatoire, coup de feu, Kaneda se retrouve coincé dans un cul-de-sac, admonesté par un soldat. akira de katsuhiro otomoEt Kei fait son apparition, pointant son flingue sur le briscard. Mouvance de l’halogène, clarté qui ruisselle, photon laissant son empreinte rétinienne. C’est sur cette case même qu’Otomo va mettre en scène pour la première fois ce qui deviendra par la suite sa marque déposée, son style propre, son copyright. Ces faisceaux de lumière, combinés à la concentricité du trait vont léguer à son œuvre un dynamisme et une force narrative sans précédent qui, peut-être, jouera sur le succès initial d’Akira. Kei tire et tue le soldat, sous les yeux de Kaneda qui, si on en croit sa stupeur, n’a jamais été témoin d’un tel acte criminel.

Cadrages vigoureux et effrénés dans les ruelles exiguës, dérapage contrôlé, Ryu, ne lâchant pas d’une poigne le bras droit de Takashi, tente d’échapper à l’armée. Coup de feu, bousculade au cœur d’une foule abasourdie, slalome entre les faisceaux de lumière, Ryu nous est ici présenté comme un personnage plutôt expérimenté, maîtrisant ses gestes et sa posture. akira de katsuhiro otomoD’ailleurs, et il est intéressant de faire cette parenthèse, lors des histoires courtes élaborées avant Akira, Otomo mettait souvent en scène des individus de type jeunes adultes, avec une petite moustache. Et ce dernier correspond parfaitement à ce type. Dès le début donc, je pense qu’il était voué à avoir un protagonisme évident au sein du récit. Et la force de son trait nous le dévoile avec limpidité : Ryu déchire, il assure, il assure tellement qu’il met en difficulté l’armée. Le colonel décide alors de faire appel à Masaru pour en terminer avec cette traque.

akira de katsuhiro otomoGigantesque jeu d’ombre sur numéro 26 en pleine crise, jeu d’ombre concentrique dans une case claire et aérée pour émuler effervescence et suspense, traits concentriques dans une autre surchargée pour implanter la venue d’une situation inattendue. Otomo mélange les mises en scène pour donner rythme et poésie à sa narration. Il joue avec la force du regard et l’expressivité du contour des visages. Il se permet même une pause détente en esquissant une case cocasse dont l’objectif n’est que d’apaiser la tension. akira de katsuhiro otomoMais l’apaisement n’est que de courte durée. Surtout lorsque l’on voit un escadron de soldats mitrailler comme des sauvages le van qu’usa nos héros pour se faire la belle. Ici, devant une telle situation, on se rend vite compte que, dans ce Néo Tokyo futuriste, les exécutions peuvent être sans appel. Nos héros, d’ailleurs, fiers de leur subterfuge, observent le spectacle de loin, depuis le canal d’évacuation. Takashi, semblant apparaitre en négatif, serre les dents, frappe du point, souffre de quelque chose qu’on ignore. Masaru entre alors en scène, visage crayonné par les projecteurs qui l’embrasent. Les pupilles de numéro 26 sont totalement dilatées. akira de katsuhiro otomoSa figure, ponctuellement tramée, me fait penser, ne me demandez pas pourquoi, à celle de Cho San dans Domu. Tout le monde est sur le qui-vive, Masaru nomme Takashi, révélant ainsi son prénom pour la première fois, à la grande surprise de Ryu et Kei, et l’invite à rentrer en laissant paraître le numéro 27 sur sa paume droite.

En organisant l’évasion de numéro 26, Ryu pensait avoir mis la main sur Akira, qu’il nommera d’ailleurs pour la première fois. Akira, titre de l’œuvre, entité parfaitement inconnue à ce niveau de l’histoire, prend tout doucement forme : ce serait en fait un enfant. Mais ce n’est ni Takashi ni Masaru... et Ryu reste perplexe sous l’expression faciale dominante du colonel qui souhaite apparemment préserver le secret. akira de katsuhiro otomoLes plantons, toujours bien armés, prennent le contrôle des lieux, et Kaneda, dans un élan d’arrogance ma foi très manifeste, s’empare du flingue de Kei et éjecte Takashi au milieu du canal. Succession de planches chargées, au découpage oblique, pour nous présenter les dialogues du moment : Kaneda voulant sauver sa peau et partir en paix, Takashi, en pleine crise, nécessitant ingurgiter un médicament et le Colonel ordonnant à Masaru d’entrer en action. Le tout, sous la catalepsie déconcertante de Ryu qui semble avoir subitement perdu de son protagonisme. Mais le regard vide et transparent de numéro 27 ne trompe pas, il va bel et bien entrer en action et commence alors à faire valser les eaux tourbes et pestilentielles du canal. Mais, suite à un geste inapproprié de Kaneda, et sous la commotion générale, tout s’emballe et c’est le réseau d’évacuation, dans son intégralité, qui s’effondre. akira de katsuhiro otomoPanique totale, Kei et Ryu tentent de s’échapper, les soldats ont du mal à garder leur équilibre. Masaru lance à Takashi ce fameux médicament, mais ce dernier tombe entre les doigts de Kaneda qui s’enfuit en courant. Après ces 6 pages au découpage rapide et au cadrage alterné, où seuls quelques bruits de stupeur osaient accompagner le brouhaha de la destruction, Otomo nous pond une planche silencieuse et statique, à la convergence significative, mêlant harmonieusement les noirs et les blancs, afin de nous faire part, en un clin d’œil, du désarroi de l’armée, du sauvetage de Kei par Ryu (qui décidément assure toujours autant), de la détresse et de la solitude de Takashi. La situation semble se calmer à la venue de l’hélicoptère, les militaires se remettent de leurs émotions, et le colonel dénote un visage préoccupé par la disparition de cette fameuse capsule. Kaneda, quant à lui, totalement exténué par cette longue nuit, rentre seul.

akira de katsuhiro otomoLes lendemains paraissent toujours aussi vifs et éclatants après ces agitations nocturnes. En contre-plongée, des pas s’insèrent dans la cour de l’école, Tetsuo, pansement au front, regard affaibli, refait surface. On ne l’avait pas revu depuis l’accident avec Takashi. Dans l’amphithéâtre, les postures des élèves sont hilarantes. Beaucoup de visages sont soutenus par des mains fragiles, certains semblent complètement écrasés par l’apesanteur. Des pieds jaillissent de part et d’autre, certains jeunes conversent, et beaucoup d’entre eux semblent noyés dans l’indifférence absolue. Aucune attention n’est portée au professeur, Yamagata lit le journal, Kaneda ausculte la gélule interceptée la veille. La relation conflictuelle entre prof et élèves tourne à la dérision, le laxisme est total. Kaneda quitte ce vacarme ambiant pour se rendre à l’infirmerie, endroit calme et studieux, foisonnant de détails, à l’odeur de chloroforme évidente. akira de katsuhiro otomoIci travaille sa petite amie qui le fournit aussi en ecstasy, jeune demoiselle de 10 ans son ainé. Trois planches, parfaitement structurées, nous dévoilent une liaison illégale, une histoire soupçonneuse de grossesse. Tout ceci peut paraître bien futile lorsque l’on contemple l’œuvre dans sa totalité. Cependant, je pense qu’au moment de l’écriture, cette scène devait avoir son importance, au vu de la station triste et affectée de cette jeune demoiselle. On ne connaitra d’ailleurs jamais son prénom.

akira de katsuhiro otomoMais toute l’attention est maintenant portée sur Tetsuo, la trame de son blouson semble rehausser sa présence et sa fragilité. On dénote même chez Kaneda une joie sincère et profonde à le retrouver. Pour fêter ça, il faut aller s’éclater en ville. Kaneda retourne à l’infirmerie pour chercher des amphétamines et apprendre par la même occasion que le comprimé capturé la veille est d’une violence extraordinaire, et qu’il contiendrait des substances non autorisées. Décidément, encore un mystère de plus pour Kaneda. Peut-être est-il important de le préciser, mais au début des années 80, 80 % de la consommation mondiale d’amphétamine se fait au pays du soleil levant. En mettant en scène, donc, cette bande de jeunes drogués, Katsuhiro ne fait que dépeindre sa société du moment. Akira, en soit, n’est pas une œuvre de science fiction, ce n’est qu’une métaphore sociale, une estampe édulcorée d’un Japon en pleine mutation.

Afin d’introduire la virée nocturne, akira de katsuhiro otomoOtomo signe une illustration d’une efficacité exemplaire : bouche grande ouverte, pilule projetant son ombre névralgique, dentition détériorée, pilosité insalubre. Ce dessin, qui reste l’une des images emblématiques du manga, résume à elle seule toute l’effervescence et la déchéance qui secouent Néo Tokyo en cette fin d’année 2019. On voit alors Kai et les autres avaler un comprimé, Tetsuo semble pensif et réticent. Et le mugissement des moteurs domine à nouveau les cases, accompagnant cette jeunesse se ruant de plaisir vers les artères de la cité. Depuis les hauteurs du QG de l’armée, le Colonel, posté face à une baie vitrée surplombant la ville, discute avec le docteur, encore un personnage important de ce début de saga. Le scientifique, à la physionomie très caractéristique et vêtue de sa blouse blanche, démontre un certain intérêt pour les ondes cérébrales de Tetsuo qui est d’ailleurs attendu pour de nouvelles analyses. Mais Tetsuo est plongé dans une autre ambiance, à la vélocité exacerbante, au cadrage à même le sol, avec un Kaneda déjanté et accompagné, alors que lui, a l’air de s’embourber dans une silencieuse et préoccupante solitude. Dans les avenues de Néo Tokyo, les motos semblent se diluer dans un embrasement urbain et psychédélique.

akira de katsuhiro otomoMais quand rentrent en scène les forces de l’ordre, sur trois planches consécutives, Otomo noircit les cases de mille lignes concentriques, rendant les acteurs du moment totalement surexposés. La vitesse et la tension sont à son maximum, ça fonce dans tous les coins, en plongée, en contre-plongée, l’enchainement est d’une fluidité enivrante. Et tout semble se paralyser lorsque les clowns prennent en charge Tetsuo. akira de katsuhiro otomoOn sent la tension au travers de son regard inquiet, on sent la vitesse au travers des phares virevoltants, tout est fluide, mais tout paraît immobile. Des arrêts sur image que Katsuhiro maîtrise à la perfection conférant à sa narration une beauté unique et singulière. Telle la chute de Tetsuo, d’une brutalité évidente, mais parfaitement esthétisée par cette sclérose quasi chorégraphique. Comme si Otomo avait su saisir l’instant précis. Le règlement de compte des Clowns sur Tetsuo va s’étaler sur une dizaine de cases, alternant scènes statiques et en mouvance, jusqu’à l’arrivée magistrale de Kaneda qui nous révèle ici toute sa fougue et son obstination.

akira de katsuhiro otomoTetsuo se relève dans une image dense et froide, le visage égratigné, le regard tenace. Il commence à tabasser Chip, un clown restant dans les parages, avec une certaine violence. D’ailleurs, cette scène est la première scène véritablement violente du manga. Tetsuo s’acharne avec bestialité, sans contrôle aucun, jusqu’à ce que Kaneda le somme d’arrêter. Regard électrique entre les deux ados, Otomo confectionne deux portraits d’une grande clarté et précision pour nous présenter ce face à face.

Voilà trois mois qu’Akira a vu le jour, l’épisode 7, narrant ce face à face, est sorti le 21 mars 1983 dans Young Magazin. À ce niveau d’élaboration, Otomo a acquis sa maturité graphique, ses personnages principaux et le décor sont plantés. Tout se concentre essentiellement sur l’intrigue, la relation entre les protagonistes reste très vague pour le moment. akira de katsuhiro otomoMais ce face à face entre Kaneda et Tetsuo est d’une importance capitale, il est impératif de ne pas l’oublier. Car Akira raconte l’histoire d’une amitié, une amitié que rien ne pourra abolir. Donc, à ce stade narratif, trois mois après le lancement du récit, je pense que Katsuhiro était conscient qu’il s’était embringué dans une aventure qui allait durer longtemps, très longtemps, et qu’il allait devoir pleinement l’assumer. Ce face à face n’est pas anodin, la puissance qui s’extirpe de ces deux visages est une marque flagrante de l’apothéose à venir.

akira de katsuhiro otomoLe lendemain, de nouveau plongé dans la candeur zénithale de l’école, le Colonel vient chercher personnellement Tetsuo afin de poursuivre ses analyses. Noyé dans une cantine effervescente et radoteuse, ce dernier paraît bien seul, surtout suite aux événements de la veille. Kaneda baratine l’infirmière, et se retrouve alors face au militaire, il s’échappe, sous la stupeur de Tetsuo, par un saut magistral au travers de la fenêtre. Là aussi, cette éjection brutale et stylée marque la fin de l’internat, nous ne verrons plus ce lieu par la suite. En s’enfuyant à plein moteur, Kaneda ne doit pas être au courant qu’il n’y mettra plus les pieds. akira de katsuhiro otomoPar contre Otomo, lui, en est conscient, il est conscient que son récit initial, celui de narrer l’histoire d’une bande de gosses, a pris une tout autre tournure... Décidément, cet épisode 7 est d’une acuité rare.

Le soir venu, soumis à la douce ferveur de Neo Tokyo, Ryu discute avec Nezu, nouveau personnage qui aura son importance dans cette première partie de saga. On ne sait pas encore très bien qui il est, même si son visage sénile empeste la félonie. akira de katsuhiro otomoIl semble très informé, il est au courant que l’armée cherche la capsule perdue l’autre jour par Takashi et ordonne donc à Ryu de retrouver Kaneda au plus vite. Kaneda d’ailleurs, sur sa moto, arpente les boulevards périphériques de la ville pendant que le colonel, toujours surexcité, est rejoint par le docteur pour un bilan sur Tetsuo. Ils sont alors témoins d’une explosion provenant du site olympique. Sur les lieux de l’incident, on voit Kei s’enfuir, Kaneda lui fait face.

Ce dernier, fardé de son éternel petit sourire, démontre un certain orgueil à se trouver au bon endroit et au bon moment. Kei, rejoint par ses coéquipiers, lui demande de déguerpir. Mais, étant un témoin de l’acte criminel, ils finissent par l’embarquer et s’enfoncent alors dans les égouts... première intrusion en ces lieux tant chéris par Otomo.

akira de katsuhiro otomoChangement de plan, changement d’ambiance, nous nous retrouvons au laboratoire, où Tetsuo est soumis à des analyses, voir même des expérimentations. La case, d’une clarté médicale, où il se trouve allonger sur cette sorte de lit à rotor, me fait fortement penser à une scène de Fire Ball. Noyé dans une pièce en total contre jour, le docteur s’entretient avec le colonel, lui fait part des premiers résultats. La profondeur de champ générée par cet éclairage contrasté fait du militaire un personnage radicalement délayé dans ses songes ; il ordonne au scientifique de passer en vitesse supérieure.

akira de katsuhiro otomoDans la planque, Kaneda est surveillé par l’un des terroristes, un brouhaha venant de l’extérieur annonce l’arrivée de Ryu. Décidément, cela ne pouvait pas mieux tomber pour lui, il devait mettre la main sur Kaneda, il lui est offert sur un plateau. Leur discussion va s’étaler sur une vingtaine de cases, parfaitement découpées, droites et précises, se centrant sur les mimiques faciales de chacun, dévoilant ainsi leurs traits de caractère. La quantité de mégots présents dans le cendrier est une magnifique allégorie au temps qui passe, lentement mais surement, c’est aussi une preuve de l’incroyable patience de Ryu. À la recherche de ce fameux comprimé, Kaneda, décidément très talentueux dans sa comédie, ne cessera de lui rabâcher qu’il l’a perdu. Ryu lui révèle alors qu’ils font partie d’une organisation antigouvernementale. Mais le jeune n’est pas plus surpris que ça, indéfiniment baigné dans son innocence, inquiet pour sa moto laissée près du site olympique.

Au laboratoire, Tetsuo est toujours inerte et allongé, le doc ordonne de passer au niveau dix. À ce stade de l’intrigue, on sent bien qu’ils expérimentent quelque chose sur Tetsuo, mais cela reste encore confus, et surtout on ignore le pourquoi. akira de katsuhiro otomoLe colonel quant à lui, demande plus de vigilance, car ce que complote l’armée en secret commence à être médiatisé. Il se rend ensuite dans la nursery, endroit vaste et clair où déambulent des mutants. Takashi est accroupi face à un circuit de train, il semble très affecté, son visage paraît ici enfantin. Il souhaite regarder la télé, mais le militaire lui interdit toute image violente. Ce dernier se dirige vers un lit où se trouve Masaru blotti dans son fauteuil, et nous faisons alors connaissance de Kiyoko. Sa main droite, agrippant une poupée, ne peut nous révéler son numéro 25, en revanche, sur sa main gauche, on y remarque une alliance. akira de katsuhiro otomoLe visage de Kiyoko est profondément ridé, elle fait beaucoup plus vieille, son état de santé ne doit pas être des meilleurs vu qu’elle est sous perfusion. Elle raconte son rêve au colonel : Akira va bientôt se réveiller. Stupeur du militaire. La case suivante, intensément chargée et tramée, arrive là aussi à nous dévoiler, d’une manière habile, toute la solitude, le désarroi, la confusion, l’effondrement et tout le silence qui devait secouer la tête du colonel à cet instant précis. Un contraste évident avec sa figure écarlate, transpirante, convulsée par le stress, où il ordonnera de mettre en place l’alerte rouge.

akira de katsuhiro otomoDans la planque, Kei présente son dortoir à Kaneda, et ressort en l’enfermant à clé. Cri de frayeur, il défonce la porte. Face aux jeunes, un Kaneda en flamme, le visage rongé par la peur, murmurant d’une voix saccadée « AKIRA », puis disparait. Sur la page suivante, nous voyons Tetsuo, sur son lit d’hôpital, en pleine crise, dégoulinant de sueur. L’épisode 8 s’arrête là, c’est un épisode très sombre, où l’on sent que tout s’accélère. L’entité Akira se fait de plus en plus présente et pesante. Les desseins de l’armée semblent plus intelligibles. Le mystère initial, ou devrais-je dire l’incompréhension initiale, s’évapore petit à petit. Ces trois dernières planches ne font que confirmer ce qu’avait laissé entrevoir le chapitre antérieur : ce récit s’est converti en saga et est parti pour durer. akira de katsuhiro otomoIl est évident que ce Kaneda en flamme, c’est Tetsuo qui en est la cause, c’est lui qui l’a généré. Je ne pense pas que ce fut volontaire de sa part, il devait dormir après ses analyses, et a dû faire un rêve, ce qui a déclenché cette vision qui, si on en croit Kei plus loin, était parfaitement tangible. Ensuite, ce Kaneda en flamme, c’est une image que l’on va revoir, pas seulement comme une illusion, mais comme une situation réelle et concrète. Tetsuo, par cette soudaine crise, démontre une certaine capacité à se projeter dans le futur, il est conscient du futur de Néo Tokyo, du futur de Kaneda. Décidément, la relation qui lie ces deux adolescents est bien plus qu’amicale. Cette dernière scène donc, montre sans difficulté qu’à partir de maintenant, Otomo doit avoir une vision très ample de son œuvre, il doit même surement en connaitre la fin.

akira de katsuhiro otomoL’épisode 9 commence sur la vue plongeante d’un conseil extraordinaire. Le colonel exige une levée de fond pour faire face au réveil imminent d’Akira. Dans l’assistance, c’est la cacophonie, beaucoup sont exaspérés par ces dépenses injustifiées depuis plus de trente ans sur une nursery et un programme totalement incompréhensible. Dans cette effervescence ma foi fort politique, on y remarque un siège vide qui pourrait bien être celui de Nezu. Mais l’assoir ici même et à cet instant précis du récit, aurait dénudé tout le mystère que doit dégager ce personnage. Le colonel lui est sans appel, si les fonds pour le projet Akira sont bloqués, ce seront des milliers de victimes et une ville entière à reconstruire. Le militaire démontre une connaissance de la situation qui dépasse toute celle des autres politiciens, il gère la sécurité de sa nation avec un mysticisme qui le rend finalement peu crédible. Mais son sens des responsabilités saura lui donner raison.

Kei discute avec Ryu sur la fameuse apparition de la veille, elle confirme sa tangibilité, « ça ressemblait à l’énergie de Takashi, mais différente », affirmera-t-elle. Décidément, dès le début, Kei fait preuve d’un certain don de perception, elle a une aptitude mentale qui ne lui semble pas indifférente ni à elle ni a Ryu. À l’hôpital militaire, Tetsuo se plein de son mal de crâne, « ça passera » lui garantis le docteur.

akira de katsuhiro otomoDans la planque des terroristes, qui est en fait un local à billards, pas mal de monde taquine de la boule, l’ambiance est posée et conviviale. Le cadrage cinématographique nous donne l’impression d’être dans une salle obscure. Au comptoir, un inhabitué du coin sirote un verre, il observe, et attire l’attention. Soudain, l’armée fait une entrée fracassante, toujours à contre-plongée pour majestifier son intervention. Dans le feu de l’action, elle commence même à faire parler les mitraillettes, déchiquetant un collègue de Ryu qui parvient, lui, à fuir. Les soldats prennent vite le contrôle des lieux, l’inhabitué est en fait un espion, ou un agent secret, il a une photo de Kaneda sur lui, c’est ce dernier qui est convoité. akira de katsuhiro otomoIci, on comprend parfaitement que la recherche du comprimé par le colonel reste l’une de ses priorités, mais tout semble bien exagéré. Quelle est l’importance de cette pilule pour générer une telle intervention ? Pour pousser à exécuter le premier qui bouge ? Soit, cette dernière contient des substances illégales et interdites, par effet domino, cela pourrait causer préjudice à certains ministères ou grandes corporations, pourquoi pas révéler des histoires de corruption. Mais bref, et je me répète, tout semble démesuré, disproportionné, extravagant, surtout lorsque l’on sait comment cette même pilule va disparaitre. Maintenant, cela permet au moins de sentir toute la tension qui s’est soudainement emparée du récit. Ryu retrouve Kei, lui donne son Hudson, sous le regard jouissif de Kaneda. Là aussi, une réaction étrange de ce dernier vu que, quelques jours auparavant, il pointait une telle arme sur le crâne de numéro 26. Bref, les deux jeunes s’enfuient par les égouts, leur seule issue, et parviennent à s’en sortir avec un visage carrément loufoque de Kaneda.

akira de katsuhiro otomoUne planche, d’une candeur déconcertante, parfaitement aseptisée, montre Tetsuo qui s’échappe de sa chambre, sous l’interrogation manifeste du médecin de garde. La page suivante, elle, est totalement sombre, ventilée par une bise nocturne. Tetsuo est alors sur les toits de l’hôpital, supplantant Neo Tokyo et ses néons. Son regard est à la fois vide et turgescent, il semble surpris, submergé dans l’incompréhension. Il est conscient de son pouvoir, mais a du mal à réaliser ce que cela signifie : Tetsuo s’incorpore, tout doucement. On le retrouve ensuite noyé dans la pénombre d’une ruelle, dominé par les buildings en arrière-plan, titubant, perdu, peut-être souffrant. Une bande de motards passe à ses côtés, les clowns, qui s’arrêtent, l’observent, étonnés.

Mais la vue d’une paire de lunettes sur un sol recouvert de sang nous replace très vite dans les halls de l’hôpital. akira de katsuhiro otomoJe trouve ce plan sublime, et en le revoyant, je ne peux m’empêcher de penser aux binocles de Miyako, mais nous y reviendrons bien plus tard. Face à un corps déchiqueté, le colonel et le docteur contemple, dans l’insensibilité la plus incroyable, le résultat de leurs expérimentations. Le scientifique est impressionné par cette montée en puissance rapide de Tetsuo. Il faut lui attribuer un numéro, ce sera le 41. Tetsuo fait donc maintenant partie de ce projet secret, il est devenu, au même titre que Masaru, Takashi, Kiyoko, et surement Akira, un objet d’étude, un produit réfléchi et élaboré par l’armée et la science.

akira de katsuhiro otomoTetsuo se retrouve d’ailleurs face aux Clowns, face à Chip, ce même sur lequel il s’était acharné bien des nuits auparavant. Et Chip compte bien prendre sa revanche, équipé de son gourdin fait maison.

Lors des publications d’Akira dans le bimensuel Young Magazin, Otomo élaborait une page titre introduisant chaque épisode. Hormis pour la première, qui nous révélait Neo Tokyo vu depuis l’espace, celles des huit chapitres suivants nous présentaient Kaneda ou Kei, les protagonistes du moment, en situation, dans un découpage assez strict où l’on pouvait lire le nom de l’auteur en kanji, et le titre de l’œuvre en katakana. Pour ce dixième épisode, sorti le 2 mai 1983, Katsuhiro va confectionner une page titre s’étalant sur quatre planches, haute en couleur, prolongeant la narration de son histoire : c’est-à-dire la confrontation entre Chip et Tetsuo. Une page pour dévoiler le nom de l’auteur, et les trois autres pour faire apparaitre les trois katakanas d’Akira. akira de katsuhiro otomoPour la version deluxe éditée par la Kodansha, Otomo va réécrire cette scène, en noir et blanc, se concentrant sur trois planches cette fois-ci. Entre les deux versions, on note peu de différence notoire, hormis peut-être la posture de Tetsuo, qui semblait passive dans le magazine, et plus active dans le manga. Ce qui est clair, c’est que le final reste le même, la tête de Chip explose, dégueulant sur le sol une marre adipeuse de sang qui se confond alors avec les ombres. Tetsuo va mal, il lui faut de la drogue pour calmer sa douleur. Les Clowns, excellents fournisseurs de ce type de substances, l’invitent à les suivre.

akira de katsuhiro otomoPlanqués chez Harukiya, Kei et Kaneda se retrouvent dans une piaule aux murs squalides. Elle râle. Lui, plus curieux que jaloux, tente d’en savoir plus sur la relation qu’elle entretient avec Ryu. Elle lui affirme que c’est son frère, mais Kaneda n’est pas dupe. Il commence à s’approcher d’elle, dépose son bras gauche sur son épaule et lui profère des répliques coquines. Kei ne restera pas longtemps de marbre et se verra obligée de le gifler lorsqu’il se sera sauvagement jeté sur elle. Expulsé contre des cagettes de bières, le jeune effronté n’en demeure pas moins satisfait, il a réussi à mettre la main sur ce qu’il désirait : le pistolet de Kei. Il sort presto de la pièce et l’enferme depuis l’extérieur.

akira de katsuhiro otomoDans la planque des Clowns, une vieille salle de bowling délabrée et poisseuse, nous faisons enfin la connaissance de Joker, leader de la bande, bien portant, édenté, cicatrisé, maquillé, oreilles parées de boucles. Ses sbires lui racontent ce qui vient de se produire. Tetsuo entre dans les lieux, tout paraît vraiment insalubre et en ruine. Le Joker écoute, il est mué dans une attention qui renforce la matité de sa peau. Mais le boss des clowns ne l’entend pas de cette oreille et pense faire la fête à Tetsuo muni d’une quille. Deux planches et sept cases auront suffi à Joker pour s’incliner face à la puissance mystérieuse de Tetsuo. akira de katsuhiro otomoAkira raconte aussi, et peut-être surtout, l’histoire d’un adolescent, un adolescent ayant subitement acquis le pouvoir, pouvoir sur le temps, l’espace et la matière.

Enfoui dans l’opacité des égouts, Kaneda tente de trouver son chemin pendant que Kei parvient à se libérer du dortoir. De nouveau à l’air libre, le jeune garçon constate qu’il n’est pas là où il aurait aimé être, c’est-à-dire près de sa moto, mais plutôt dans un endroit où grouillent pas mal de soldats. Le vacarme d’un l’hélicoptère se fait alors entendre : le colonel amorce son atterrissage.

akira de katsuhiro otomoUne planche de quatre cases nous résume une scène à la fois ironique et tragique. Des centaines de pilules, de comprimés et de drogues synthétiques en tout genre gisent sur une table. Tetsuo, entouré, avachi, ingurgite 5000 dollars de dope comme du jus de fruits. Les clowns, médusés, l’observent avec inquiétude : « L’avoir comme boss va nous coûter cher ». Et de nouveau Tetsuo, désaltéré, apaisé, révèle un visage souriant. C’est la deuxième fois que nous voyons le jeune sourire, preuve qu’il doit se trouver, en ce moment même, dans un état d’extrême relaxation.

Dans les égouts, Kei s’empresse de retrouver Kaneda. akira de katsuhiro otomoL’hélicoptère de l’armée, avec le colonel à son bord, vient d’atterrir près du site olympique. Cette double page, preuve de l’incroyable maîtrise d’Otomo pour élaborer des engins de guerre, fut la seule page titre, sur les 120 qu’il confectionnera tout au long de l’histoire, à être réutilisée dans le manga final. Les cases qui suivent sont déconcertantes de vie. On y sent l’intensité de l’embrasement ambiant, le vacarme insupportable qui domine les lieux, la violence insoutenable des pales de l’hélico. Le militaire, dans un excès de colère, ordonne d’éteindre les projecteurs afin que sa base secrète ne soit pas tant visible. Décidément, l’armée est très cachottière sur ses agissements, mais finalement, cela a toujours été ainsi.

akira de katsuhiro otomoDe retour à l’obscurité, nous retrouvons Kaneda, dehors, qui tente de faire sa route. Mais, et de façon bien grotesque, il se fera très vite repérer puis pourchasser. Juste à l’entrée de cette base secrète, le colonel apprend l’intrusion d’un étranger dans les parages. « Tuez-le », répondra-t-il avec un calme qui contraste énormément avec le trait de caractère qu’on lui connait. La traque de Kaneda s’initie sur trois pages, enclavées dans un clair-obscur vigoureux et véloce. Jeu d’ombre projetant une course exacerbée, saut sensationnel pour rejoindre les égouts. Les soldats ne font aucun quartier, ils obéissent aux ordres et tirent farouchement sur l’adolescent qui parvient à déguerpir.

Nous voyons ensuite le colonel sur un monte-charge. Accompagné du docteur et d’un autre scientifique, il s’enfonce lentement dans les entrailles de la Terre. akira de katsuhiro otomoLes cases regorgent de détails incalculables, une tuyauterie complexe et innombrable envahit alors l’environnement. Posté, droit comme l’exige son grade, le militaire s’enlise dans des songes profonds et hermétiques. Il faudra attendre le film de 88 pour entrevoir, de façon bien résumée je pense, la nature de ces songes profonds. Arrivée au plus bas, les scientifiques s’empressent de se rendre dans une salle vétuste, où tout paraît archaïque et anachronique. Ils vérifient le niveau de température de différentes enceintes de Dewar : tout est normal. Le colonel, lui, est déjà entré dans une pièce, où la fraicheur, palpable, semble émettre un intense rayonnement. Posté face à la chambre froide où sommeille Akira, il s’embourbe dans un monologue métaphysique. akira de katsuhiro otomoLa double page où nous est présentée la capsule cryogénique est stupéfiante de sophistications. Infestée de détails organiques, elle ressemble à un être vivant, boursouflé, tentaculaire, cadencé par un rythme tachycardique. En opposition, sa monochromatie la rend sans profondeur, sans âme, glaciale, comme l’être qu’elle doit contenir. Car Akira se trouve là, enterré depuis plus de trente ans, caché, camouflé par les générations antérieures, trop apeurées par ce que la science pouvait leur offrir. Le discours du colonel atteste que c’est cette dernière qui fut, dans le passé, et apparemment à des fins civilisationnelles, surement pour l’avènement d’une nouvelle humanité, fondatrice du projet Akira. Et en 2020, c’est toujours elle, cette science, accompagnée maintenant par l’armée, qui tente de le faire renaître. Otomo, au travers de cette double planche resplendissante, démontre avec merveille le mariage insécable, l’amour inconditionnel, la symbiose atemporelle qui unit le scientifique au militaire. Akira est donc une arme... une arme de destruction massive qui fut scellée dans les profondeurs de la Terre pour une raison qui, à son époque, devait sembler évidente.

akira de katsuhiro otomoAprès cette charge émotionnelle forte, nous revoyons Kei, toujours à la recherche de Kaneda qui lui tente de deviner sa route au travers du réseau d’égout, labyrinthique et souterrain. Mais l’armée est à ses trousses, et il se retrouve face à un grillage.

Les douze pages suivantes vont narrer les déboires de notre héros, au regard préoccupé, contre trois soldats pilotant des unités volantes. La cadence est frénétique, les cases sont radicalement noircies par une exubérance de lignes centripètes. Kaneda, visé de plein fouet par les mitraillettes, arme son flingue et tire de façon instinctive. Il touche en plein cœur l’un de ses assaillants qui s’effondrent dans les eaux et génère une explosion sourde et opaque. akira de katsuhiro otomoRéaction en chaine, la voie de canalisation est totalement bouchée par une fumée dense et ténébreuse. Le môme en profite pour se faire la malle, il court à pleine vitesse et semble rejoindre le bout du tunnel, mais il se retrouve finalement face à un précipice. Kei, à la démarche attentive, pointe sa grâce de l’autre côté. Les jeunes tentent de s’échanger quelques paroles, mais très vite Kaneda se fait tirer dessus et perd son équilibre. Trois planches et trente-huit cases nous décortiquent les secondes qui suivent dans une mise en scène synoptique hors du commun. Tout s’enlise dans une exaltante précipitation, la lecture croise des cadrages au format paysage et portrait, calligraphiés par l’acoustique du moment, pétrifié par les stupeurs faciales. akira de katsuhiro otomoEn effectuant son saut magistral, Kaneda démontre toute sa « badassitude ». Il est arrogant, il est effronté, il est inconscient soit... Mais quand la situation l’exige, il sait faire preuve d’un courage et d’une agilité surprenante. Par un jeu de force, entre la gravité et l’énergie cinétique, son ultime assaillant se crache contre le plafond, alors que lui termine sa course dans les eaux bourbeuses du canal.

Des soldats viennent prévenir le colonel sur leur échec de capture. Ce dernier reste placide, et suggère, d’une voix pondérée, de poursuivre les recherches. Il remonte à bord de son hélicoptère et quitte les lieux avec le même embrasement qu’à son arrivée. Le comportement du chef de l’armée, et surement son état de santé, semble intimement lié à Akira. akira de katsuhiro otomoLe faite de s’être rendu là où il sommeille, et d’avoir trouver tout en ordre l’a profondément apaisé malgré les prémonitions pessimistes de Kiyoko. On sent que ce projet l’occupe, le préoccupe et lui tient à cœur, il agit de manière posée et responsable et semble être animé par des envies de grandeur. Cependant, tout reste encore très très flou. De nouveau dans les égouts, Kaneda refait surface, retrouve Kei heureuse de le voir saint et sauf. À l’extérieur, toujours proche du site olympique baigné maintenant par la quiétude, Kaneda parvient à faire démarrer sa moto, les deux jeunes l’enfourchent. Il se dégage de leurs visages un sourire vérace, preuve de leur joie à s’en être sortis indemne. Ils dévalent alors, à pleine vitesse, l’autoroute inusitée pour rejoindre la grandeur photogénique de Neo Tokyo.

akira de katsuhiro otomoUne vue plongeante et lumineuse sur un angle de rue crasseux du dix-septième district nous introduit une nouvelle journée. Harukiya cherche Kaneda qui est en train de faire quelques réglages sur sa moto. Le patron, l’hébergeant gratuitement, pense bien faire travailler le jeune en contrepartie. Malgré la négative de ce dernier et son refus d’être traité comme un esclave, il finira par nettoyer le bar, avant son ouverture, à grands coups d’aspirateur. Il pense alors à Kei et se demande où elle pourrait être. Harukiya lui apprend qu’elle est sortie, tôt le matin.

akira de katsuhiro otomoOn la retrouve d’ailleurs, sous un énorme viaduc, mains dans les poches, lointaine, le regard dégageant une certaine amertume. Elle se fera plus souriante en revoyant Ryu, accompagné et blessé au bras gauche. Une longue discussion s’amorce et s’étale sur trois pages. Kei raconte son altercation avec ces plates formes volantes près du site olympique. Ryu lui annonce que des sommes colossales ont été débloquées sur des installations proches de ce même site. Décidément, l’idéal olympique ne serait qu’une mascarade pour masquer des desseins plus profonds, plus sombres, plus tragiques : le mystère du projet Akira pourrait s’élucider au sein même de ce lieu. La jeune femme fait preuve d’une vive envie d’être actrice de cette élucidation, et souhaite agir aux côtés de Ryu. Mais ce dernier lui conseille pour le moment de surveiller Kaneda, il ne voudrait pas que l’armée mette la main sur lui. Il se retire alors, laissant Kei de nouveau seule, plantée dans son amertume. akira de katsuhiro otomoDepuis le début du manga, le personnage de Kei a su préserver, avec élégance, un certain mystère. Après cette discussion, on sent qu’elle porte une affection particulière à Ryu, leur relation est plus que fraternelle et va au-delà de leur union dans la lutte. Cette dernière case où on la voit seule révèle un vide, le vide énorme qui l’habite, ce vide émotionnel qu’elle souhaiterait tant combler. Mais surtout, après cette discussion, on se sent encore plus proche de son engagement, de son dévouement. Akira, c’est aussi l’histoire d’une femme qui fera tout pour défendre ses idéaux, qui ne cessera de se battre pour ce en quoi et en qui elle croit.

La nuit venue, Kaneda est toujours en train de rafistoler sa bécane. akira de katsuhiro otomoIl extrait du réservoir, sous un regard obnubilé, la pilule interceptée à Takashi voilà déjà plusieurs semaines. Décidément, que cherche bien ce petit effronté avec une telle possession ? Pendant ce temps, Yamagata et Kai entrent chez Harukiya. D’une mauvaise humeur évidente, ils s’entretiennent avec le patron. Juste après se profile en ces mêmes lieux l’espion, ou l’agent secret de l’autre jour. Il détient trois photos avec lui, celles de Kei, Ryu et Kaneda... il observe, écoute... et sursaute en entendant de la bouche de Kai le prénom de son ami.

Toujours bercée par une démarche nonchalante, Kei refait son apparition. Elle reste discrète à la vue de Kaneda qui lui la taquine sur son soi-disant frère. Elle le remet en place, prouvant de ce fait que Ryu est un sujet de discussion sensible. S’extirpe alors de l’intérieur du bar et dans une bousculade tumultueuse, la bande au complet, heureuse de retrouver son camarade. Yamagata est colérique, il raconte les déboires avec les clowns. akira de katsuhiro otomoCes derniers exécutent de véritables razzias afin d’acquérir de la dope à outrance. Mais le visage de Kaneda change d’expression en apprenant que Tetsuo est devenu le nouveau leader de cette bande. Il n’y croit pas, pourtant ses amis sont formels, c’est bel et bien lui, et il s’est totalement transformé. Une transition, en fondu enchaîné, nous mène alors de la noirceur de sa chevelure à la noirceur de la nuit. Lancés à pleine vitesse, des clowns tabassent sans scrupule un motard qui finit par s’écraser au sol. Au loin, trois lumières s’extirpent de la pénombre, une silhouette s’approche : et Tetsuo laisse paraître un visage qu’on ne lui connaissait pas.

akira de katsuhiro otomoC’est le 4 juillet 1983 que l’épisode 14 d’Akira sort dans Young Magazine. Pour l’introduire, Otomo signe une illustration magistrale, une image d’une puissance phénoménale : un Tetsuo, le regard pénétrant, baigné par son jeune pouvoir. C’est pour moi la plus belle page titre de toute la saga. Beaucoup d’autres pourront sembler d’une qualité graphique supérieure ou auront peut-être demandé à l’auteur plus d’heures d’élaboration. Mais celle-ci est unique en son genre, par la force émotionnelle qu’elle dégage, par l’impétuosité qu’elle transmet, par la prépotence de son harmonie. Pendant les huit années durant lesquelles Otomo va s’acharner à mettre en page Akira, il y a deux choses sur lesquelles il va exceller : la destruction de Neo Tokyo et... Tetsuo. Tetsuo sera le seul personnage du récit a recevoir une attention particulière dans son tracé, le seul à être montré avec une telle précision et qualité. Katsuhiro va élaborer, tout au long de l’histoire, des dessins d’une complexité prodigieuse pour nous exposer la lente et douce transformation de cet adolescent. Et celle-ci est la première d’une belle série. Un Tetsuo beau, intense, quintessencié, qui forme une transition parfaite avec la dernière case du précédent chapitre.

akira de katsuhiro otomoEt pour commencer cet épisode, nous retrouvons Kaneda, accroupi, pensif, sans nul doute attristé par la récente nouvelle qu’il vient d’apprendre. Mais il faut réagir, il décide donc de se réunir avec tous les gangs de la ville afin de mener une bataille déterminante contre les clowns. Avec Yamagata et Kai, ils définissent l’heure et le lieu du rendez-vous : demain, à 17 h chez Harukiya. Tout ça, sous l’oreille attentive de l’agent secret qui sut écouter toute la conversation, bien planqué au coin d’un mur.

akira de katsuhiro otomoDans la clarté profonde d’une nuit surchargée, nous retrouvons Ryu discutant avec Nezu. D’après les plus récentes informations de ce dernier, tout le budget alloué à l’armée serait pour financer le projet Akira, pour développer une unité entière de personnes aux capacités paranormales, s’apparentant presque à un attirail nucléaire. Ryu est terrifié, avec de telles sommes dégagées, ils seraient aptes à détruire cent fois la planète. Ici, à ce niveau du récit, et si l’on en croit ces informations, les forces militaires seraient en train de s’équiper d’un arsenal impressionnant. Cependant on n’en connait pas les raisons : l’armée souhaite-t-elle faire un coup d’État afin de prendre le pouvoir ? Souhaite-t-elle déclarer la guerre à un pays adversaire sous les ordres du gouvernement en place ? akira de katsuhiro otomoOn n’en sait rien. Nezu parle d’ennemis, ce qui nous laisserait penser que la bataille est interne, bien que... Par contre, on ne réussit pas a savoir s’il appartient, lui, à un pouvoir en place, qu’il soit politique ou religieux. Ce qui est clair, c’est qu’il arrive toujours à avoir accès à des renseignements sensibles. Mais surtout, il parvient toujours, et sans difficulté, à énoncer un récit dramatique de la situation afin de mieux convaincre Ryu sur ses agissements.

akira de katsuhiro otomoQuatre planches nous sont ensuite présentées, afin de conter la bagarre entre l’agent secret, venant tout juste de quitter le bar Harukiya, et l’un des coéquipiers de Ryu. Ce dernier se souvient très bien de ce visage qu’il avait remarqué dans la salle de billard, le jour de l’intervention militaire. Là aussi, difficile de savoir ce qu’avait en tête Otomo en mettant en scène ce genre de situation qui n’apporte rien à l’histoire, hormis le fait de nous replonger dans une perverse nostalgie. La présentation du combat est intéressante, cadencée et rythmée, et se termine sur une case insonore où l’on voit l’espion, effondré à terre, un poignard dans l’estomac.

akira de katsuhiro otomoLe lendemain, vers 17 h, tous les gangs du quartier sont postés chez Harukiya dans le but d’établir un plan d’attaque. Kei, assise au comptoir, a pris ses distances. Apparemment c’est Yamagata le stratège, c’est lui qui dicte les conduites de chacun afin d’attirer Tetsuo dans un piège. L’un des vauriens l’appellera d’ailleurs « monstre » à la grande stupeur de Kaneda. Ici, on comprend parfaitement pourquoi ce n’est pas ce dernier qui impose les directives, il aurait été incapable d’élaborer une embuscade contre son propre ami. akira de katsuhiro otomoChez les clowns, des ustensiles chimiques déambulent dans une pièce à la norme hygiénique vacante. Joker et ses potes préparent une drogue tellement pure qu’une seule goutte enverrait n’importe quel mortel en enfer. Tetsuo, globes oculaires sur le point d’exploser, visage convulsé par la douleur et la souffrance, s’en injectera un erlenmeyer complet.

akira de katsuhiro otomoDe nouveau au bar, Yamagata tente d’expliquer à Kaneda pourquoi son ancien camarade est devenu un monstre. Il lui parle de ses pouvoirs psychokinésiques, de ses nouvelles capacités mentales totalement stupéfiantes et méconnues. Si Otomo souhaitait raconter l’histoire d’une bande d’adolescents confrontés à un problème qu’ils ne pouvaient comprendre, c’est bien ici que se situe l’apogée de cette incompréhension : le changement d’état de Tetsuo. Kei, au travers d’un regard magnétique, trouve cela très intéressant et veut en écouter davantage. Kaneda, lui, demeure plus interrogatif. Normal, c’est de son ami qu’il s’agit. Avachi sur une banquette, tubulure à perfusion autour du bras, Tetsuo semble dans un état comateux. Mais il se réveille soudainement, les yeux dilatés, comme porté par une puissance attractive des plus mystérieuse. Il quitte le bowling avec le reste des clowns. Chez Harukiya, entouré de Yamagata et Kei, Kaneda sirote un verre. Affecté, désorienté, il pense à son ami. akira de katsuhiro otomoEt l’épisode s’arrête là, sur une planche hors du commun, Tetsuo est sur son chopper, cheveux aux vents, bras croisés, dévalant les rues à toute vitesse. Son visage, ferme et affirmé, exhibe une pupille translucide et totalement boursouflée par le psychotrope.

Regards croisés entre Kai et Kaneda, Tetsuo a été repéré, c’est l’heure d’initier la bataille. Juste après, on se retrouve à l’hôpital, où le colonel vient féliciter la bravoure de son agent secret allongé sur un lit. Les informations fournies sont précieuses pour le militaire qui ordonne à ses hommes de ratisser la zone du dix-septième district. Un face à face transitionnel magnifique nous permet de revoir Kaneda qui demande à Kei de lui prêter son flingue : « Tu sais, je pense qu’il restait une balle ». Décidément, notre héros n’a pas froid aux yeux.

akira de katsuhiro otomoCommence alors sur neuf planches la mémorable guerre des gangs, celle même qui sera mise en scène dans le film. Cadrage ultra-panoramique sur des motards en furie, cadrage véloce sur un lynchage chorégraphique et parfaitement bien orchestré, plan séquentiel aux tracés percutant sur la confrontation avec les Clowns, éjection de la racaille dans les lieux publics afin de contraster cette guerre des classes, matraquage tenace et figé d’une pétrifiante barbarie. akira de katsuhiro otomoJoker fait son entrée, bouche ouverte et regard obstiné. Ils s’y mettent à plusieurs pour lui barrer la route, mais l’ancien boss des Clowns ne manque pas de ressource et envoie valdinguer pas mal de monde. Cependant, contre la multiplicité des assaillants leur faisant face, les clowns devront très rapidement abdiquer. Tout se terminera dans une orgie violente et charnelle, musicalisée par le couinement des pneus. Ces neuf pages sont mémorables soit, mais elles sont surtout uniques, de par leur mise en scène, leur cadence, leur frénésie, leur tension, leur beauté singulière : du Otomo dans toute sa splendeur et sa maîtrise.

On retrouve ensuite Kaneda, accompagné par Kai, à pleine vitesse, sur une case calligraphiée par le bruit du moteur. Alors que Tetsuo, lui, apparait dans une case de même dimension, avec la même concentricité, mais noyée dans un silence absolu. Il se fera d’ailleurs pourchasser par quelques renégats à la recherche de vengeance qui finiront très vite leurs courses sous les roues d’un camion.

akira de katsuhiro otomoYamagata est posté près d’un hangar, casque sous le bras, il est rejoint par tous les autres membres du comité final. Ils attendent Tetsuo qui nous offre un regard opiniâtre, déterminé, totalement estompé par une trame uniforme. L’épisode s’arrête là, sur un Yamagata combatif et convaincu : « Tu es allé un peu trop loin, n’est-ce pas, Tetsuo ».

akira de katsuhiro otomoUne page titre atypique pour nous présenter l’épisode 16. Le découpage en six cases quadrangulaires est toujours présent, mais il nous dévoile ici six visages, ceux des protagonistes du moment : Kei, Yamagata, Tetsuo, Kaneda, le colonel et Ryu. On constate que tous pointent leurs pupilles sur la droite, sauf Tetsuo qui est en opposition totale, et Kei qui nous fait froidement face. À la simple lecture de cette illustration donc, on prend conscience de la particularité évidente qui caractérise ces deux derniers cités. Le premier, émotionnel, est et sera éternellement à contre-courant ; la deuxième, intellect, saura faire preuve d’une grande partialité dans ses actes et ses jugements. Cette page titre, riche en expressivités faciales et à la tension manifeste, est une parfaite introduction au drame imminent qui se prépare.

akira de katsuhiro otomoCependant, tout commence chez Harukiya, avec un cadrage plongeant sur les véhicules de l’armée stationnant aux portes de l’établissement. La vue d’une voiture sombre prouve la présence du colonel en ces lieux. Ils soumettent le patron à un interrogatoire, voulant en savoir plus sur ce bar et ses fréquentations. Ils iront même jusqu’à abuser de leur autorité en brûlant sa licence d’exploitation. Décidément ce n’est pas de bol pour le colonel, il a été averti trop tard par son agent secret. S’il avait été réellement dans le feu de l’action, il aurait pu connaitre l’heure exacte du rendez-vous et mettre la main sur ces jeunes délinquants. Mais au travers de cette infortune, Otomo souhaitait accentuer sur l’apodicticité que les forces de sécurité, finalement, arrivent tout le temps après les faits.

Pendant ce temps, Tetsuo est toujours harcelé et n’hésite pas à user de son pouvoir pour éliminer ses assaillants. Soudain, dans une mise en scène constamment zébrée et tendue, Yamagata surgit du dédale de conteneurs et éjecte un violent coup de casque sur le crâne de Tetsuo. akira de katsuhiro otomoCe dernier mord à l’hameçon et s’empresse de poursuivre son ancien pote qui, par des zigzags incessants, le mène jusqu’à l’entrée d’un hangar. Yamagata s’y introduit, Tetsuo, par un bond magistral, le suit de très près. À l’intérieur, les portes se referment, tout se noie dans une totale obscurité, suspens... Une multitude de phares aveuglent alors Tetsuo, projetant ses ombres dupliquées sur le sol. Debout sur sa moto, une case nous dévoile sa stupeur sous un jeu de lumière déconcertant de beauté et de fluidité. akira de katsuhiro otomoIl est pris en charge par des chariots élévateurs qui le propulsent dans les airs, la tension est a son apogée.

Mais tout s’arrête là, nous voyons alors Kei sur un scooter volé quelques pages auparavant, générant, de par sa conduite irresponsable, un accident sur moult véhicules de l’armée. Une autre pause détente comme sait si bien le faire Otomo. Cependant, pour que cette dernière ne soit pas trop brutale, il a su noircir les cases de lignes parallèles préservant ainsi la vitesse et la crispation qui nous habitaient jusque là. Kaneda et Kai arrivent sur les lieux, tout semble calme au premier abord, mais très vite, un vacarme explosif se fait entendre depuis l’entrepôt. Yamagata en sort, blessé ; Tetsuo, titubant, le suit de près. akira de katsuhiro otomoC’est alors que, par un dérapage contrôlé, Kaneda entre en scène, visage crispé par l’adrénaline, et retrouve son pote. Petites taquineries et Otomo nous expose un nouveau face à face entre ces deux meilleurs amis du monde. Le premier, quelques gouttes de sueur sur la joue, semble affecté, épris de douleur. Le second, quelques gouttes de sueur sur le front, émet un rictus aux lèvres qui prouve son indécision. Et dans le feu de la conversation, Tetsuo frappe du poing droit et vocifère : « comme quand nous étions gamins ». akira de katsuhiro otomoPar cette simple phrase, Tetsuo démontre, ici, sa frustration accumulée, la relation conflictuelle, mais masquée, qu’il a pu entretenir avec Kaneda. Et il profite de cette surcharge de puissance pour la lui révéler. Je ne pense pas que leur relation passée ai été si disharmonieuse ou traumatisante que ça. En se comportant de la sorte, Tetsuo nous dévoile seulement son degré d’immaturité, abusant de sa nouvelle corporalité pour nous faire un caprice. akira de katsuhiro otomoCe dernier d’ailleurs, convulsant sa mâchoire, subjuguant son regard, crie subitement le nom de Kaneda qui pointe alors son flingue sur lui. Et, par cette situation insoutenable et inespérée, Katsuhiro nous offre un autre face à face, impétueux, époustouflant, surtendu. Tetsuo, suant à grosses gouttes, plongé dans la pénombre, émet un sourire anxieux. Kaneda, le visage lumineux, dénote un regard noyé dans une farouche instabilité. Un face à face apocalyptique au sens propre du terme, puisque le lecteur, aussi, fait face à nos deux héros. Entre eux, Yamagata, les yeux toujours apeurés, ordonne à Kaneda de tirer, de tirer tout de suite.

akira de katsuhiro otomoD’ailleurs, Tetsuo, les bras écartés, l’invite à agir de la sorte, mais Kaneda, toujours indécis, reste immobile. Tous deux savent parfaitement qu’un tel acte ne pourra se produire, car ils sont amis. Et Tetsuo, dans un moment d’accalmie, éjecte, par la force, un fenwick sur Kaneda. Ce dernier parvient à l’esquiver, mais chute sous une tonne de cagettes, il en perdra son flingue. Tetsuo s’agrippe les cheveux, son mal de crâne lui reprend de plus belle, il souffre. Kaneda s’extirpe des décombres et observe alors Yamagata s’emparer du Hudson. akira de katsuhiro otomoCe dernier se retourne, pointe l’arme face à Tetsuo, il semble moins hésitant à agir que son ami qui l’interpelle pour éviter le pire. Mais Tetsuo fait parler son pouvoir, déconnecte Yamagata de toute pratique et l’envoie valser.

Les deux planches qui vont suivre sont les plus tragiques de l’œuvre, grâce à elles, l’épisode 17 se convertit, sans aucune gêne, comme étant l’épisode le plus dramatique de toute l’histoire. akira de katsuhiro otomoYamagata se retrouve projeté en arrière, les yeux remplis d’impuissance, et sa tête vient s’écraser contre la ceinture de Kaneda. Le choc est d’une violence inouïe. La blancheur de la case et les trames légères qui colorent les vêtements ne font que raffermir la déjection sanguinolente produite par l’impact. Kaneda est complètement pétrifié. L’image où on le voit, criant le prénom de son ami décédé, est d’une force immensurable. Le sang qui calligraphie le sol, le bras tendu de Yamagata tenant toujours fermement le flingue, la posture inclinée de Kaneda noyé dans une tristesse absolue. akira de katsuhiro otomoAutant de détails qui font de cet instant le plus sombre, le plus funeste, le plus déchirant, le plus tragique de cette épopée. Et cette même image nous démontre aussi qu’Akira, le manga, doit se lire dans sa version originale, en noir et blanc. Le noir et blanc a une énergie qu’aucune mise en couleur ne pourra égaler. Je me souviens encore de l’épisode 6 de chez Glénat, quand Akira sortait en kiosque en 1990, cette même image avait servi de couverture à l’album. Mais rien à voir, aucune comparaison n’est possible sur l’émotion que l’on peut ressentir à la vue de cette scène lorsqu’on la contemple en noir et blanc. Le noir et blanc possède une force sans équivalent, et Otomo maîtrise cette forme d’expression à son plus haut degré.

Yamagata s’effondre au sol le bras toujours tendu, Kaneda, le visage recouvert de sang, reste muet. Il regarde Tetsuo, affaibli, mais d’humeur apaisée, braque l’arme contre lui et, au travers de l’index de Yamagata tire sur la gâchette en criant « Tetsuo ». akira de katsuhiro otomoÀ cet instant, je suis persuadé que Kaneda demeure incapable de tuer son ami, c’est pour cette raison qu’il n’appuie pas lui-même sur la détente, mais passe par un intermédiaire charnel. Tetsuo, touché en plein estomac, s’envole au milieu d’une case là aussi aphone, figée, bouleversante, comme seul Otomo sait les pondre. Kaneda est encore sous le choc de son acte ; Tetsuo, totalement médusé par ce même acte, se relève et entre dans le hangar. Notre héros enfourche sa bécane et file le rejoindre. Une fois à l’intérieur il prend conscience, sur une double page foisonnante de détails, du désastre accompli : un champ de ruine, des corps gisants à même le sol, et Tetsuo blottis contre un engin défectueux. akira de katsuhiro otomoSans hésiter, sans même savoir pourquoi, Kaneda fonce droit sur son pote qui lui ordonne de déguerpir. Car Tetsuo aussi, contaminé par cette amitié, ne souhaite que survienne le pire. Mais le motard poursuit sa quête illogique et finit par s’écraser à terre sous la fureur impitoyable et instinctive de Tetsuo. L’entrepôt s’effondre alors sur lui même dans un vacarme retentissant, en deçà du corps inerte de Yamagata, le pistolet invariablement bien agrippé à sa main droite.

akira de katsuhiro otomoJuste après, l’armée fait son apparition, donnant une fois de plus raison à Otomo qu’elle arrive toujours après la bataille. Les soldats constatent les dégâts, recensent les victimes et Tetsuo refait surface, réclamant une drogue pour calmer ses souffrances. Kaneda, posté en arrière, lui harcèle un violent coup de bâton sur la tête. Le colonel fait alors son entrée et somme aux jeunes de cesser leur querelle. En le voyant, Kaneda, surpris, a dû sombrer dans une panique évidente : c’est lui qui a la capsule de Takashi, et le militaire se pointe ici même pour la récupérer. Tetsuo, semblant lire dans les pensées, tente de porter une dernière salve sur Kaneda, déchirant son blouson et éjectant de ce fait la pilule qu’il y avait cachée à l’intérieur. En apercevant le comprimé rouler à terre, akira de katsuhiro otomoTetsuo s’empresse de s’en emparer sous les yeux écarquillés du Colonel. Le jeune le porte à sa bouche, l’avale, mais le militaire lui ordonne de le recracher, il pourrait en mourir.

akira de katsuhiro otomoTetsuo, en proie à une douleur inconnue, pousse un hurlement strident et assourdissant. L’acoustique émise paralyse, dans une candeur morbide, toute une case et les sujets lui faisant face. Il s’incurve, brutalement, semblant déchiqueter sa colonne vertébrale. Deux visages, celui du colonel, effrayé, apeuré, inquiet, et celui de Kaneda, foudroyé, abasourdi, désorienté, observent la scène de leurs yeux grand ouverts. Tetsuo s’écroule à terre, épris d’une convulsion lancinante pour finir inerte, à même le sol. Le militaire se précipite près du corps, implore la venue de l’hélicoptère médicale, ausculte le globe oculaire, et reste sans voix... akira de katsuhiro otomoTetsuo serait-il mort ? Kaneda crie alors : « Va brûler en enfer ! » Mais à qui est adressée cette sentence ? À son ami tout juste décédé ou au colonel ? Il est important de bien comprendre qu’à ce niveau de l’histoire, Kaneda n’est absolument pas au courant des expérimentations qui ont été faites sur Tetsuo. En voyant le militaire réagir de la sorte, et surtout après sa phrase émise deux cases plus loin : « Qu’est ce que tu cherches crâne d’œuf ? » il donne l’impression, qu’à cet instant, il y voit plus claire. Non pas qu’il soit pleinement conscient que son ami est devenu un cobaye pour la sécurité nationale, mais il doit maintenant être capable de mettre en relation la tragédie passée avec les agissements secrets de l’armée. Face à une telle insolence, le colonel ordonne à ses hommes d’embarquer le jeune et de ne pas se laisser méprendre par son âge. Kaneda, dans un dernier regard, observe Yamagata, toujours à terre, les bras constamment en croix.

akira de katsuhiro otomoDepuis les hauteurs d’un conteneur, Kei, toujours obsessionnée par cette capsule, contemple la scène lorsqu’un bruit se fait soudainement entendre. Sur deux cases magistrales, densément tramées pour nous faire ressortir la stupeur du colonel, Tetsuo se redresse, semblant revenir du royaume des morts. Son visage, humidifié par la bave, paraît comme attiré par un zénith incandescent. akira de katsuhiro otomoUne fois sur pied, reprenant son souffle, il nous présente une posture affaiblie, arc-boutée, mais qui domine pleinement la prestance surprise et déstabilisée du militaire. Cette illustration, d’une puissance rare, est la première d’une série qui va nous relater la perte de contrôle, progressive et inévitable, du colonel face à Tetsuo. On pourrait presque dire que cette image, d’une poésie déconcertante, marque le début de ce qui va devenir.

Kaneda, toujours baigné par sa récente confrontation, se libère des soldats et fonce sur Tetsuo. Ce dernier se défait du militaire et en fait de même. De nouveau en pleine maîtrise de ses pouvoirs, il génère un souffle d’une virulence monstrueuse et fait valdinguer la matière environnante. Posté face à une avalanche de débris, Kaneda réagit et tâche de s’éloigner du désastre accompli. akira de katsuhiro otomoIl croise alors Kei sur son scooter, monte à bord, et nos deux lurons, dans une fiévreuse accélération, tente d’échapper au marasme. La mise en scène est tumultueuse, les cases sont surchargées par la noirceur de la vitesse et la minutie des détails. Toujours obstiné dans sa quête, Tetsuo lance un nouveau coup sur nos fuyards en leur envoyant une grue en pleine poire. Ces derniers s’effondrent, Kaneda est inconscient. Tetsuo lui se sent comme régénéré, il constate que la pilule qu’il vient d’ingurgiter est bien plus efficace que toutes les merdes prises auparavant. Il fait alors face à Kei qui tente de réanimer Kaneda. Elle lui crie cette phrase : « Kaneda est ton ami, tu l’aurais oublié ? »

akira de katsuhiro otomoLe colonel intervient et demande à être écouté. Tetsuo s’acharne contre le militaire sur une image renouvelant sa position dominante, le colonel résiste, tête baissée. Il essaie de lui faire comprendre ce qui adviendra lorsque la dope aura cessé son effet : « Utilise ton cerveau ! D’où penses-tu que cette drogue vient ? » Tetsuo, immobilisé par ses songes, enveloppé par des débris en lévitation, semble accepter, doucement, son destin. Mais le jeune radote, s’enlise dans une négociation avec le militaire qui somme de l’accompagner et lui demande, sous l’ouïe attentive de Kei, d’accepter ce qu’il est : numéro 41. akira de katsuhiro otomoEn prononçant ce chiffre, le colonel dégage un regard fier et un sourire présomptueux. La physionomie de son visage n’a plus rien à voir avec l’aspect bouffi qu’il avait en début d’histoire. Cravate desserrée, on pourrait presque dire que c’est un beau gosse. Son design a profondément changé, comme si grâce à lui, il avait réussi à intervertir son assujettissement avec Tetsuo. Ce dernier d’ailleurs reste interrogatif, sa paume droite ne révèle toujours aucun numéro, et pourtant il vient d’être nommé ainsi.

akira de katsuhiro otomoL’épisode 18, sorti le 8 septembre 1983, marque aussi la fin du premier volume deluxe d’Akira qui sera publié, lui, un an plus tard, le 21 septembre 1984. Chacun des tomes du manga portera un titre, pour ce premier volet, ce sera TETSUO, normal vu que cette saga raconte avant tout l’histoire de cet adolescent, l’histoire de sa transformation et de son avènement. Pour la première de couverture, Otomo mettra en image une scène des égouts, avec des tons chaud, rougeoyant, pour nous plonger tout de suite dans l’ambiance. Si l’on retire la couverture plastifiée, nous nous trouvons face à une illustration magistrale, foisonnante de détails, riche d’une vie tumultueuse. On peut rester des minutes entières à tout observer. On y voit un bâtiment insalubre qui pourrait bien être le bar Harukiya, des loubards, des motos, des exhibitionnistes. Une foule de jeunes assiste à un sanguinolent règlement de compte. Il y a des embrassades, des orgies, des cadavres. akira de katsuhiro otomoIl y a même une pancarte qui mentionne dans un bon français « Attention clébard taré ». Mais surtout, presque en son centre on peut y dénoter le tag « 2019 BC » pour persévéramment nous replonger dans le contexte. Une illustration hors norme, la plus belle des six que confectionna Otomo, mais fort heureusement pas la plus puissante...







sommaireEpisode 2: AKIRA

akira de katsuhiro otomo

akira de katsuhiro otomoUne double page titre pour introduire cet épisode 19, où nous voyons un enfant au-dessus de la capsule cryogénique. Il est évident que ce gosse est Akira, et qu’il est réveillé. Par cet épilogue, Otomo nous dévoile clairement que le titre de l’œuvre est bel et bien un enfant, et que sa résurgence est toute proche. Cette illustration sera redessinée par l’auteur qui la mettra en couleur pour inaugurer le deuxième tome du manga. Et tout commence dans la nursery, où nous voyons Masaru, Kiyoko et Takashi converser. Tetsuo, sur le point de monter dans l’hélicoptère avec le colonel, semble percevoir cette conversation. Les mutants affirment que ce dernier est maintenant l’un des leurs et qu’il est très puissant, il pourrait même surpasser Akira. Mais Kiyoko connaitrait les moyens d’entraver cette montée en puissance. De ce banal dialogue s’extirpent deux informations profondément intéressantes. D’une part que les pouvoirs de numéro 41 semblent grandissants et inaltérables, évident ! Mais surtout que si ce pouvoir parvient à être supérieur à celui d’Akira, cela pourrait leur porter préjudice, à eux, les mutants, à eux, les produits, les entités de ce mystérieux projet. Si rien, donc, ne doit se situer au-dessus d’Akira, cela signifie que ce dernier doit être l’artisan d’un accomplissement.

akira de katsuhiro otomoSur une vision plongeante et aérienne, où Neo Tokyo paraît inondée par un agencement débordant d’édifices, l’hélicoptère de l’armée annonce son arrivée au QG. Cette planche, d’une beauté exaltante, détaillée, chargée, ne devait pas figurer dans les pages de Young Magazin, mais a dû être dessinée par Otomo spécialement pour la version manga. Juste après, une vue sur le stade olympique en construction nous montre Ryu, posté sur un échafaud, casque de sécurité sur la tête, en train d’observer la fameuse base secrète située à côté. Il y remarque l’effervescence des soldats en son entrée, mais aussi le cratère causé par la première déflagration de 1982. Cette case, par une lecture de haut en bas, semble connecter le cratère, les ruines de la vieille ville et les installations modernes de la base. Si la clé du mystère Akira se trouve là, si Akira lui-même sommeille dans une capsule juste en dessous du cratère, ce dernier n’aurait-il pas été engendré par ce premier ? Rien n’est explicitement dévoilé pour le moment, mais ce dessin, d’une grande clarté, pourrait pousser le lecteur à se poser la question.

akira de katsuhiro otomoLa nuit venue, lorsque Neo Tokyo brille de ses mille feux, on retrouve Nezu, pensif, assis sur un banc. Il est très vite rejoint par Ryu qui prend place à sa gauche. Ce dernier lui tend une pellicule photo inventoriant ses découvertes près de stade olympique. Une pellicule photo en 2020, décidément, Otmo n’a rien d’un auteur de science-fiction. Non ! C’est un auteur profondément moderne, intrinsèquement contemporain, singulièrement humain. Le dialogue qui occupe nos deux protagonistes s’étale sur deux planches, à la mise en scène aérée, alternant les cadrages pour procurer fluidité à sa lecture. Nezu fait toujours preuve d’un grand mystère, recevant des informations confidentielles et pertinentes dont il ne peut révéler la source. Il sait que tout s’accélère, que le projet est en cour, il semble connaitre les desseins de l’armée et dénote une vive envie à les contrecarrer. Nul doute qu’il est animé, lui aussi, par une soif de pouvoir. Ryu quant à lui démontre bel et bien qu’il n’est qu’un exécutant, il obéit aux ordres et rien d’autre. Le fond de ses actions est honnête, il est porté par une conviction sincère, celle surement de changer les choses, de changer le monde. Lui qui possédait un protagonisme évident en début d’histoire n’est en fait qu’une marionnette, dont on détend les fils en fin de journée après usage. Sa posture avachie sur le banc, lorsqu’il se retrouve seul, nous fait clairement penser à ce jouet délaissé. Nezu pointe son ombre vers sa limousine, une preuve de son grade, et reçoit un message de son chauffeur qui lui apprend que Lady Miyako souhaite le rencontrer au plus vite. Il dénote alors un visage inquiet.

akira de katsuhiro otomoDans la candeur éblouissante du laboratoire, nous apercevons Tetsuo allongé sur le scanner, éveillé, les poignets attachés comme si on ne voulait qu’il s’échappe. Il semble parfaitement remis de ses récentes blessures et réclame un peu de musique. Sur deux pages, nous voyons le docteur s’entretenir avec le colonel, une conversation laconique, mais qui apporte des révélations pertinentes. D’une part que le scientifique est véritablement impressionné par les prouesses de Tetsuo, jamais il n’avait travaillé avec un tel sujet. Ici, on note la nature noble et éthérée des desseins du docteur, ce dernier agit au nom de la science, pour le progrès de cette dernière. Il doit être, au même titre que ses collègues d’une génération passée, animé par des fins civilisationnelles ou pour l’avènement d’une nouvelle humanité. Son visage souriant montre qu’il se trouve dans une extase explicite. Ses expériences et analyses semblent poindre le bout d’un tunnel long de plusieurs décennies. En revanche, cette conversation nous révèle aussi toute l’inquiétude du militaire au sujet de l’attitude de numéro 41. Il est impératif de contrôler une telle source de pouvoir, au risque de créer un second Akira. Pour le colonel, le contrôle est primordial, ce qui ne fait qu’attester son sens aigu du devoir et des responsabilités, ce dernier est véritablement gouverné par la sécurité de sa nation. akira de katsuhiro otomoMais surtout, au travers de cette phrase banale, le militaire nous fait clairement comprendre qu’Akira, à son époque, n’a pas su être contrôlé, ce qui a apparemment généré le pire, comme la catastrophe de 82 par exemple, et ceci le terrorise au plus haut point. Nous le savions déjà, mais cela nous est maintenant explicitement confirmé, le projet Akira fut, dans le passé, un projet scientifique, et uniquement scientifique. Trente-huit plus tard, l’armée s’unit au projet, au côté de cette dernière pour y influer une notion de contrôle qu’elle n’avait pas à l’époque. Et le colonel, au travers de sa prestance, de sa carrure, de son charisme, est la métaphore parfaite de cette notion.

Sur une planche et demie, nous revoyons alors Kei et Kaneda dans leurs cellules respectives. La première, assise sur un lit, semble concentrée, pensive, préoccupée. Le second, sur les nerfs, frappe du poing, ne supportant cette incarcération.

Nous retrouvons ensuite Nezu, la cadence vive et rapide, qui pénètre dans un temple spacieux et aéré. Au fond d’une pièce, il rejoint une personne postée sur une chaise basse, cette dernière se plein de son retard. akira de katsuhiro otomoNezu s’incline, tel un fervent religieux et fait alors face à Lady Miyako, femme corpulente, à la belle coiffe et parée de petites lunettes rondes. Un halo de lumière se dessine juste derrière elle. Accroupie dans une pose méditative, elle tient un mala dans les mains, sa tunique blanche et immaculée laisse entrevoir une écharpe de couleur. Et soudain, dans la mouvance de son poignet droit, elle divulgue un numéro 19 marqué sur sa paume. Miyako serait donc un mutant, au même titre que Takashi, Kiyoko et Masaru. Cependant, elle ne présente pas du tout la même physionomie que ces derniers. Elle ne ressemble pas à un enfant à la tête de vieillard, son physique a l’air d’être en concordance avec son âge. Cela signifierait-il quelque chose sur ses réelles aptitudes ? Sa posture nous mène à penser que c’est une prêtresse et son influence, au vu de la station courbée de Nezu, doit être très grande. Elle raconte son rêve : un désastre imminent qui changera la face du monde, Akira n’en sera pas forcément l’origine, il n’est qu’un pion au sein de l’échiquier. Les trois planches qui relatent ce dialogue sont peu chargées, entre trois et cinq cases, ce qui rend ce dernier totalement lapidaire et pondéreux : tout est très flou, baigné dans une subjectivité sacrale. Ceci dit, on ne peut s’empêcher d’y émettre quelques interrogations et conclusions. Tout d’abord, Nezu semble être à l’écoute des directives de Miyako, sa posture courbée nous montre finalement que lui aussi n’est qu’un exécutant. Cependant, c’est lui qui donne les ordres à Ryu et donc fomente les pratiques de cette organisation antigouvernementale. Lors de l’évasion de Takashi, Ryu, et de ce fait Nezu, croyait avoir libéré Akira. akira de katsuhiro otomoOr, cette directive ne pouvait venir de la prêtresse, car elle doit évidemment savoir qu’Akira dort sous zéro absolu dans les entrailles de la Terre. Ceci prouve la flagrance que Nezu agit pour son compte, ou au pire pour le compte d’un autre pouvoir en place. Mais, si Nezu agit pour son propre compte, Miyako, munie de ses facultés mentales, devrait le savoir. Or cela ne semble pas la perturber. De plus, pourquoi la vieille n’a jamais révélé à Nezu de l’endroit où sommeille Akira ? Parce qu’elle le sait, c’est évident, les chiffres sur sa paume droite en sont la preuve. Si Nezu empeste la félonie, Miyako, elle, est une manipulatrice de premier ordre, c’est d’ailleurs pour cette caractéristique même qu’elle est le pilier du récit. Miyako manipule Nezu pour arriver à ses fins, elle souhaite s’accaparer d’Akira et utilise son petit rat pour y parvenir. Bien évidemment ce dernier n’y voit rien, car il est trop emporté par son amour propre et ses projets personnels, mais elle l’utilise bel et bien. Elle aussi souhaite être actrice de cet accomplissement qui changera la face du monde.

Voilà donc l’épisode 19 s’arrête là, vingt planches d’une densité et d’une intensité rare. Deux factions clairement mises en évidence : le colonel et le docteur d’un côté, et Lady Miyako de l’autre. On pourrait presque dire le politique et le religieux. Tous cherchent à mettre la main sur Akira et à contrôler cette entité qui nous fut révélée pour la première fois dans la page titre de ce chapitre. Maintenant, on ignore absolument tout de la finalité d’une telle recherche, on ne connait pas le pourquoi. Soit Akira procure le pouvoir, cela semble évident... mais dans quel but ? L’incompréhension est ici dépeinte dans une nébulosité des plus transcendantale.

Une porte s’entrouvre, deux soldats viennent chercher Kei pour un interrogatoire. Cette dernière, en pleine méditation, est posée sur le lit, droite et sereine. akira de katsuhiro otomoDurant les déplacements le long des couloirs, les cases sont claires, quelques lignes de vélocité nous poussent inexorablement à comprendre ce qu’observe Kei : des caméras de sécurité, des capteurs... Son visage, la bouche complètement concave, n’exprime pas la tristesse, mais plutôt une méticuleuse concentration. Elle est d’ailleurs insensible aux radotages d’un des gardes. Ils entrent dans un ascenseur, Kei est toujours très observatrice, le cadrage, à ce moment, est très découpé, chaque fait et geste nous est dévoilé. Soudain, la camera à l’intérieur de l’ascenseur explose et, juste avant la fermeture des portes, la jeune femme expulse l’un des gardes au dehors. L’autre, enfermé maintenant avec elle, tente de faire feu, mais son arme ne répond pas. Kei, surprise, lui défonce la mâchoire par un violent coup de coude dans une image qui, là aussi, combine merveilleusement le statisme de l’instant à la vélocité de la percussion. Nous savions Kei agile et expérimentée... elle démonte ici être une crack au corps à corps. Cependant, suite à cette scène, nous restons profondément dubitatifs. Que s’est-il passé avec la caméra et l’arme du soldat ? Kei posséderait-elle le pouvoir ? Serait-elle manipulée en ce moment du récit ? Des interrogations en suspens. Dans tous les cas, elle nous montre une toute nouvelle facette de sa personnalité, combative, intuitive et opiniâtre.

akira de katsuhiro otomoTetsuo, dans une salle spacieuse, fait des exercices quand l’alarme retentit. Son vacarme semble envahir l’édifice dans son intégralité, sous l’emportement du colonel et l’interpellation des mutants. Kei, toujours froide et impavide, se défait de ses menottes, elle est alors armée. Dans une succession de cases noircies par des lignes parallèles, elle se fait prendre en chasse par des soldats, mais répond avec fermeté et sureté. Dans l’élan de sa course, elle se murmure à elle même qu’elle doit impérativement joindre Ryu, ce qui atteste qu’elle n’est pas manipulée. Elle est parfaitement lucide, consciente de ses actes, faisant preuve d’une réactivité époustouflante, d’une force de jugement phénoménale. Mais soudain, elle se retrouve dans une voie sans issue, sept soldats sont à ses trousses. Et lorsque l’un d’eux mène l’assaut final, Kei disparait de la case.

Apprenant la nouvelle, le colonel pique une crise et ordonne à ses hommes de la rattraper immédiatement. akira de katsuhiro otomoMais Kei est plongée dans l’obscurité, totalement surprise et interrogative, elle se demande même où elle est. Une page entière nous montre cette situation paranormale, noyée dans un noir intense et profond où seule sa félinité blanchoie la scène. Un halo de lumière pointe au-dessus sa tête, juste derrière elle. Si l’on en juge le mouvement séquentiel proposé par ces trois cases, elle semble se retourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Mais le halo a disparu. Que peut-on conclure d’une telle lecture ? Que le halo pointera toujours derrière elle ? Difficile de répondre. Cependant, on ne peut s’empêcher de faire la comparaison avec ce halo de lumière qui figurait juste au-dessus de Miyako quelques pages auparavant.

Le colonel apprend que Kei est introuvable, et questionne le docteur afin qu’il émette son avis. Sans analyse, ce dernier ne peut affirmer si oui ou non elle possède le pouvoir. Nous savions Kei munie d’un certain don de perception, d’une aptitude mentale indéniable. Mais de là à détruire des objets, à se téléporter ou à posséder des facultés similaires à ceux des mutants, il y a un chemin...

akira de katsuhiro otomoAvachi sur son bureau, tête sous un livre, Tetsuo semble faire la sieste. Il est brusquement réveillé par l’irruption de Kei dans la pièce, visage totalement éberlué par sa soudaine présence en ces lieux. Il la reconnait, mais n’est pas plus impressionné que ça par cette brutale apparition, il reste calme. Kei se concentre, numéro 41 sent l’énergie, elle s’accapare de son arme et, sous un regard glacial, fait feu sur Tetsuo, le visant en plein cœur. L’impact, sourd et paralysant, illumine la légère trame qui tapisse la corpulence de l’adolescent. Il est alors projeté en arrière, grimaçant d’une douleur manifeste.

Accroupi au sol, numéro 41 tente de se resaisir et propulse sur Kei l’ensemble du mobilier présent dans la pièce. Une case sombre, tramée et rayée, parvient à simuler deux perceptions bien distinctes : la vitesse à laquelle furent projetés les objets, et la brutalité avec laquelle ils cessèrent leur envol lorsque Kei en prendra le contrôle. Dans un excès de colère, Tetsuo génère un souffle qui balaye l’intégralité de la cloison. La jeune femme, gracile et légère, s’extirpe des lieux et prend la fuite en courant. Numéro 41, l’hémoglobine dégoulinant le long de son bras gauche, la suit d’un pas lent. Mais très vite, elle stoppe sa course, entravée par la subite fermeture des portes anti-incendie. Tetsuo s’approche, confiant. Et Kei donne alors l’impression de passer au travers du portillon, projetant une ombre inédite sur la paroi. akira de katsuhiro otomoL’adolescent, surpris et interloqué, déchiquette la porte dans un vacarme tiède et vivifiant. En deçà, deux soldats, mais aucune trace de Kei. « Elle s’est téléportée » susurra Tetsuo, montrant un visage incroyablement beau, symétrique, mature cette fois-ci, aux orbes totalement écarquillés.

Dans les couloirs du bâtiment, c’est l’effervescence. Kaneda, accompagné par deux gardes, se retrouve très vite noyé dans une marée tumultueuse de militaires. Il lance quelques blagues à ses guides, révélant sa nature profondement innocente, toujours en retrait des préoccupations tangibles qui l’entourent. Mais soudain, le bruit des armes se fait entendre dans une page ésotérique et tendue. Pas mal de soldats sont projetés contre les murs, d’autres cherchent à fuir. C’est alors que Kei fait son apparition, stoïque, livide, le regard statique. Elle est harcelée par de multiples coups de feu, mais ces derniers, dans un doux mystère, ne parviennent à l’atteindre. Kaneda, surpris de la trouver, réussit à se défaire de ses gardes et arrive de justesse à se glisser jusqu’à elle. akira de katsuhiro otomoLe jeune, sourire prononcé aux lèvres, lui déclare à quel point il est heureux de la revoir et l’entoure de ses bras menottés. Kei reste pleinement indifférente, silencieuse, pointant sur lui ce même regard, vide et invariant. Ils se téléportent alors dans une salle d’armement. Kaneda change de faciès, interloqué, à la mâchoire chargée d’incompréhension. Kei, elle, est toujours immobile.

Dans un bureau, le colonel, accompagné par trois scientifiques, examine la vidéo où Kei se téléporte. Tous dénotent une stupeur évidente au vu de l’enregistrement : Transfert instantané de matière. L’un des chercheurs compare cette faculté à celle de Takashi, un autre le contredit. Le militaire, désorienté, mais semblant comprendre la trame du problème, contacte le docteur afin de prendre des nouvelles de Tetsuo. Ce dernier est totalement rétabli, juste un modeste traumatisme psychique, surtout causé par sa susceptibilité. Numéro 41 s’entretient alors avec le savant, sur son pouvoir, sur l’envie de le surpasser. akira de katsuhiro otomoLe doc fait preuve ici d’un grand professionnalisme à parlementer avec son patient, lui offrant toujours des réponses posées et bien pensées. Tetsuo semble être conscient qu’il n’est pas le seul à posséder de telles facultés et il laissera le scientifique sans voix lorsqu’il nommera Akira. Tetsuo souhaite le rencontrer, mais le polymathe lui affirmera que c’est impossible, ce dernier dormant sous zéro absolu. Il lui apprendra par la suite qu’Akira a été développé par d’autres chercheurs avant la guerre, lui ne détient qu’une compilation d’informations théoriques s’étalant sur plusieurs décennies. Et quand Tetuo lui demandera s’il était déjà en sommeil cryogénique avant la Grande Guerre, la réplique évasive du docteur ne fera que confirmer la connaissance réelle qu’il a sur l’origine du conflit. Dans tous les cas, Tetsuo fait preuve d’une interaction manifeste avec les autres mutants du projet, il semble même, à ce moment du récit, intimement lié à Akira.

akira de katsuhiro otomoL’épisode 22, sorti le 7 novembre 1983, s’introduit sous une magnifique posture du colonel, hachuré de mille lignes afin de texturer son costume. Une illustration belle, majestueuse, qui montre un facies et un regard noble, amalgamant la préoccupation, la conviction et la fermeté du militaire. Ce dernier est sans aucun doute, avec Kei, le personnage central de l’œuvre, ses actes et décisions seront déterminants dans le déroulement de l’histoire. Cependant tout commence dans la salle d’armement, Kaneda reste désespérément déboussolé de se trouver en ces lieux. Kei, toujours mouvé dans un comportement incompris, défonce une serrure à code et pénètre dans une vaste et sobre pièce qui s’apparente à un laboratoire d’étude. Elle s’approche alors d’une arme, massive, connectée à une batterie, une machine de guerre certainement très puissante.

Le colonel, de son côté, entre dans la nurcery, il ne souhaite en aucun cas être dérangé. À l’intérieur, tout est noyé dans un silence viscéral. Les planches aérées, meublées de cases gigantesques et complètement vides de caractère, ne font qu’exalter ce sentiment de quiétude. akira de katsuhiro otomoKiyoko, Masaru et Takashi sont en pleine méditation. Les traits de leur visage dénotent une dose de concentration. La mise en page, plaçant Kiyoko au centre face à une peluche en lévitation, nous force à penser qu’elle agit avec l’aide de ses compagnons. Postés dans cet état de recueillement, leur physionomie exhale une certaine beauté, en opposition totale avec cette turpitude dont ils faisaient preuve en début de récit.

Mais on retrouve Kei, la machine de guerre en main, qui dégage une salve pour tester l’engin. Kaneda déblatère des paroles qui paraissent toujours hors sujet. C’est alors qu’Otomo nous dépeint un parallélisme facial époustouflant. Au cœur même de la planche, deux cases, sourdement rayées, nous montrent Kei et Kiyoko balancées d’une mouvance symbiotique : même posture, même torsion du cou, même regard inquisiteur, même valse capillaire. Ce syncrétisme visuel, totalement époustouflant je me répète, nous prouve donc que Kiyoko est en train de manipuler Kei, qu’elle lui dicte sa conduite afin d’exécuter un plan bien précis. akira de katsuhiro otomoLes trois mutants sont éveillés par la présence muette du colonel qui les interroge alors sur le but de leur agissement. Numéro 25 prend la parole, et de se fait, étant toujours connectée à Kei, lui oblige à dire ses mots sous l’oreille attentive de Kaneda. Elle déclare au militaire qu’il faut tuer Tetsuo. Un rêve prémonitoire lui fit voir une destruction cataclysmique, des ruines innombrables, des morts par milliers. C’est Akira qui sera la cause de ce désastre... et Tetsuo ? Ici, Kiyoko n’est pas du tout explicite dans sa dictée, elle n’énonce pas la véritable responsabilité de numéro 41 dans cette catastrophe annoncée. Est-ce lui qui va réveiller Akira ? Est-ce lui qui va pousser Akira à générer ce cataclysme ? On n’en sait rien et le colonel reste très perplexe, mais Kiyoko est formelle : il faut éliminer Tetsuo. Les mutants seuls ne pourront accomplir cette tâche, c’est pour cette raison qu’elle fait appel à Kei, l’équipant du meilleur armement possible, afin de mettre un terme cet accomplissement. akira de katsuhiro otomoLe militaire est évidemment mal à l’aise, le contrôle lui échappe, une terroriste déambule dans ses propres bâtiments, équipée d’un laser. Tetsuo, lui, accompagné du docteur, dévale d’un pied ferme les couloirs du quinzième étage.

Mais dans l’atelier, Kei change de visage, laisse tomber l’arme et pousse un cri aigu et perçant. Surprise de voir Kaneda, elle se demande ce qu’elle fait là. Kiyoko, de son côté, s’évanouit dans son lit, mettant un terme à leur connexion : Kei est maintenant libre. Le militaire profondément contrarier par cette situation quitte les mutants et se retrouve alors face à Tetsuo, le scientifique a été contraint de le mener jusque là. Numéro 41, nacré d’un regard hautain, souhaite qu’on lui fasse les présentations. Il s’introduit, sous la déconcertante impuissance du colonel, dans la chambre des enfants, Masaru et Takashi le braquent des yeux. Kiyoko, dans un sursaut d’énergie, le dévisage et mentionne son prénom comme si elle le connaissait de longue date. Dans une posture arrogante, Tetsuo taquine les mutants qui restent imperturbables. Le militaire lui ordonne d’arrêter et de retourner dans sa piaule. Tetsuo lui fera comprendre qu’il n’a aucun ordre à recevoir de sa part, et qu’il n’est pas un numéro. Pour le colonel, la perte de contrôle se fait maintenant profondément ressentir.

akira de katsuhiro otomoD’un coup de laser, Kei tente de détruire les menottes de Kaneda, et elle y parvient habilement. Elle commence alors à s’interroger sur d’éventuels agissements de la part de ce dernier lorsqu’elle était totalement inconsciente. Kaneda dévoilera un visage stupéfait à l’entendre dire s’il l’avait touchée. Pauvre Kaneda, finalement très innocent et accusé de pervers à tort. Sa figure décontenancée nous pousse, naturellement, à fortement nous attacher à lui, à lui vouer une douce empathie : c’est finalement un brave gosse ! Pendant ce temps dans la nursery, Tetsuo souhaite savoir où est Akira. Le colonel, surpris par sa requête, demande des explications au docteur, mais ce dernier lui affirme qu’il n’a rien dit. Numéro 41 réitère sa question, « Il n’est pas ici » lui répondra le militaire. L’adolescent observe alors Takashi, d’un regard profond et interrogatif. Un flash-back, sublimement mis en page, lui revient en tête : l’épaisseur marbrée de la nuit, les phares de sa moto illuminant une silhouette. Il se souvient de l’accident et semble comme terrorisé. Numéro 26, le visage transpirant, paraît imbibé d’une peur trépidante. Tetsuo lui harcèle un coup et, dans l’effervescence, s’en prendra aussi à Kiyoko, lui faisant éclater le coin de son lit. Masaru réagit très vite et, avec l’aide de Takashi tout juste relevé, ils tentent de dominer Numéro 41 en le scotchant dans les airs. akira de katsuhiro otomoLe colonel, dans une nouvelle case claire et statique, prie aux mutants de cesser cette comédie. Tetsuo, après sa chute ombragée, fait exploser le fauteuil de Masaru qui s’écroule à terre. Le militaire s’interpose et ordonne au jeune de se calmer.

Deux planches éclatantes ou onze cases peu chargées en dialogue, nous raconte, dans une lecture stable et charnelle, la perte de contrôle définitive du colonel. Ce dernier, imposant et massif fait face à numéro 41 qui semble l’ignorer du regard. Surpris, les jambes du militaire commencent à flageoler, Tetsuo devient passionnément dédaigneux. Le chef de l’armée est sur les genoux, essayant avec ses bras de contrecarrer l’apesanteur qui le domine. Mais ses mains s’effondrent sur le sol, son crâne s’y dépose ensuite lentement, et Tetsuo lui marche dessus. akira de katsuhiro otomoCette séquence incroyable, qui dégage une crispation continue et intenable, se termine sur un cadrage plongeant et théâtral : l’adolescent piétine le colonel allongé et exténué, sous les yeux déroutés du docteur et de Masaru. Cette estampe, d’une ostentation baroque, nous montre, à sa simple vue, la capitulation d’un lointain passé, la chétivité de l’armée toute puissante, l’ignorance explicite de cette science présomptueuse, le tout sous la domination flagrante de numéro 41, en pleine possession, lui, de ses moyens. Une image rutilante et radieuse, tramée et ombragée à souhait, qui nous pousse à éterniser nos pupilles et à prendre purement conscience de l’évidence : Tetsuo est et sera perpétuellement incontrôlable.

Mais Kiyoko tente de réagir, et tâche de reprendre contact avec Kei. Cette dernière dévale d’ailleurs les couloirs au côté de Kaneda et stoppe brutalement sa course. Elle s’enfonce alors dans un hall secondaire, meublé de générateurs, jusqu’à se retrouver devant un ascenseur. Tetsuo, lui, s’acharne toujours sur les mutants.akira de katsuhiro otomo Il fait face à numéro 25, en pleine méditation, et tache de lui porter un coup fatal. Le lit explose dans un flamboiement ardent et volcanique, mais Kiyoko est intacte, en lévitation, assidûment focalisée dans son obsécration. La vue en contre-plongée où l’on voit Kiyoko planer pourrait presque s’apparenter à une vue plongeante où Tetsuo, ici, semble finement dominé. Le colonel enfin se relève, supplie numéro 41 de laisser les enfants tranquilles. Ce dernier lui relance donc la proposition : « où est Akira ». C’est alors que le docteur intervient, il souhaite le dire, mais le militaire lui interdit. Le scientifique s’obstine, pourquoi ne pas essayer ? Mais le colonel, bien plus lucide apparemment, consolide sa position.

Vu ses facultés, il ne devait pas être difficile pour Tetsuo de trouver réponse à son interrogation. Connaissant l’interaction qu’il entretient avec les mutants, une simple lecture dans les pensées lui aurait suffi à capter cette information. Mais Otomo insiste sur cette négociation entre le colonel et le docteur pour tout justement renforcer le contraste qui existe entre la théorie scientifique et la responsabilité militaire. akira de katsuhiro otomoEt c’est à ce moment-là que le savant conjure : « Laissez numéro 41 essayer de contrôler Akira ! » Quelle révélation ! Enfin nous prenons connaissance de la finitude de Tetsuo. Il n’est là que pour pouvoir, ou devoir, contrôler Akira. Trente années d’étude, trente années d’analyse de données théorique, trente années de patience aussi. Et le scientifique veut tout mettre en pratique maintenant, comme s’il était convaincu que Tetsuo était apte à contrôler Akira, lui qui paraît incontrôlable. Pourtant le docteur sait ce qu’est Akira, il est conscient du pourvoir destructeur de ce dernier, il sait qu’il fut la cause de la troisième guerre mondiale. Il sait tout ça et malgré tout il ne semble pas douter un instant que c’est le moment de passer à la pratique. Je ne pense pas que le scientifique fut soudainement pris par des envies de grandeur ou de prix Nobel. Il doit se trouver dans un état de profonde frénésie, totalement absorbé par ses travaux et leur conclusion. Il voit en Tetsuo le sujet par excellence et ne voudrait en aucun cas perdre cette occasion de pouvoir, comme il le dit, contrôler Akira.

akira de katsuhiro otomoMais le colonel est formel, il crie « non !!! » dénotant un visage imbibé de tristesse et d’impuissance. Tant que subsiste le moindre doute, ils ne peuvent se permettre de prendre ce risque. Le docteur prêtant assumer la charge d’un tel acte, il est confiant dans ses analyses et études. Tetsuo tâche de tranquilliser le militaire en lui proférant des répliques qui pourraient paraître puériles au cœur de cette conversation d’adultes responsables. Mais le colonel persiste : « vous n’avez pas idée de ce qu’est Akira ! » En prononçant cette sentence au savant, Otomo met clairement en confrontation le scientifique, excité par ses expériences et ses théorèmes voire même son égo, au militaire dénudé d’une obligation civile et morale. Mais Tetsuo insiste, charme le docteur qui lui reste dans l’indécision. Le colonel s’obstine dans sa négative et numéro 41 lui fait éclater la tête contre le sol. Encore une case déroutante, qui montre toute l’impuissance du militaire face aux présents faits.

akira de katsuhiro otomoPendant ce temps, Kei et Kaneda se retrouvent sur les toits, dans une image sombre et tramée pour nous faire ressentir toute la fraicheur de la nuit. Kei est rapidement interpelée par une lumière vive et brasillante s’extirpant d’un dôme. Les jeunes s’approchent, grimpent, et se situent alors juste au-dessus de la nursery. Tetsuo apparait, il est avec le doc et sait maintenant où se trouve Akira. Kaneda, le voyant, ne restera pas tétanisé très longtemps. Il envoie un coup de laser qui transperce de sa luisance une case en son milieu. Tetsuo, pétrifié, observe la scène, et remarque son ami amorcer sa chute pour finir noyé dans le ramage d’un arbre. Kei le suit de près. Le scientifique et numéro 41 sont médusés, ne comprenant cette soudaine intrusion. akira de katsuhiro otomoMais à peine remis de sa dégringolade, Kaneda, convulsé d’un regard obstiné, commence à tirer sur son pote. Il tire à répétition, dans une composition segmentée et foisonnante, mais Tetsuo parvient à éviter les coups. Ce dernier fait alors parler son pouvoir et provoque un véritable tremblement de terre, déchiquetant en mille morceaux le sol bariolé. Kaneda ne perd pas son équilibre, il poursuit ses tirs à répétition. À ce moment, il donne même l’impression d’être aux commandes d’une console de jeux vidéo. Il accumule les salves dans tous les sens, avec une passion renversante. Numéro 41 tente de se planquer, mais il se retrouve très vite enfoui dans les décombres. Face au carnage, l’adolescent change de physionomie et émet un timide « Tetsuo », preuve qu’il devait être immergé dans une frénésie incontrôlable. Regretterait-il son acte ? Il ne faut pas oublier que Kaneda serait incapable de tuer son ami.

akira de katsuhiro otomoOn voit alors Tetsuo, dehors, amorçant une chute vertigineuse face à l’énorme bâtiment de l’armée. C’est la première fois qu’Otomo met en scène la grandeur architecturale de Neo Tokyo. Un visuel tétanisant, impactant, noyée dans un dégradé de noir profond, qui enfle la monstruosité de l’édifice. Tetsuo se crache sur une bâtisse, demeure indemne et dénote une importante satisfaction de maîtriser enfin la téléportation. Dans la nursery en ruine, Kei et Kaneda se retrouvent face aux mutants, et reconnaissent immédiatement Takashi. Kei s’approche, le parallélisme entre sa figure et celle de Kiyoko lui fait comprendre que c’est cette dernière qui l’a guidée jusque là. Elle lui demande alors qui est Akira.akira de katsuhiro otomo Et Kiyoko, de son visage hypnotisant, lui répond que c’est l’un des leurs, qu’il porte le numéro 28 et qu’il est enterré sous le site olympique. Pendant ce temps, le colonel, visage ensanglanté, retrouve ses facultés, se remet sur pied difficilement et démontre sa surprise en voyant les jeunes prisonniers en ces lieux.

Mais toujours habité par sa fougue obsessionnelle, Kaneda demande à Tetsuo de sortir des décombres. Numéro 25 annonce alors qu’il n’est plus ici, qu’il est parti pour Akira, et qu’il faut le stopper au plus vite. Le colonel, fou de rage, comprend de suite que le scientifique lui a révélé la cachette. Mais le docteur se justifie, par un mensonge manifeste, qu’il n’avait pas le choix, car Tetsuo était devenu hors de contrôle. À aucun moment nous n’avons été témoins de cette scène, ce qui prouve bien qu’elle n’a jamais eu lieu, et que le savant ment. Ce dernier a volontairement dit à Tetsuo où se trouvait Akira, parce qu’il souhaite conclure ses années de labeurs, il souhaite assister au réveil d’Akira, il souhaite matérialiser ses décennies d’analyse, d’étude et de théorie. Encore une fois, par une double case surprenante, Otomo dépeint habilement cette symbiose contrastée entre science et militaire. En haut, le visage du docteur, clairvoyant, immaculé, noble, mais profondément irresponsable et inconscient. En bas, le visage rempli de sang du colonel, la mâchoire convulsée, le regard pénétrant, démontrant avec hargne son sens des responsabilités. Un portrait d’une grande noblesse là aussi, mais plus sombre, plus opaque.

akira de katsuhiro otomoCependant, il est temps pour Kei et Kaneda de déguerpir des lieux. Cette dernière parvient à découvrir la sortie de la nursery, mais pas mal de soldats grouillent dans les parages. Sur sept pages, Katsuhiro va mettre en scène l’échappée de nos deux jeunes, dans une cadence folklorique et burlesque. Ils dramatiseront sur l’état de santé du colonel pour détourner l’attention. Ils tâcheront de se faire discrets pour filer en douce... Mais tout finira très vite dans une escalade de course poursuite, de dégringolades désopilantes, de coups de feu totalement inefficaces. Et ceci, sans aucune retenue et avec une dose d’humour qui permet tout justement de décompresser un peu des tensions passées, et certainement futures. Bref, nos deux jeunes arrivent au final de l’escalier, il n’y a plus de marche pour aller plus bas. C’est alors qu’une silhouette s’extirpe de la pénombre. Un homme, déclarant appartenir à l’organisation qui a comploté l’évasion de Takashi, prétend qu’il peut les aider à sortir du bâtiment. akira de katsuhiro otomoEt nous retrouvons donc notre fameux espion, ou agent secret, le personnage le plus étrange de toute l’histoire, celui qui engendre des situations hautement insipides au récit. Maintenant, dans ce cas présent, il aura au moins prêté main-forte à nos deux héros pour qu’ils puissent s’échapper définitivement de ce lieu affreusement gardé. Car même si Kei ne fait nullement confiance en ce personnage, le vacarme d’une troupe de soldats pointant ses sabots les oblige à le suivre. Un dessin unique dans Akira nous les montre, tous les trois, en ombre chinoise, en train de dévaler un hall. Au travers d’une baie vitrée, Neo Tokyo semble s’estomper dans l’intimité nocturne.

Dans la nursery en ruine, des soldats tentent de remettre en fonctionnement l’électricité et la climatisation. Dans un coin, Takashi et Masaru écoutent Kiyoko : « Nous devons essayer de contrôler le futur. Il n’y a pas qu’un seul chemin... » Pour elle, le réveil d’Akira est inévitable, l’important est donc ce qui va suivre. Ses angoisses se dilueront alors sous la vue du bâtiment de l’armée, immense, énorme, rendant les gratte-ciel environnants totalement insipides.akira de katsuhiro otomo Là aussi, je ne pense pas que cette planche soit parue dans Young Magazin, mais fut dessiner spécialement pour le manga. Je profite d’ailleurs de cette case pour ouvrir une petite parenthèse. Cet épisode 25, sorti le 19 décembre 1983 marque le premier anniversaire d’Akira, preuve qu’Otomo tient le coup et la cadence. Durant les deux premières années, c’est à dire 1983 et 84, Otomo va maintenir un rythme effréné, il publiera 20 planches tous les 15 jours (une page titre et dix-neuf pages de récit). Seuls les épisodes 38, 42 et 45, parus fin 84, auront 17 planches. Ce qui représente une production énorme, surtout lorsque l’on contemple le travail accompli. Pressionné par cette cadence contractuelle, Katsuhiro n’aura pas forcement le temps de mettre en scène tout ce qu’il désirait : ce qui explique ces modestes différences entre la version magasine et la version manga. La page contenant cet imposant building est extrêmement riche en détail et précision, peut être qu’elle doit compter à elle seule des journées entières de travail. Ce genre d’illustration donc, Otomo les élaborait en dehors de son contrat avec Young magasin pour qu’elle puisse embellir par la suite le manga final. Dans l’ensemble de l’œuvre, les plus grosses différences se situent à la fin de l’histoire, dans le volume 6, où Otomo y a rajouté près de 50 planches qui ne figuraient pas dans Young Magazin. Voilà pour la petite parenthèse...

Pendant ce temps donc, on voit une camionnette sous un tunnel, l’espion est au volant. Au contrôle de police, il montre des papiers et donne l’air d’être tendu. Un agent ouvre la porte arrière pour examiner le contenu, rien à signaler. Le véhicule peut poursuivre sa route et s’enfonce dans l’embrasement urbain, pendant que Kiyoko termine sa phrase, prétendant que le futur immédiat dépend dès lors de nos deux échappés.

akira de katsuhiro otomoL’épisode 26, sorti le 2 janvier 1984 dans Young Magazin, nous montre une Kei belle, combative et déterminée en page de couverture. On remarque sur cette dernière que les katakanas d’Akira sont placés en arrière-plan, derrière la jeune femme, alors que depuis le début de la saga, le titre était toujours imprimé au-dessus du dessin. Otomo va confectionner ce style de mise en scène sur cinq chapitres afin de donner plus de prestance à ses personnages. De plus, je ne pense pas que cela fut gênant pour son œuvre de masquer légèrement le titre, après une année d’existence, ce dernier devait être bien ancré dans l’inconscient collectif.

Et tout commence avec une nouvelle journée qui s’amorce sur le site olympique en construction. Dans un monte-charge, Ryu, toujours travesti en tâcheron, observe la base secrète située juste là. Il y remarque une effervescence anormale des forces de l’ordre, beaucoup de soldats s’agitent, démontrant une tension flagrante. Dans une cantine, imbibée de monde et exubérante de vie, une centaine d’ouvriers savourent un repas bien mérité, il doit être midi. Tous montrent une posture singulière, une démarche propre, une attitude intime. Cette case, saturée de détails, prouve encore une fois qu’Otomo est un auteur maniaque, soucieux de réalisme et débordant de talent. Je me demande combien de temps il lui faut pour esquisser une telle scène, surtout que cette dernière n’a qu’un rôle transitionnel. Mais Akira, dans sa globalité, est avant tout une estampe graphique, un choc visuel, une ivresse immersive et sensorielle, en noir et blanc. akira de katsuhiro otomoC’est pour cette raison même que c’est une œuvre unique en son genre, un pavé monumental de l’art contemporain. Au coin d’une table, Ryu discute avec son compagnon, il lui fait part de ce soubresaut d’activité militaire et lui propose de passer à l’action.

Ce n’est pas explicitement énoncé dans ces pages, car on nous le révèlera bien plus tard dans le manga, mais cette journée présentement racontée est le 16 avril 2020. Durant toute son écriture, Otomo a beaucoup joué avec les sauts temporels quantitatifs. Il s’attarde sur des planches entières, voire des chapitres entiers, pour narrer un instant de quelques heures, comme il peut faire écouler plusieurs semaines entre deux simples cases. D’ailleurs, cette après-midi du 16 avril va s’étaler sur huit épisodes.

Dans une ruelle périphérique de Neo Tokyo, trois gamins s’amusent, un véhicule est garé sur le trottoir, l’ambiance est calme et posée. Nous retrouvons alors Kaneda en train de boustifailler comme un bougre, les yeux rivés sur son bol. akira de katsuhiro otomoIl est accroupi au côté de l’espion, pensif et lointain, dans une salle exiguë et joliment meublée. On y remarque un tube cathodique et un téléphone de première génération, ce qui atteste que Katsuhiro calligraphie sauvagement son monde actuel. À gauche une porte coulissante donne sur un escalier, nous invitant à monter les marches. À l’étage, une vue plongeante pointe sur une table basse recouverte d’armes en tout genre. On y voit Kei discuter avec Chiyoko, membre de la résistance. La jeune femme lui fait clairement sentir ses doutes sur l’identité de l’espion. Si Ryu pouvait le rencontrer, elle serait alors fixée sur ce qu’il est vraiment. Il est d’ailleurs étrange que Kei, à un moment aussi tendu de l’histoire, ne soit toujours pas rentré en contact avec son compagnon. Cependant, cette dernière ne perd pas de temps, elle émerge dans la cuisine et presse Kaneda de le suivre : elle souhaite se rendre dans la base près du site olympique. L’espion veut se joindre à eux, Kei accepte, mais lui fait comprendre qu’elle ne peut lui faire confiance.

akira de katsuhiro otomoDans les airs, des hélicoptères de l’armée survolent la capitale. À son bord, le colonel, calme, est accompagné du docteur qui lui, montre un visage préoccupé. Ils font route, eux aussi, vers le site olympique. On ne sent aucun remords de la part du militaire envers ce dernier suite à leurs différends. Ce qui prouve qu’il possède une maîtrise de soi incroyable et une vision très globale de la situation. Mais surtout qu’il est, tout comme le récit dans son intégralité, éloigné de tout sentiment de culpabilité. Akira reste quand même, et avant tout, une fiction orientale. À l’entrée de la base secrète, cinq soldats en faction y contrôlent l’accès. Ryu et son compagnon amorcent leur approche en ces lieux. Déguisés en bidasses, ils simulent une démarche preste et démonstrative. Ils prétendent avoir été envoyés ici pour renforcer la garde. Le supérieur du moment leur demandera de faire le tour du secteur afin de s’assurer que tout est en ordre. Ryu repart. C’est alors que Tetsuo, vêtu d’un manteau à col en fourrure et les mains dans les poches, fait son apparition, promptement, dans un plan large, comme s’il avait surgi de nulle part. akira de katsuhiro otomoLes soldats sont interloqués et s’interrogent. Numéro 41, sur deux cases séparées par le vacarme de l’hélico militaire, semble s’approcher lentement, son regard est hypnotique et fixe un point bien précis, il émet un léger sourire.

Soudain, un bruit sourd surprend Ryu durant sa ronde. Avec son collègue ils se précipitent jusqu’à l’entrée. Et là, l’horreur. Une case dégoulinante nous montre cinq corps déchiquetés tapissant de leur sang les parois et le sol. Ryu est sur le qui-vive, il sort son flingue, le cadrage panoramique de la vignette ne fait que renforcer la tension du moment. Il constate que la porte est ouverte et pénètre alors dans la base. akira de katsuhiro otomoDe son côté, le colonel arrive sur les lieux, accompagnés du docteur et des autres scientifiques. Il presse ses hommes armés de fusils laser, car il est pleinement conscient que la situation est critique. Dans les égouts, Kei et sa troupe avancent, munies d’une lampe torche. Kaneda lui fait savoir qu’il n’aime pas trop cet endroit, mais c’est la seule route qu'elle connait pour rejoindre la base. Tetsuo quant à lui, toujours en vue plongeante, prend place sur le monte-charge et amorce sa descente. Aucune hésitation dans la direction à suivre, aucun vacillement dans sa démarche, aucune ambiguïté dans l’objectif à atteindre. Une mouvance minutieuse et millimétrée, comme s’il était littéralement attiré par l’énergie d’Akira. Nul doute que leur connexion, à ce moment précis de l’histoire, est devenue très intime, très viscérale, presque charnelle. akira de katsuhiro otomoEt l’épisode 26 s’arrête là, sur ces quatre planches qui montrent les acteurs de cette époustouflante après midi : Ryu et son ami, le Colonel et ses hommes, Kei et Kaneda, et bien sûr Tetsuo.

À l’intérieur de la base, Ryu et son collègue sont sur leur garde, ils ne remarquent personne à l’intérieur. Plusieurs portes, menant toutes à des endroits bien distincts, se présentent à eux. Des traces de pas, fraiches et linéaires, les poussent à entrer dans un couloir bien précis. Ryu ne le sait pas, mais ces empreintes sur le sol sont celles de Tetsuo, et Otomo, par une case tout à fait banale, nous montre à quel point ce dernier se trouve sous une emprise des plus attractive. Dans les égouts, Kei mène la cadence, Kaneda se remémore d’une situation délicate qu’il vécut en ces lieux, l’espion, lui, reste vigilant. Soudain, ils se retrouvent face à une ligne électrifiée, s’ils la touchent, ils déclencheront l’alarme.

akira de katsuhiro otomoRyu et son coéquipier, l’arme toujours à la main, entrent dans une salle spacieuse et garnie de détails. Un bruit lourd attire leur attention et, par un jeu de perspective épurée par cette extravagante tuyauterie, ils aperçoivent Tetsuo, sur le monte-charge. Du haut de sa posture, légèrement cambrée, on lui remarque un visage gai, il se laisse tranquillement mener jusqu’aux entrailles de la Terre. Le colonel arrive à l’entrée de la base et fait face au carnage. Son regard est tétanisé, il commence à suer à grosses gouttes. Un spasme vigoureux prend possession de sa mâchoire, preuve que le stade critique de la situation a monté d’un grade. Il ordonne à ses hommes de le suivre, les cadavres attendront. À l’intérieur, il presse son monde, donne des directives brèves et précises. Il demande aux scientifiques de vérifier le système de refroidissement de la chambre d’Akira.

akira de katsuhiro otomoC’est alors que l’alarme retentit et hurle son vacarme de toute part, propageant son onde tonitruante jusque dans les égouts. Kei est éprise de stupeur et pense immédiatement à Ryu. Décidément, il ne fait aucun doute qu’elle doit sentir sa présence toute proche, elle doit savoir qu’il s’est introduit dans la base. Il ne faut pas oublier que Kei a un don de perception plutôt développé. On retrouve d’ailleurs Ryu qui use des escaliers pour effectuer sa descente. Il tranquillise son ami, se convainquant que l’alarme a été déclenchée au vu des corps déchiquetés gisant à l’entrée. Tetsuo lui est impassible, les mains toujours dans les poches, fondant sa corpulence filiforme dans un réseau de pipeline exubérant et tramé. Le colonel reçoit le rapport des scientifiques, tout à l’air normal. Néanmoins, ils souhaitent descendre eux aussi afin de s’en assurer. Dans une case agitée par le tohu-bohu des soldats, le militaire exige la venue des plateformes volantes.

Depuis l’obscurité pesante des égouts, une lueur inhabituelle guide nos amis jusqu’à une salle vétuste. Kaneda amorce une approche, personne à l’intérieur. Cependant, la vapeur s’extirpant d’une tasse à café prouve la manifestation récente de quelqu’un en ces lieux. Ils entrent, l’espion les suit d’un pas lent, ce dernier semble porter son regard sur le bout du tunnel. akira de katsuhiro otomoC’est alors que la radio se met à vociférer un message d’alerte. La voix mentionne la présence d’un garçon sur le monte-charge et qu’il est impératif de stopper sa descente, tous les moyens sont autorisés. Kei et Kaneda restent estomaqués à l’écoute de ce communiqué, le jeune fait immédiatement la relation entre le garçon et Tetsuo. Décidément, lui aussi semble intimement connecté à son ami. On retrouve numéro 41, il est soudainement rejoint par des unités volantes qui amorcent sur lui un violent mitraillage. Quatre planches, imbibées de cases imposantes, aérées, zébrées par ces traits noirs et concentriques, nous montrent les assauts répétés des militaires. Les cadrages s’alternent pour offrir une lecture rapide et précise où tout est noirci par la vitesse, sonorisé par le rugissement des salves et des explosions. Mais soudain, la scène s’embrase par la contre-attaque des chasseurs qui noie Tetsuo dans un halo aveuglant et incandescent, illuminant son visage convulsé par l’acrimonie.

Dans leur bureau, les scientifiques se chamaillent sur les causes de cette présente situation. L’un d’eux, chauve et paré de petites lunettes rondes, les interpelle : une élévation de température dans la chambre principale. Le docteur se précipite et constate le problème, une augmentation de 0.00051 kelvin, totalement inexplicable vu que la deuxième et la troisième chambre fonctionnent normalement.

akira de katsuhiro otomoSur quatre planches fuyantes, dévoilant des cadrages panoramiques pour amoindrir la claustrophobie des couloirs souterrains, Otomo se concentre à nouveau sur la course de Kei et ses compagnons. Postés à une intersection, plombée par une perspective angoissante, le passage de quelques plateformes volantes, au design futuriste, leur indiquera la direction à suivre. Kaneda, motivé et précipité, s’élance dans cette direction, mais il sera interrompu par la survenue d’un retardataire. Immobile au milieu de l’allée, il refuse de se cacher et noie sa posture outrecuidante dans la lumière chaleureuse des phares de l’engin.

akira de katsuhiro otomoDe retour aux portes du monte-charge, une vue plongeante extraordinairement scintillante nous montre des dizaines de soldats s’agitant. Ils tâchent de percevoir ce qui se trame dans les abysses, mais l’obscurité les en empêche. Cependant, ils discernent parfaitement l’acoustique des attaques effectuées sur Tetsuo. Ils demandent d’ailleurs du renfort. Dans le bureau, le docteur explique au colonel le problème de température qui poursuit son élévation, ils pensent à un dysfonctionnement. La planche de neuf cases nous les présentant dans un cadrage serré ne fait que rehausser la tragédie de leurs dialogues. Mais, suite à un vacarme tonitruant provenant des profondeurs, alors que Tetsuo se défait de ces plateformes, le scientifique montre un regard médusé, une bouche pétrifiée. Tout en scrutant les chiffres du thermomètre qui ne cesse de grimper, il semble établir une corrélation : pour lui, le système de refroidissement fonctionne parfaitement...

akira de katsuhiro otomoDans les couloirs, le fameux retardataire de tout à l’heure fonce au cœur d’une perspective zébrée et contrastée. Le pilote s’interloque, un corps inerte git à même le sol. Il freine et contrôle son dérapage. Kaneda se lève alors, lance un cri d’alerte, et Kei surgit de nulle part, castagnant d’un violent coup de point le soldat qui s’écroule à terre. La jeune femme tente de dominer l’engin, mais il semble apparemment difficile à manier.

De retour au monte-charge, les pertes du côté de l’armée ne cessent de croitre. Tetsuo poursuit sa défense et envoie valdinguer bon nombre de leurs machines. Mais il est toujours envahit par les tirs, et le dernier militaire en faction se crache sur l’élévateur, provocant son arrêt. Dans le choc de l’explosion, Tetsuo est projeté au sol. Nous revoyons le visage hébété du docteur, pour lui, cela ne fait aucun doute, Akira et Tetsuo sont en résonnance. Le premier perçoit la présence du second, il le ressent à chacune de ses manifestations : il est impératif de cesser les attaques. Ceci nous amène à un paradoxe inévitable. Qu’Akira perçoive les manifestations énergétiques de numéro 41 ne pose aucun problème, c’est pour cette raison que la température de la chambre froide augmente. En revanche, pour que Tetsuo soit connecté au mutant, ressente sa présence, il faut que ce dernier libère un minimum d’énergie, ce qui exclut tout sommeil sous zéro absolu. akira de katsuhiro otomoOu alors, peut-être que Tetsuo est connecté à Akira de façon indirecte, par l’intermédiaire des autres mutants du projet par exemple. Mais cette idée me paraît beaucoup moins poétique...

Ryu, étonné par ce retour au calme, descend les ultimes marches d’escalier qui le mènent jusqu’au monte-charge et aperçoit alors Tetsuo. Il est important de signaler que Ryu ne connait pas ce dernier, ils ne se sont jamais croisés, il n’en a jamais entendu parler. Même Nezu, qui sait pourtant plein de choses, ne la jamais mentionné. Donc, à ce moment précis, Ryu rencontre un parfait inconnu et sa surprise de le voir si jeune et tout juste essoufflé est normale et évidente. Il a quand même été témoin de toutes ces attaques qui lui ont été adressées. C’est alors que le colonel fait son entrée, posté sur ces énormes plates formes volantes au déplacement lent et mesuré. Il est accompagné par une multitude de soldats et ses ordres sont clairs : en aucun cas ne faire feu sur numéro 41.

akira de katsuhiro otomoÀ pleine vitesse, Kei tente de maîtriser l’engin militaire. Kaneda et l’espion, debout sur les patins, tâchent d’en maintenir l’équilibre. Après quelques virages contrôlés, quelques soubresauts inquiétants, ils arrivent au bout du tunnel, s’en extraient et se retrouvent soudainement au cœur même de l’intrigue. Derrière eux, en amont, l’armée sur ses plateformes, avec le colonel qui semble reconnaitre les adolescents. Face à eux, en aval, dans une case vertigineuse et anxiogène, le monte-charge, à l’arrêt, dégageant une fumée lourde et opaque. Ils descendent alors expéditivement.

akira de katsuhiro otomoUne page titre inquiétante nous introduit l’épisode 29, sorti le 5 mars 1984 : Tetsuo se trouve au-dessus de la capsule cryogénique et semble en faire exploser la surface. À la vue de cette illustration, profondément tramée pour tout justement valoriser cette explosion, on imagine numéro 41, plongé dans une frénésie exacerbant, aller chercher Akira jusque dans les entrailles mêmes de la chambre froide. Peu importe si les actes que dépeint cette image seront attestés ou non, sa monumentalité à elle seule nous expose déjà l’inéluctabilité du devenir, mais surtout, elle valide clairement les prémonitions de Kiyoko.

Sur le monte-charge, Ryu tente d’apaiser Tetsuo qui reste toujours accroupi. C’est alors que surgit, à pleine vitesse, l’engin piloté par Kei. Tout est très rapide, une dizaine de cases nous présente le passage véloce de la plate forme en ce lieu, rythmé par le parallélisme des lignes. Cependant, par des jeux de regard furtif et précis, tout le monde semble avoir pris le temps de se dévisager : Kei reconnait Ryu et vice versa, l’espion reconnait le coéquipier de Ryu, Tetsuo reconnait Kaneda et dénote un visage surpris. Mais la survenue en contre-plongée du colonel met vite fin à ce jeu oculaire, et tout s’immobilisera face à la coruscation de son escouade. Il ordonne à Tetsuo de l’écouter, mais ce dernier fait mine de ne pas l’entendre et réactive le monte-charge qui poursuit alors sa descente.

akira de katsuhiro otomoKei et Kaneda, toujours lancés à fond la caisse, parviennent au terminus du conduit. La case où ils se trouvent est baignée par une perspective prononcée, les lignes fuyantes de la tuyauterie semblent nous mener à un crash inévitable. Mais la jeune femme réussit à braquer de justesse et, portés par l’accélération, nos jeunes se voient dans l’obligation de s’éjecter. Kaneda se noie avec son ombre dans une vignette furtive et rayée, Kei dérape sur le sol pendant que l’engin vient s’écraser contre une porte blindée. Elle se relève comme si ne rien n’était et pense à Ryu, elle souhaite aller à son secours. L'adolescent, déconcerté, tente de la calmer et lui propose d’aller se planquer. L’espion, lui, a du mal à se redresser et semble déjà totalement absent. Je trouve fascinant tout ce qui vient d’être montré sur ces quelques planches. Dans une situation d’extrême tension, Katsuhiro parvient à nous faire sentir tout l’attachement que porte Kei à Ryu, la gentillesse et l’affection que démontre Kaneda à cette dernière. Un seul dessin, celui où l’on voit l’adolescent tenir les poignets de Kei, témoigne tout cet entremêlement sentimental. akira de katsuhiro otomoLa jeune femme est tellement obsessionnée par Ryu qu’elle ne doit même pas deviner les caresses de Kaneda. Dans n’importe quelle autre circonstance, elle l’aurait déjà giflé.

Autour du monte-charge, des pipelines prennent feu, le colonel ordonne à ses hommes de ne pas contrarier Tetsuo. Ce dernier, assis, rit de la situation. Plantés près de la paroi blindée, nos jeunes cherchent une issue. Kaneda parvient à ouvrir une porte à l’aide d’une tige métallique et un air glacial se fait brusquement ressentir. Ils pénètrent dans un couloir exigu et frigorifique, révélant des visages totalement contrastés. Kaneda, grelotant, exhibe un faciès loufoque et attachant, alors que Kei, toujours très belle, nous expose son regard déterminé. Pendant ce temps, l’espion s’approche du point de chute du monte-charge, il dessert sa cravate, il paraît tendu. Kei et Kaneda se retrouvent rapidement dans cette salle vétuste toujours aussi archaïque et anachronique. Le jeune à froid, la femme observe les appareils, et dénote une profonde stupeur à la vue d’un moniteur qui laisse apparaitre le numéro 28. akira de katsuhiro otomoElle comprend alors qu’Akira se trouve là. Kaneda, lui, reste stoïque, toujours en retrait des préoccupations tangibles qui l’entourent. Il ne saisit pas grand-chose et s’imagine devoir traverser un labyrinthe pour mettre la main sur le mutant.

Trois cases, lourdes de sens, nous montrent l’arrivée du monte-charge. Tetsuo, mains dans les poches, de nouveau sur pied, projette un regard magnétique, semblant percevoir la présence toute proche d’Akira. Le colonel le suit de très près, ces dernières directives sont sans appel : si vous devez tuer numéro 41, vous n’aurez pas de deuxième chance. Les soldats, armés de leur laser, comprennent parfaitement les enjeux, ils sont prêts pour l’assaut final. Ryu et sont coéquipier remettent les pieds à terre, ils ont perdu la trace de Tetsuo et se demandent où il est passé. C’est alors que l’espion fait son entée en scène, il affiche un sourire hautain.

akira de katsuhiro otomoUn bruit opaque surprend alors Kei et Kaneda : la paroi blindée se déverrouille. Un dessin magnifique, qui reflète toute la maîtrise d’Otomo, nous montre Tetsuo épris d’une démarche cadencée et méthodique. La porte, surchargée d’une trame olivâtre, semble alourdir sa masse déjà colossale. Entrouverte, elle laisse passer une bande longiligne et lumineuse nous obligeant à braquer nos pupilles sur l’adolescent qui affleure dans un clair-obscur admirable. Cette image est une œuvre d’art en soit, elle sublime Tetsuo et tout ce qui le constitue, sa puissance, sa détermination, son insolence, mais sa ténuité aussi. Il poursuit sa marche d’un pas ample, semblant suivre la direction que lui indique son ombre démesurée. Kei et Kaneda tentent de l’observer, mais préfèrent rester cachés. Numéro 41 projette alors son regard sur une porte, la même qui mène à la capsule cryogénique où sommeille Akira. Ce dessin offre une grande similitude avec la première de couverture qu’exécutera Otomo pour le deuxième tome du manga, ce sera aussi la page titre du prochain épisode. Tetsuo demeure immobile, peut être pensif, en deçà d’un dégradé profond qui semble le guider vers l’inconnu. Ses orbes oculaires sont boursouflés, mais cette fois-ci par une tout autre classe de psychotrope. Il est impressionnant le parallélisme que l’on peut faire entre ce présent regard et celui qu’on a pu entrevoir lorsqu’il dévalait les rues sur son chopper. akira de katsuhiro otomoHormis l’angle de vue et l’inclinaison du visage, les deux paraissent viscéralement équivalents. Je me pose alors cette question : Akira serait-il une drogue ? Dans le sens où une fois notre corps habitué à cette substance, ce dernier en réclame toujours plus. Bien évidemment, la connaissance de la fin de l’histoire m’aide à émettre cette interrogation, ce qui n’est pas légitime. Cependant, la similitude indéniable entre ses deux regards, celui face à la porte et celui sur le chopper, ne fait qu’attester la similitude de cette transe corporelle dans laquelle se trouve Tetsuo en ce moment face à la porte et sur le chopper après avoir ingurgité un erlenmeyer complet d’une drogue tellement pure qu’une seule goutte aurait envoyé n’importe quel mortel en enfer. Cela ne fait nul doute, numéro 41 est sous l’emprise psychoactive d’Akira, et cette relation lysergique va perdurer jusqu’à la fin du récit. C’en sera même sa conclusion.

Nous retrouvons alors Ryu, pistolet à la main, devant l’espion. Ce dernier souhaite régler une affaire avec son coéquipier, il veut se venger de la tôle qu’il s’est prise l’autre jour. Incroyable ! akira de katsuhiro otomoFace à cette scène indéniable, on en déduit que cet agent secret a volontairement aidé Kei et Kaneda à s’échapper du bâtiment de l’armée afin d’atteindre le collègue de Ryu et laver cet affront. Tout fut planifié, tout fut soigneusement pensé et orchestré pour le mener à cette finitude bien précise : la vengeance. En deux coups de poing, il met à terre nos deux bonshommes, il est rapide et vif. Ryu affirmera même qu’il n’est pas ordinaire. Avec sa posture gracile, on pourrait presque le comparer à un shinobi des temps modernes, guidé par des conduites, des codes et des valeurs d’une autre époque. En mettant en scènes cet individu étrange et ses situations insipides, Otomo ne souhaitait-il pas finalement insister sur l’insipidité même des traditions et normes d’un Japon archaïque ? Si tel est le cas, ça valait bien seize planches tout compte fait.

Ceci dit, toujours noyé dans le feu de l’action, l’espion sort son cran d’arrêt et s’apprête à porter le coup de grâce à sa proie. Mais le colonel surgit soudainement, illuminant la querelle de ses projecteurs, et passe son chemin. akira de katsuhiro otomoC’est alors que Ryu s’inquiète pour Kei, il est persuadé que l’armée est à ses trousses. Par sa simple expression, le jeune homme ne fait que nous démontrer qu’il est totalement hors sujet, il ne comprend pas ce qui se trame en ces lieux, il ne comprend absolument rien à l’enjeu qui est en train de se dresser ici même. À vrai dire, il ne doit même pas comprendre ce qu’est Akira. Leader d’une organisation antigouvernementale, Ryu n’a finalement agi sans jamais rien comprendre, il est le parfait amalgame entre action et émotion. Aucune raison, aucune réflexion, et c’est presque peinant pour ce personnage haut en couleur, attachant, qui avait un protagonisme indéniable en début de récit. Mais ainsi vont les choses, et Ryu s’empresse d’aller porter main forte à sa bien-aimée.

akira de katsuhiro otomoLes verrous de la chambre froide se desserrent, Tetsuo, toujours face à la porte l’ouvre. Le colonel entre alors dans les lieux, accompagnés par les scientifiques et sa troupe, il ordonne à numéro 41 de l’écouter. Réaffichant l’inquiétude sur son visage, il lui rappelle qu’il ne peuvent se permettre de réveiller Akira tant que subsiste le moindre doute, que son pouvoir est au-delà de toute compréhension. Comme emporté par un ultime emballement émotionnel, il supplie même à Tetsuo de stopper son avancée. Deux cases sublimes nous montrent l’indifférence de numéro 41 : de dos, scrutant la capsule cryogénique noyée dans les ténèbres et de face, projetant son ombre avec en arrière-plan le linéament mystique du colonel. Ce dernier ordonne au docteur de vérifier le système de refroidissement. Kei et Kaneda parviennent juste à se cacher dans une bouche d’évacuation et Tetsuo entre dans la chambre froide.

Dans les bureaux les scientifiques sont estomaqués, ils constatent que l’enceinte centrale est plus chaude que les autres, ce qui est anormal. akira de katsuhiro otomoLe Colonel admoneste Tetsuo pour la dernière fois, ses hommes sont sur le pied de guerre. Sous des regards obnubilés, les savants se questionnent : « est-il réveillé ? » La tension est à son maximum, la case suivante nous la rend tangible. Constituée de sept croquis, elle immobilise nos pupilles sur des scènes bien précises : Kaneda et Kei, muets ; Tetsuo de dos, le moniteur montrant le numéro 28 ; le docteur poussant son cri d’alerte ; un soldat prêt à tirer ; et le Colonel, crispant sa mâchoire en hurlant « Feu ! »

akira de katsuhiro otomoUn dessin impétueux nous exhibe alors sept militaires armant leur laser. La fluidité de leur translation et la contraction de leur visage sont déconcertantes. Ils semblent effectuer une chorégraphie tellement précise qu’on dirait un seul acteur en mouvement décomposé. Encore du Otomo dans toute sa grandeur. Ils pointent leurs machines sur Tetsuo qui offre un facies posé et tranquille, son regard est mordant. Les soldats tirent, les faisceaux traversent immédiatement les lieux, percutent la niche d’Akira, mais ne parviennent à toucher numéro 41. Une explosion luminescente projette en retrait l’adolescent et fissure la capsule cryogénique de part et autre. Les scientifiques sont médusés, l’enceinte de dewar est totalement fendillée, détruite depuis l’intérieur.

akira de katsuhiro otomoUne planche incroyable, qui ne devait pas figurer dans Young Magazin, nous montre la capsule intensément tramée éjecter de ses entrailles un souffle dense et glacial. La vue plongeante de cette scène lui procure une force et une prestance hors du commun. Comme si cet être vivant, boursouflé et tentaculaire, vomissait une masse de substance coagulée. Tetsuo, lui, reste debout, ferme, il ne semble pas être gêné par l’air marmoréen qui l’enveloppe. Le colonel de son côté présente un calme facial qui contraste follement avec la tension du moment.

La froideur s’empare alors de l’intégralité des lieux, une image blanche et vide nous fait clairement sentir sa présence. Le docteur quitte le bureau et s’avance d’un pas lent et tremblant. Son regard dénote une crispation manifeste. Tetsuo, face à la capsule monochromatique, voit jaillir en sa cime un enfant, Akira. L'adolescent est abasourdi, ses orbes oculaires reflètent à la fois l’étonnement et la fascination. akira de katsuhiro otomoIl semble pétrifié, hypnotisant la case d’une stupéfaction vertigineuse. Akira, lui, apparait en clair pour la première fois. D’à peine six ans, il meut son corps faible et fluet au travers de cette fraicheur vaporeuse, ses yeux sont fermés.

La Capsule poursuit sa déflagration chaotique, libérant son air glacial et paralysant. Le colonel, de nouveau dans les bureaux, ordonne aux deux scientifiques de régler le problème. Il montre par cette petite crise qu’il est totalement baigné par la méconnaissance de la situation actuelle. Il ne sait absolument pas ce qui se trame dans la chambre froide. Il ne sait même pas qu’Akira est réveillé, encore moins que ce dernier est en train de faire ses premiers pas depuis plus de trente ans. Le docteur, lui, à l’extérieur, demeure immobile, seule sa blouse blanche virevolte sous la propagation continue de la fraicheur.akira de katsuhiro otomo Une case, d’une candeur pénétrante, nous montre son point de vue : un plan serré qui laisse tout juste entrevoir Akira s’avançant lentement vers Tetsuo. Enfin il le voit, enfin il le sent. Lui qui dédia sa vie entière à coucouner un projet d’une autre époque pour tenter de le conclure. Lui qui n’avait que des données théoriques sur un mutant, fruit d’une excentricité scientifique, afin de les analyser et d’en comprendre leurs équations. Lui qui s’était intégralement incorporé dans cette foi civilisationnelle qui portait les katakanas d’un enfant, enfin il le voit. Enfin il peut en avoir une information, visuelle et matérielle, enfin il peut le sentir et prodiguer un sens à sa propre existence. Ses yeux fixes, obnubilés, et sa bouche galvanisée par l’effarement montrent cette dernière dans sa plus effroyable splendeur : à peine pourra-t-il prononcer son nom.

Akira, les yeux maintenant ouverts, mais aux pupilles totalement dilatées, poursuit son avancée. Devant lui, Tetsuo exhibe un facies identique au docteur, mais dominé par une profonde innocence : il ne s’attendait décidément pas à ce qu’Akira soit « ça ». La chute vertigineuse de la température provoque des courts-circuits dans la salle, générant l’apparition d’arcs électriques monstrueux. akira de katsuhiro otomoLes militaires sont tourmentés par cette soudaine situation. Le savant reste pétrifié, son visage se congèle de plus en plus, sa bouche émet une buée sclérosante. Le colonel ordonne à ses hommes d’entrer dans le bureau. Les deux autres scientifiques demeurent interrogatifs, ils se demandent si Akira est bel et bien réveillé. Kei et Kaneda, bien planqués dans les conduits d’évacuation, commencent à paniquer. Ryu se retrouve soudainement balayé par cette bise incomprise. Son coéquipier et l’espion, de nouveau sur le monte-charge, poursuivent leur règlement de compte.

Une fois ses hommes à l’intérieur du bureau, le colonel ordonne aux savants de fermer les volets afin d’être en sécurité. Mais ces derniers lui font savoir que le docteur est toujours à l’extérieur et qu’ils ne peuvent le laisser ainsi. akira de katsuhiro otomoSoudain, baigné dans une mise en scène fiévreuse et frénétique, un éclair surgit au dedans de la pièce, engendrant l’explosion d’un moniteur et surprenant les scientifiques. L’un d’eux, persuadé que toute cette dégénération est due à Akira, décide de déclencher l’alarme de code 7. Le colonel tente de l’en dissuader, comprenant parfaitement que tout est causé par un dysfonctionnement du système électrique. Mais c’est trop tard, il a appuyé sur le bouton et le militaire le gifle de colère. Pendant ce temps, les volets se referment, de dehors, le docteur s’approche de la baie vitrée. Une page entière, d’une tristesse surprenante, nous montre le désarroi et la mort annoncée du savant. L’image où l’on voit l’ombre du store se projeter sur son visage transi est douloureusement sublime. On y remarque sa peau dévorée par le gel, sa coiffure solidifiée par les éléments qui s’émiette, son regard inchangé depuis sa récente vision. Autant de détails, paralysant d’effroi, qui ne font qu’affirmer la fin inéluctable de son existence : le fait d’avoir vu Akira lui a ôté définitivement tout sens à la vie. Je pense même que le docteur s’est volontairement laissé mourir, et son corps entier se concrète alors dans une station courbée, invoquant la dévotion et la soumission avec laquelle il dirigea sa carrière de scientifique.akira de katsuhiro otomo Il est impressionnant de voir comment Otomo, avec quelques lignes concises et une trame bien positionnée, est capable de nous transmettre une émotion âpre et lancinante.

À l’intérieur du bureau, le colonel, les deux chercheurs et six soldats sont en sécurité. La case qui nous les montre est assombrie par le store maintenant clos et ces lignes de tension manifeste. En dessous, une esquisse calligraphique, claire et brillante, nous exhibe l’extérieur totalement recouvert de neige et pétrifié par le gel. Quelques silhouettes s’extirpent de-ci de-là, on voit nettement celle du docteur, agenouillé. Une bande de soldats tâche de prendre la fuite au bord d’une plate forme volante. Croisant Ryu, ils l’embarqueront avec eux. Une case nous montre ensuite les abords du stade olympique, dominés par le vacarme insoutenable de l’alerte de code 7. Les ouvriers se ruent dans tous les sens pour trouver refuge. De nouveau dans les souterrains, sur le monte-charge baigné par ce même vacarme insoutenable, l’espion explique à son adversaire que cette alarme signifie quelque chose de pire qu’une attaque nucléaire. Mais ceci le fait sourire, car une seule chose compte pour lui, mettre un terme à sa vengeance.

akira de katsuhiro otomoUne vue aérienne et plongeante nous montre alors l’artère synaptique qui unit la vieille ville à Neo Tokyo, et sur une double page, dans un format panoramique idéal, Katsuhiro nous dépeint la métropole. C’est la première fois depuis le début du récit que nous pouvons contempler Neo Tokyo dans son intégralité. La ville ne paraît pas tant énorme que ça, même si l’horizon architecturé nous démontre que nous ne sommes face qu’à un premier plan. Sa structure pyramidale est flagrante, et la monstruosité des édifices la dominant nous fait finalement bien ressentir tout son gigantisme. Au cœur de ses rues, c’est l’apocalypse, des milliers de citoyens tâchent de trouver refuge dans les abris antiatomiques. Tout est noyé dans la confusion générale. Au temple de Miyako, la vieille confirme que le destin en marche ne pouvait être contrecarré. Nezu, prosterné face à elle, lui demande de son air cupide si Akira est bel et bien réveillé. Miyako ne lui répondra pas directement. akira de katsuhiro otomoRetrouver ces deux personnages ensemble à cet instant précis nous montre que leur relation est finalement très étroite, presque intime, ce qui la rend encore plus étrange et dérangeante. Mais surtout, voir un opposant au régime en place s’incliner devant une prêtresse renforce profondément cette connexité que peut avoir le politique et le religieux. Et au vu de leurs postures, de leurs mimiques, de leurs crispations faciales, on en déduit clairement que c’est cette dernière qui se joue du premier. Deux cases nous exposent ensuite Masaru et Takashi dévisageant Kiyoko qui tend les bras et murmure : « Notre Akira ». Comment faire plus simple et efficace, l’accomplissement est bel et bien en marche.

akira de katsuhiro otomoOn nous présente alors une vue sur le cratère causé par la première déflagration de 1982. Si l’on en juge l’ombre de l’après-midi, on y dénote un sentier qui s’immisce en direction de l’est jusqu’à sa crête. En son cœur, une trappe s’ouvre, mettant en lumière toute la sophistication des installations mise en place par l’armée. Le Colonel est surpris, car personne ne peut contrôler cette trappe. Mais l’un des savants lui fait comprendre qu’un court circuit doit être à l’origine de cette ouverture. Décidément, même face aux éléments, la perte de contrôle du militaire est totale.

Le choc thermique causé par l’ouverture du sas génère de véritables stalagmites de glace pointant à la verticale. Tetsuo, toujours proche de la capsule cryogénique, en déduit le chemin à suivre pour sortir de ces lieux. Il demande à Akira de l’accompagner. Dehors, une nuée de vapeur d’eau gelée s’extirpe alors du cratère pour se faire doucement balayer par la bise. akira de katsuhiro otomoL’image avec le stade olympique en premier plan nous forcerait a penser que le vent vient du sud. Pourtant, la vue plongeante sur le cratère et son ombre nous oblige à l’imaginer venant de l’ouest. J’en conclus donc que la bise souffle depuis le sud-ouest. Les militaires sur leur plate forme, avec Ryu à son bord, s’échappent à toute vitesse. Cinq planches nous présentent ensuite le déroulement et la fin du règlement de compte entre l’espion et son adversaire. Toujours postés sur le monte-charge recouvert de givre, ils s’assènent des coups à répétition. Recevant une violente percussion du genou, le collègue de Ryu s’effondre sur une écorche métallique et s’esquinte le dos dans une case communicative et douloureuse. Tout semble perdu pour lui. C’est alors qu’arrive la plate forme projetant son halo aveuglant. Les soldats, trompés par l’apparence vestimentaire des deux hommes, mitraillent l’espion qui s’écroule au sol. akira de katsuhiro otomoUn dessin cru et lancinant nous expose un plan, en contre-plongée, où on le voit succomber dans une position sclérosée. L’ami de Ryu est sur le point d’être sauvé mais, dans un sursaut d’énergie, l’agent secret se relève tel un zombie et le poignarde sans hésiter. Les soldats font feu de nouveau, l’exécutant définitivement, et poursuivent leur route. Ryu regrette la perte de son compagnon et demande même aux militaires de faire demi-tour, mais ses paroles ne seront entendues.

Kei et Kaneda tentent vainement de trouver une sortie. Ils se retrouvent alors dans un autre conduit, plus vaste, lorsqu’un arc électrique se génère face à eux. akira de katsuhiro otomoDans les bureaux, le colonel est aussi surpris par ces décharges : apparemment, le courant est revenu et les ordinateurs se remettent en marche. Le militaire ordonne aux scientifiques de vérifier les moniteurs afin de connaitre la situation actuelle et la position de numéro 41. Ce dernier est en train de monter des escaliers et tâche de se frayer un chemin. Le colonel le repère sur l’un des écrans, et sa stupeur est totale lorsqu’il voit Akira juste après. Il le reconnait immédiatement et criera d’une voix convulsée « Ce fou a réveillé Akira ». Et pourtant, ce sont ses hommes qui ont détruit la capsule cryogénique dans leurs effervescences et approximations, et surtout, numéro 28 s’est manifesté de lui même. Tetsuo n’a été qu’un acteur indirect de sa reviviscence. Soit, c’est lui qui a engendré toutes ces situations qui aboutiront à cette conclusion. Mais en aucun cas on ne peut affirmer que Tetsuo fut le responsable unanime du réveil d’Akira. Et je pense qu’il est très important de le préciser, car cela remet définitivement en cause les prémonitions de Kiyoko.

Contrairement au colonel, les scientifiques sont profondément interloqués par l’apparence de numéro 28, leurs facies démontrent un regard sceptique et dubitatif. akira de katsuhiro otomoCe qui prouve que le militaire a une connaissance bien plus aboutie du projet que ces derniers, ou dans tous les cas plus lucide. Il est même imprégné d’une frayeur insoutenable, se convaincant que le mutant utilisera bientôt son pouvoir. Pour lui, il n’y a plus de doute, il faut faire appel à toutes les forces armées du pays pour éliminer les deux enfants. Mais c’est impossible, l’alerte de code 7 entravant, apparemment, une telle pratique. La planche de cinq cases où on les voit tous les trois discuter, avec leurs bouches grandes ouvertes, dégage un comique qui contraste totalement avec la dramatique du moment. D’ailleurs, je ne peux m’empêcher de penser à Saishuu Heiki, le deuxième court métrage de Memories, en examinant cette page, il s’y dégage la même atmosphère.

akira de katsuhiro otomoKei et Kaneda poursuivent leur évasion, la clarté de l'image prouve qu’il semble s’approcher d’une sortie. Juste au-dessous de la trappe toujours entrouverte, Tetsuo pointe alors son ombre sous la splendeur du jour. Akira se tape les yeux, ne pouvant supporter cette luminosité qu’il avait fini par oublier. Le colonel se ressaisi, il souhaite utiliser SOL, le satellite militaire, qui peut être piloté depuis les souterrains. Il est catégorique : il faut les éliminer tant qu’il reste encore une chance. Tetsuo, lui, est maintenant à l’air libre, Akira le suit, docilement, et cela le fait rire de vive voix. Kei et Kaneda montent des escaliers, eux aussi se retrouvent proches de l’ouverture du cratère. Mais soudain, la trappe émet un bruit sourd et commence à se refermer. Les deux jeunes amorcent alors une course effrénée.

De dehors, dans un plan large, Tetsuo observe le sas se clore. Kaneda dévale les marches à toute vitesse et parvient à s’extraire de la base. Kei, essoufflée et le regard inquiet, prend du retard. akira de katsuhiro otomoUne planche très chargée en cases, trames et vacarme nous montre comment l’adolescent, grâce à un rocher sorti de nulle part, arrive à sauver la jeune femme in extremis d’un aplatissement évident. Elle se jette dans ses bras dans une image albâtre, le remerciant affectueusement. Nul doute qu’elle a dû entrevoir la mort. Mais, une fois que Kaneda lui presse un peu plus le bassin pour la consoler, Kei se ressaisit et lui flanque une gifle. On en a presque mal à la joue gauche en regardant ce pauvre Kaneda, encore une fois si gentil et attentionné, recevoir le coup. Mais ceci nous confirme au moins que Kei est, et on le savait déjà, profondément japonaise. Perdus au milieu du cratère, nos deux jeunes se remettent très vite sur pied, et remarque au loin Tetsuo. Ils resteront interrogatifs en voyant ce petit garçon l’accompagner, même si Kei donne l’impression de comprendre.

Les deux mutants poursuivent leur marche sur l’amont de la caldera, les ruines de l’ancienne capitale sont encore visibles. Numéro 41 est intrigué par une lueur zénithale, mais pense que c’est son imagination qui lui joue des tours.akira de katsuhiro otomo Et une case fantastique, là aussi unique dans le manga, nous montre une prise de vue au fish-eye, pointant vers le firmament, avec un Tetsuo totalement pétrifié. Ce dessin me rappelle l’un des plans de Shincho Senki, comptine d’une bande de samouraïs des temps modernes, sortie en décembre 1978. Au centre de l’image, un éclat inconnu et brasillant semble filer droit sur l’adolescent. La planche suivante est monstrueuse, un cadrage aérien et silencieux se fait transpercer par le rayon dévastateur de SOL qui percute la périphérie orientale du cratère. Les cieux tapissés d’un dégradé profond, les nuages somnolents de façon chaotique, la superficie terrestre gribouillée et presque imprécise, tout ceci obligent nos orbes à fixer le point d’impact, puissant et virulent, et à nous attarder sur ce cataclysme à venir. akira de katsuhiro otomoLes cases postérieures ne feront que renforcer la violence de la frappe. Kei et Kaneda semblent faire face à un dôme atomique et contemplent le sol qui se déchiquette dans l’embrasement. Tetsuo, comme perdu dans du magma en fusion, se fait littéralement éjecter alors qu’Akira, lui, reste sur pied. Ce qui prouve la précision de ce premier tir qui était clairement destiné à numéro 41. Son ombre paraît se projeter contre un amas de poussière lourd et dense. Le colonel, depuis les bureaux et au travers des moniteurs, arrive parfaitement à distinguer l’envol du jeune et comprend que la première salve a été un échec.

Nous nous élevons alors jusqu’aux confins de l’espace et apercevons le satellite SOL qui amorce un deuxième tir. La vue spatiale sur la cote japonaise est d’ailleurs assez difficile à interpréter. Le nouvel impact est tout aussi violent, fissurant la lithosphère dans une conflagration sourde et resplendissante. Akira est cette fois-ci éjecté dans les airs. Tetsuo l’appelle, preuve que leur connexion est toujours en vigueur. Kei et Kaneda, se tenant fermement par la main, tentent de s’échapper et se mettent à l’abri derrière la stabilité d’une roche imposante. La trame de leurs pantalons est d’ailleurs la seule entité perceptible au cœur de ce marasme chaotique. Numéro 41 appelle de nouveau Akira, on le sent préoccupé. Ce dernier est sur le point de se faire écraser par un débris rocailleux, mais Tetsuo parvient à le réduire en miettes, sauvant le jeune enfant d’une mort certaine. On pourrait presque imaginer une relation fraternelle entre les deux mutants. Numéro 28 s’écroule à terre, effectuant des roulades incessantes. Tetsuo, lui, se fait percuter par une masse compacte et obscure : le choc est d’une violence insoutenable. Kei et Kaneda chercher à fuir, mais cette première stoppe sa course en apercevant le gosse débouler tout proche. akira de katsuhiro otomoTetsuo est essoufflé, il est empêtré dans les décombres et un nouveau tir de SOL le télescope de plein fouet, noyant sa silhouette dans une clarté dévastatrice. Kei décide de s’avancer du môme pour lui porter secours, il est alors inconscient. Et quelle n’est pas sa stupéfaction lorsqu’elle voit mentionner sur sa paume gauche le numéro 28. Elle comprend aussitôt qu’elle se trouve face à Akira, cette même entité dont elle chercha, aux côtés de Ryu et des membres de son organisation, à percer le mystère.

Une case extraordinairement sombre nous montre alors des salves à répétition détruisant littéralement l’étendue du cratère. Le colonel a décidé d’effectuer une véritable razzia, de tenter le tout pour le tout afin d’éliminer numéro 28 et 41. Tetsuo refait surface, prenant appui sur sa main gauche, le visage grimaçant. Il se relève, ses vêtements sont déchirés, des larmes d’hémoglobines dégoulinent sur son front et tapissent le rocher qui le soutient, on le sent essoufflé. Soudain, il écarquille les yeux, crispe sa mâchoire, beugle d’une douleur manifeste. Et Katsuhiro nous peint une illustration magistrale que lui seul peut exhausser, une illustration sensoriellement algique et visuellement insupportable. akira de katsuhiro otomoTetsuo, noyé dans une case muette et invariante, constate avec effroi la dilacération de son bras droit. Encore un dessin d’une puissance rare, d’une précision anatomique incroyable, d’une émotivité phénoménale. La contraction de sa main, bannie maintenant de son corps, nous pousse à sentir toute la souffrance que doit éprouver l’adolescent à ce moment. Son regard, fixant ses phalanges crispées, ne fait que renforcer la stupeur calligraphiée par sa mâchoire. Une image qui mélange deux qualités clairement divergentes : sa beauté visuelle qui nous oblige à contempler passivement les faits et son atrocité théâtrale qui nous procure une dose de dégout et de répulsion. Une illustration hors norme, encore une fois, qui démontre bel et bien qu’Otomo est un artiste talentueux, charnel, et profondément humain. Tout est parfait dans cette esquisse : la composition qui semble respecter la courbe de Fibonacci, les noirs denses de la chevelure et du sang qui encadrent pleinement le visage, la trame subtile du T shirt qui harmonise chromatiquement la partie droite du dessin. Car tout le ressenti est là, en contemplant cette image, on y remarque même plus la main droite. Elle est tellement hors de la composition, qu’elle donne l’impression de divaguer dans une autre case. Et pourtant elle est là, firme et affermi, déféquant sa propre souffrance, mais en même temps elle n’est plus, définitivement exclue de sa corporalité. Un visuel rare, d’un romantisme exacerbant, qui démontre encore une fois la force esthético-narrative dont est capable son auteur.

akira de katsuhiro otomoPendant ce temps, Kei et Kaneda parviennent à s’en sortir, ils se trouvent en haut du cratère. Ce dernier porte Akira sur le dos, cette première émettra un timide « Ryu » prouvant une fois de plus le véritable centre de ses préoccupations. Le chapitre s’arrête là, sur une case douloureusement sombre, où Tetsuo pousse un hurlement d’agonie.

L’épisode 33, sorti chez Young Magazin le 7 mai 1984 marque la fin du deuxième tome Deluxe du manga qui sera publié par la Kodansha le 4 septembre 1985. Ce dernier portera le titre de AKIRA, normal vu que l’on assiste à son réveil. Pour la première de couverture, Katsuhiro va contraster avec le tome 1 en mettant en scène des tons froids qui coïncident parfaitement avec l’atmosphère de ce volume où tout se joue autour de la capsule cryogénique. Pour cette esquisse, Otomo va redessiner la page titre de l’épisode 30, la fameuse porte blindée, la mettre en couleur et y ajouter Tetsuo, le bras droit ensanglanté, projetant son ombre invariante. Une très belle image, harmonieuse, au visuel impactant.

akira de katsuhiro otomoPour la couverture cartonnée, nous restons dans les mêmes tonalités cyan. Et si l’illustration du premier tome était la plus belle, celle-ci est incontestablement la plus puissante : un sol déchiqueté par les tirs à répétition du satellite militaire. Sur la droite, on peut y remarquer Kei et Kaneda, agrippée l’un à l’autre, tachant de garder leur équilibre. Ils pointent leurs regards sur la gauche de l’image où l’on distingue à peine Tetsuo visé de plein fouet par les salves meurtrières. Aucune trace d’Akira. Une estampe incroyable, qui potentialise indubitablement le déchainement des éléments. Et la petitesse de Tetsuo ne fait que renforcer cette puissance perceptive.


sommaireEpisode 3: AKIRA 2

akira de katsuhiro otomo

akira de katsuhiro otomoL’épisode 34, sorti le 21 mai 1984, s’introduit avec une double page titre foudroyante. À l’instar du dixième chapitre, cette dernière fait partie intégrante du récit, elle est la prolongation de l’histoire. Après s’être fait déchiqueter le bras droit, nous voyons Tetsuo recevoir une énième salve du satellite SOL et son corps se confond alors avec la roche en décomposition. Un visuel impactant, et je pense que Katsuhiro va s’inspirer de cette illustration pour élaborer la couverture cartonnée du deuxième tome du manga qui sera publié un an et demi plus tard. Comme toujours, cette image sera mise en couleur par l’auteur pour introduire le tome trois. D’ailleurs, Otomo y rajoutera une planche, colorisée elle aussi, où l’on voit clairement la lueur du rayon de SOL percuter de plein fouet l’adolescent. Difficile de s’imaginer Tetsuo, au vu de cette estampe, ressortir vivant d’un tel télescopage.

Proches des ruines de la vieille ville, Kei et Kaneda observent de loin la scène embrasée par l’explosion. Ce dernier, portant toujours Akira sur son dos, dénote un visage inquiet et prononce discrètement le prénom de son compagnon. Et une vue aérienne nous montre le cratère, pilonné par les impacts, d’où s’extirpe une épaisse fumée, nous forçant à croire que Tetsuo n’a pu s’en sortir vivant. Kaneda criera alors son nom de nouveau, dans une sonorité térébrante cette fois-ci : c’était son ami, il l’aimait, le respectait et nul doute qu’il doit être envahi, à cet instant précis, par une profonde tristesse. D’ailleurs, Tetsuo et Kaneda ne se reverront que cinq années plus tard, durant l’épisode 101, 1157 planches plus loin.

akira de katsuhiro otomoDepuis les bureaux de la base secrète, les scientifiques observent les moniteurs qui leur offrent des images détaillées de la caldera. En ce lieu aussi, tout semble être noyé dans un retour au calme. Une case claire, fouillée et silencieuse nous montre le colonel, avachi sur le sol, se soutenant le front. Il paraît comme effondré par la responsabilité de ses présents actes. Tout fut précipité, le déclenchement de l’alerte de code 7, l’utilisation du satellite pour pilonner le cratère afin d’exécuter numéro 28 et 41. Le militaire s’est laissé emporter par ses émotions, et sa position atonique démontre nettement sa difficulté à assumer. En le voyant dans sa désespérassions, on pourrait presque supposer qu’il est conscient qu’Akira et Tetsuo sont toujours en vie. S’il était sûr d’avoir éliminé les deux enfants, je ne pense pas qu’il exhiberait une telle attitude.

akira de katsuhiro otomoSur une casse carrée montrant la structure pyramidale de Neo Tokyo, un édifice majestueux domine le premier plan : le temple de Miyako. Sur le balcon, Nezu observe le ponant à la longue vue et offre son interprétation des faits à la prêtresse. Il a l’air d’en savoir beaucoup sur SOL, sur sa date de lancement, sur l’équipement militaire qu’il embarque, mais la vieille ne semble l’écouter. Elle appelle Sakaki, jeune fille agenouillée juste derrière elle, afin de lui demander un service. Nezu s’offusque, prétendant qu’il a toujours été à sa disposition. Mais Miyako lui fait comprendre que la situation a énormément évolué, et qu’il n’est plus en état de se confronter à elle. La vieille change donc de bras droit. Après avoir utilisé Nezu pour enclencher le réveil d’Akira (même si à ce stade narratif, il est difficile d’estimer l’importance de ses actes dans un tel accomplissement), elle prie à Sakaki de le ramener jusqu’ici. Elle n’en donne pas les raisons, l’ordre est simple et concis. akira de katsuhiro otomoLes deux planches nous montrant Miyako marchant au côté de l’enfant concentrent surtout les dialogues sur la tristesse de cette première. En effet, elle s’excusera auprès de sa disciple de ne pas lui laisser la chance d’être une belle femme. La prêtresse enverrait-elle Sakaki au fourneau ? Il ne fait aucun doute que la vieille est consciente de la difficulté de la tâche, elle sait que son élève n’en ressortira pas vivant. Ce qui nous oblige instinctivement à penser que tous les actes qui vont suivre seront d’une grande tension et dangerosité. Mais cela n’affecte en rien Sakaki qui console sa maîtresse et lui démontre de ce fait son entière dévotion. Ces quinze cases, joliment cadrées, nous révèlent à la fois la petitesse de Miyako, qui fait facilement une tête de moins que Sakaki, mais aussi toute son envergure spirituelle. Le personnage reste encore très mystérieux sur ses desseins, sur sa fonction au sein du récit, mais on parvient sans peine à ressentir toute l’influence qu’elle peut transmettre à ses proches. La vignette où on l’aperçoit seule, dans une vue plongeante vertigineuse, nous fait transparaitre toute sa fragilité aussi.

akira de katsuhiro otomoDans une ruelle exiguë, Kei refait surface en s’extirpant d’une bouche d’égout. Elle est surprise par le silence qui domine les lieux. Au coin d’un mur, elle observe et constate une ville déserte, baignée par un sentiment de ruine. Dans une avenue apparemment commerciale, quelques personnes sortent d’un magasin et saccagent les vitrines dans une ambiance de fin du monde. Kaneda fait surface à son tour, il retire Akira de la bouche et se trouve soudainement face à une security ball. La machine donne l’air de l’examiner, l’adolescent reste sans voix, puis la boule reprend son chemin. Kaneda, toujours baigné par ses mimiques loufoques, tente d’avertir Kei, mais la jeune femme lui demande de se taire. Ils observent l’acte de vandalisme dans une case où Otomo peut enfin se laisser aller à ses fantasmes, en mettant en scène des situations qu’il ne pût, ne peut et ne pourra jamais contempler dans son Japon natal, que ce soit en 1971, 1982, ou même 2020. akira de katsuhiro otomoLes casseurs extériorisent leurs rages dans un dessin, sobre, sombre, mais tellement anarchique où la destruction est l’unique enjeu. Soudain, cinq security balls surgissent du fond de la rue. Elles s’arrêtent brutalement face aux saccageurs et leur infligent une décharge électrique montrant une fois de plus que, dans ce Néo Tokyo futuriste, les exécutions sont sans appel. C’est seulement ensuite qu’elles donneront les raisons de leur exécution : la ville, en alerte de code 7, est placée sous la loi martiale et l’ordre doit être préservé. Kei se tourne alors sur Akira et tente de faire le rapprochement entre son récent réveil et cette soudaine situation d’urgence nationale. Après leur mission accomplie, les boules repartent, Kei et Kaneda en font de même.

akira de katsuhiro otomoSous une vue désolante des artères de la capitale, les portes des abris antiatomiques s’ouvrent, l’alerte est levée, et passe au niveau 6. Les habitants se retrouvent enfin à l’air libre et la ville va pouvoir se remettre de ce mini chaos dans lequel elle fut noyée. Il est alors 16h37, l’après-midi du 16 avril 2020 arrive tout doucement à sa fin.

Le chapitre 35 s’introduit avec une Security Ball, cette dernière porte d’ailleurs le numéro de l’épisode. On remarque aussi que les katakanas d’Akira apparaissent de façon très réduite. Durant les prochaines parutions, Otomo va s’essayer à différentes formes de présentation de ses pages titres, usant de diverses typographies. Mais je souhaite surtout profiter de cette image pour ouvrir une grande parenthèse. N’ayant pas vu le film lors de sa sortie en France en mai 1991, je me souviens par contre très bien de la sortie de la VHS, en location ou à la vente, au début de l’année 1992. Sur la jaquette, il était fièrement mentionné qu’Akira (le film) était une œuvre cyberpunk. À cette époque, connaissant seulement le manga, j’avais du mal à capter où se trouvait cette ambiance dans le récit. Mais le terme était en vogue, à la mode, j’ai donc interprété ceci comme un frémissement au sein du courant. Cependant, presque trente années après, Akira est toujours décrété comme telle, et trente années après, je ne comprends toujours pas pourquoi on le qualifie comme telle, surtout que la mode est passée. akira de katsuhiro otomoLe cyberpunk confronte l’homme et la machine au travers d’une relation tellement ambiguë qu’il devient difficile de discerner l’un de l’autre. Dans un tel univers, les intelligences artificielles et humaines sont tellement semblables que l’on ne sait plus qui est qui, ce qui provoque un malaise existentiel tel qu’on peut le ressentir à la lecture d’Appleseed ou de Gunm. Dans Akira, il n’y a pas d’IA, il n’y a pas de machine. Ou si, il y en a, ce sont les security balls. Mais la relation qu’elles entretiennent avec l’humain, tout comme celle que l’on peut observer dans les premières pages de cet épisode avec ces enfants qui tachent de grimper dessus, ne dégage aucune ambiguïté possible. Durant toute l’histoire, hormis bien plus tard lorsque le colonel va converser avec l’une d’elles, cette scène est la seule qui met en relation l’homme et la machine, et je ne pense pas que cette relation soit suffisamment intense ou douteuse pour affirmer qu’Akira est un récit cyberpunk. Soit, l’œuvre présente un monde empreint de violence et de pessimisme, il est lugubre, parfois ironiquement grinçant, ces personnages sont des antihéros désabusés, cyniques et cupides (définition tirée de Wikipédia). Mais il manque le plus important : la machine. Il est incontestable qu’Akira est une œuvre de science-fiction, c’est une œuvre punk, mais plus liée à l’anthropologie, à la psychologie, à la biologie et à la génétique, plutôt qu’à la machine. Donc non ! Akira n’est pas cyberpunk, l’œuvre culte d’Otomo ne positionne pas l’homme face à sa technicité, à ses technologies, ou à son progrès, elle le positionne face à lui-même, ce qui en fait un récit indubitablement plus déchirant et profond. Voilà pour la grande parenthèse.

Les jeunes mômes sur la machine se font alors disputer par deux soldats zonant dans le coin. Ils déguerpissent en vitesse, laissant paraître une attitude bien rebelle pour leur âge. Les militaires restent auprès de la boule et conversent. L’un d’eux nous apprendra que ces machines sont capables de résister à une attaque nucléaire et aux radiations. Ce qui prouve que la phobie atomique est toujours très présente dans ce Japon de 2020.

akira de katsuhiro otomoDepuis les hauteurs des appartements, nous voyons Chiyoko observer la rue au travers d’une fenêtre. Les six cases qui nous la dévoilaient au début de l’épisode 26 ne laissaient en aucun cas paraître sa future importance. Mais la retrouver de nouveau sur scène, en ce moment même, nous confirme bel et bien que son rôle sera primordial. Chiyoko va être une véritable mère protectrice pour Kei, d’un soutien permanent, une conseillère avisée et lucide, elles ne se quitteront plus jusqu’à la fin du récit. Kei l’appelle d’ailleurs Obasan, qui signifie tante en français, à ne pas confondre avec Obaasan qui signifie grand-mère. Cependant, on ne sera jamais s’il existe une relation parentale entre ces deux personnages, même si je pense que Kei la nomme ainsi par pure affection. Dans la cuisine, Kaneda est toujours en train de boustifailler comme un bougre, mordant du regard son bol avec appétit. Nous ne connaissons pas grand-chose sur le passé proche et lointain de l’adolescent, mais le fait de le voir sans cesse s’alimenter prouve qu’il a dû manquer de beaucoup de repas. Kaneda a donc dû avoir faim durant son enfance, et l’hystérie dont il fait preuve à la vue d’un plat nous le démontre sans difficulté. Kei quant à elle, est accroupie près d’une porte et semble fixer Akira qui dort profondément. Chiyoko lui apprend que la ligne téléphonique est coupée, ce qui préoccupe la jeune femme, toujours inquiète pour Ryu.

Sur le pinacle d’un building du centre-ville, un conseil extraordinaire est levé. Les politiciens, liés de près au projet Akira, se chamaillent sur cette présente situation. Leur désarroi est total, d’une part parce que le projet n’est plus top secret, les médias s’étant accaparés de l’histoire, mais aussi par tous les dégâts matériels causés par l’alerte de code 7 qui aurait coûté la vie à 370 personnes. akira de katsuhiro otomoLe colonel est assis en dehors de l’assistance, la courbure de son dos évoque cet effondrement qui le caractérisait dans la base secrète. Mais ses yeux sont fermés, il semble pensif, et en une case, il les ouvre, laissant paraître un regard rempli d’assurance et de détermination. Il démontre dans cette simple esquisse, et avec grande facilité qu’il est toujours doyen de la situation, qu’il possède ce contrôle qui lui est si cher. Et la vignette nous le montrant de dos, face à cette cacophonie, ne fait qu’affermir cette maîtrise de soi et de ses actes dont il est tant épris.

Dans une sorte de palais de justice, le chef de l’armée doit répondre de ses actes : l’usage du satellite militaire et le déclenchement de l’alerte de code 7. Il s’en sort habilement prétextant des avaries informatiques et accusant une force radicale cherchant à créer un effet de panique. C’est alors que l’on voit Nezu dans l’assistance, prouvant de ce fait qu’il représente bien cette force perturbatrice. On pourrait donc en conclure que les actions du petit rat, au travers de son organisation antigouvernementale, avaient des fins politiques. Ce dernier aspirait bel et bien à renverser le gouvernement en place pour s’emparer du pouvoir. Et son rapprochement avec Miyako n’était là que pour donner un air mystique à sa quête.

akira de katsuhiro otomoÀ la sortie du palais, le colonel se fait harceler par des journalistes qui le questionnent surtout sur le projet Akira. Le militaire suit son chemin sans répondre. Nezu observe la scène depuis son officine. Soudain le téléphone sonne, Kei est au bout du fil et souhaite discuter avec le politicien. Le petit rat transpire, elle lui parle d’Akira, lui dit qu’il est avec elle et propose de le rencontrer. Là, j’ai personnellement beaucoup de mal à comprendre l’attitude de Kei. Pourquoi contacte-t-elle Nezu ? Elle ne le connaît pas, ne l’a jamais croisé, comment s’est-elle procurée son numéro de téléphone ? Pourquoi ne patiente-t-elle pas afin de retrouver Ryu et de prendre une décision à ces côtés ? Beaucoup de questions qui me font penser qu’Otomo s’immisce ici dans une facilité scénaristique, même si ce qui va suivre me contredira. Mais à ce moment précis de lecture, l’incompréhension de l’acte de Kei reste manifeste. Dans tous les cas, Nezu jubile révélant encore une fois toute sa félonie.

À bord de sa limousine, le colonel pique une petite crise. Il désire maintenir la loi martiale afin de se donner le temps de retrouver Akira. Là aussi, je trouve très bizarre que le militaire ne mentionne pas Tetsuo. Pense-t-il que ce dernier est mort ? C’est bien cette impression, visiblement, qu’il souhaite dégager.

akira de katsuhiro otomoUne Kei qui en impose sur la page titre de l’épisode 36, avec ses lunettes et ses mains dans les poches, elle dégage une certaine assurance. On remarque que le titre est maintenant écrit en romaji, avec une font de type Browdway. Le nom de l’auteur est toujours en kanji, mais dans un style très typographique. Sur un pont enjambant une autoroute, on l’a retrouve patientant, elle est rejointe par Nezu. Du haut d’un modeste édifice, nous voyons Sakaki dominer la scène. Nul doute que pour accomplir sa tâche, cette dernière a décidé de suivre le petit rat (et c’est finalement pour ça que Kei a pris contact avec lui et non avec Ryu), elle observe. Nos deux protagonistes conversent, Kei raconte son épopée dans la base secrète, mais Nezu la joue rapide, et demande à la jeune femme de lui apporter Akira. Elle accepte, sous l’oreille attentive de Sakaki qui sait maintenant où trouver numéro 28. Nezu laisse une carte a Kei, dessus y figure l’adresse où elle devra se rendre. akira de katsuhiro otomoDécidément, le politicien est très prudent en ne mentionnant oralement cette dernière, on pourrait presque croire qu’il se sent observer à cet instant précis, preuve peut être qu’il ne fait nullement confiance en Miyako. Au dépourvu, la jeune femme lui demande s’il a reçu des nouvelles de Ryu, il répondra par la négative. Kei repart, se plongeant dans l’agitation urbaine, avec cette même démarche nonchalante comme à chaque fois qu’elle pense à son compagnon.

Au sein du QG de l’armée, le colonel monte les marches, paisiblement, afin de rejoindre Takashi, Kiyoko et Masaru. Il questionne alors numéro 25 pour savoir si Tetsuo est toujours en vie. Quand même, cela me semblait bizarre que le militaire ignore à tel point celui qui devait contrôler Akira. akira de katsuhiro otomoMais Kiyoko lui répondra d’un air posé : « je ne peux pas dire ». Que faut-il comprendre par cette repartie ? Avec la connexion passée qu’entretenait numéro 41 et les autres mutants, il est difficile de croire que Kiyoko, elle qui l’avait nommé pour la première fois comme si elle le connaissait de longue date, ne puisse savoir s’il est en vie ou non. Elle doit le savoir, mais ne veut le révéler. Soit pour ne pas perturber le colonel avec l’adolescent et se concentrer uniquement sur Akira, soit pour le préserver. Mais si elle souhaite préserver Tetsuo, quelles en sont les raisons ? Le militaire lui émet alors sa deuxième question : « Où est Akira ? » Kiyoko lui offrira la même réponse. Numéro 25 sait donc qu’Akira est réveillé, elle sait qu’il est en vie, mais n’est apparemment pas capable de le localiser. Et Masaru justifiera sa consœur en prétendant que numéro 28 a les yeux ouverts, mais qu’il ne peut pas encore voir. Les mutants supplient alors le colonel de les laisser sortir pour chercher Akira, c’est l’un des leurs et ils veulent le revoir. Le militaire se sent rassuré, sa venue en ce lieu était tout justement pour leur demander ce service.

akira de katsuhiro otomoLe soir bien entamé, Kei retourne dans sa demeure. Elle sursaute, faisant valser les reflets lumineux de ses lunettes, elle a l’impression d’être suivie, mais se tranquillise. À l’intérieur, elle retrouve Kaneda toujours en train de se goinfrer. Dehors, divaguant d’un pas lent et silencieux, Sakaki s’immisce dans la ruelle exiguë. Nous revoyons ensuite Nezu qui pénètre dans ses appartements. Ryu est là, à l’attendre, il est alors bandé de toute part. Il tâche de raconter ses altercations vécues dans la base et prétend savoir où se trouve Akira. Le politicien ne porte que peu d’attention à son discourt et lui fait comprendre que l’organisation a changé de plan. À partir de maintenant, ils vont attaquer directement le gouvernement, ils auront bientôt une nouvelle arme pour ça. Nezu quitte les lieux, en remerciant Ryu pour son excellent travail et révèle de ce fait que son attitude est très similaire à celle de Miyako, il substitue ses pions au gré de sa stratégie manipulatrice. Les quatre planches structurées de ce présent dialogue sont on ne peut plus perturbantes. Tout d’abord, les discussions passées entre Ryu et Nezu se faisaient toujours sous la fraicheur nocturne des rues de Néo Tokyo, dans un environnement sombre, qui renforçait admirablement le mystère du politicien. Ici, nous les retrouvons dans un espace confiné soit, mais clair, lumineux. akira de katsuhiro otomoEt cette blancheur picturale semble miraculeusement révéler la véritable nature de Nezu, à partir de maintenant, nous connaissons parfaitement ses desseins. D’autre part, comment Ryu, rebelle, militant, anarchiste, peut-il rester sans réaction face à la luxure qui enveloppe son supérieur ? L’appartement est joliment meublé avec sa cheminée et sa bibliothèque, décoré de toiles artistiques et de sculptures indigènes. Le contraste est saisissant avec son mode de vie souterrain et poussiéreux. Ceci nous prouve deux choses : soit que Ryu n’est qu’un grand ingénu, soit que Nezu sait s’entourer de personnes facilement manipulables de par leur émotivité. Dans tous les cas, c’est pitoyable pour Ryu et la vue plongeante nous dévoilant sa soudaine solitude est pleine de tristesse, elle évoque même sa prochaine décadence.

akira de katsuhiro otomoNous retrouvons ensuite Kei, discutant avec Chiyoko sur ce fameux rendez-vous. Kaneda feuillette un magazine et fait mine d’être absent. Là aussi, on pourrait presque parler d’une baisse de protagonisme pour notre jeune héros, il n’a plus la même prestance des premiers épisodes. Lui, qui semblait toujours en retrait des préoccupations tangibles qui l’entourent est maintenant placé au second plan, à l’écart des conversations sérieuses. À l’étage, Akira dort profondément. C’est alors que Sakaki, toujours très silencieuse, entre dans la chambre et embarque l’enfant avec elle. Dans les toilettes, Kaneda urine en susurrant une mélodie. Il entend soudain du bruit, monte les marches, et aperçoit Sakaki qui prend la fuite avec le môme. Il est tout à coup éjecté par une force inconnue et s’effondre en bas de l’escalier. Sakaki est déjà sur les toits, elle traine Akira. Kei rejoint Kaneda, flingue à la main, s’imaginant avoir affaire à une bande armée. Mais le jeune lui affirmera que ce n’est qu’une fille. Chiyoko entre alors en scène, en contre plongée, elle porte une mitraillette en bandoulière : « elle doit avoir le Pouvoir ».

akira de katsuhiro otomoUne ambiance très new-yorkaise pour introduire ce trente-septième épisode. Une nouvelle police a été utilisée pour écrire le titre, et l’auteur se présente maintenant, lui aussi, en romaji. Plongée dans la nuit profonde, Sakaki poursuit son échappée avec Akira. Elle est soudainement surprise par une security ball qui lui rappelle la maintenance du couvre-feu. Visiblement, lors d’une alerte de code 5, les machines de l’armée semblent plus prévenantes. Une case lumineuse et contrastée nous plombe alors toute la tension du moment. La boule lance une décharge sur Sakaki générant un véritable chaos sonore dans l’obscurité. Mais la disciple de Miyako parvient à esquiver les tires et, par des sauts répétés, s’éloigne de l’engin. Elle porte Akira dans les bras. Otomo retrouve ses bases, il fait succéder les cadrages cinématographiques, noircit les vignettes de mille lignes et nous plonge aisément dans une ambiance frénétique et vivace. La security ball prend en chasse la jeune fille et la rejoint rapidement. La seconde salve sera la bonne, Sakaki est touchée, s’écroule à terre et laisse tomber numéro 28. C’est alors que Kaneda entre en scène, un parpaing dans les mains qu’il propulse sur le canon de la boule. Glissement expéditif sous l’engin et Chiyoko mitraille la machine qui explose brutalement, plus de trace de Sakaki.

Depuis un véhicule de l’armée, un soldat fait l’état des lieux à son supérieur. Il lui énonce quelques problèmes banals et lui fait part d’une situation étrange : un gamin, le bras esquinté, serait allé dans un hôpital se faire soigner. Il aurait refusé de montrer sa carte d’identité. Par ce simple rapport, on prend donc conscience que Tetsuo est bel et bien vivant. Le soldat reçoit ensuite une alerte de la ball 95 qui aurait été détruite, il demande du renfort. On retrouve alors nos amis, près de cette même sphère en flamme.

akira de katsuhiro otomoSakaki, qui finalement tient toujours Akira par la main, poursuit son échappée. Soudain, baignée par un jeu d’ombre épuré et stylisé, elle se trouve face à cinq security balls qui tachent de l’encercler. De leur côté, nos trois compagnons tentent de retrouver la jeune fille, mais ils se font illuminer par les projecteurs d’un véhicule de l’armée. Des soldats les admonestent et Chiyoko fait parler la mitraillette. Tout va alors très vite. Poursuivis par les militaires, ils amorcent une course frénétique et revoient Sakaki protégeant Akira des machines de guerre. Dans leur élan, ils plongent à terre et le véhicule de l’armée tamponne de plein fouet la boule numéro 18. akira de katsuhiro otomoCette dernière roule, fonçant droit sur Sakaki qui tente d’écarter Akira qui lui reste impassible, alors que la jeune fille se fait percuter la tête et s’écrase au sol. Chiyoko poursuit son mitraillage sur les soldats les éliminant apparemment tous. Et une explosion retentit, amorçant le début d’un incendie. Kaneda éloigne le mutant en le portant dans ses bras, tout le monde est saint et sauf et admire comment les security balls éteignent les flammes. Une fumée lourde s’élève ensuite au-dessus de la périphérie urbaine de Neo Tokyo. Depuis sa chambre, le colonel vêtu d’un peignoir, observe des enregistrements. Il y remarque Akira lors de son échappée avec Sakaki.

akira de katsuhiro otomoDans ses bureaux, nous retrouvons Nezu, pensif, cigarette à la main. Il reçoit un message de Lady Miyako qui souhaite le voir au plus vite, il transpire à grosses gouttes et dévoile un visage tracassé. La Vieille a même envoyé une escorte pour le faire venir jusqu’au temple, nous sommes alors en pleine nuit. En ce lieu, la prêtresse est maintenant postée face à un mur en bas-relief révélant comme un halo lumineux. C’est hallucinant la prestance que procure cette image au personnage. Ce n’est que la quatrième fois que nous voyons Miyako depuis le début de l’histoire (à peine neuf planches), et déjà, elle donne l’impression d’être primordiale pour le récit. Akira, titre de l’œuvre, est un prénom qui est calligraphié en Katakana. Or, il existe différentes façons de l’écrire en Kanji : 明 qui signifie « brillant », 亮 « claire », ou 晶 « cristal » (je ne montre ici que les manières de le retranscrire en un seul idéogramme, car il existe bien d’autres combinaisons). Bref, on comprend qu’Akira est un terme qui évoque la nitescence, l’éclat, la lumière, la pureté. akira de katsuhiro otomoEt ce bas relief présent derrière Miyako semble être une représentation fidèle de ces termes tout juste cités. Si cette case donne donc une telle prestance à numéro 19, c’est bien parce qu’elle donne l’impression d’être intimement rattachée à Akira, même si ce rattachement semble s’opérer, à cet instant précis, au travers d’une aura mystique.

Elle semonce son petit rat, car elle a appris de la bouche de Sakaki que les personnes possédant numéro 28 en ce moment travaille pour lui. Nezu se défausse, agenouillé et bouillonnant, il affirmera qu’il n’est plus en contact avec eux. Miyako, toujours très calme et maîtresse de la situation comme d’elle même, détourne habilement sa phrase et fait comprendre à son jeune rat qu’elle souhaite être informée du déroulement futur de la situation. Nezu acquiesce. Les deux cases suivantes où Miyako déballe son monologue ésotérique sont d’une tension extrême. Voir leurs deux visages, dans un point de vue parfaitement vertical, confère au visuel un dramatique insoutenable. La prêtresse fait entendre au politicien qu’il n’est qu’un misérable, mais ses paroles sont dites d’une telle manière que tout peut être sujet à interprétation. Nezu demeure figé, il est comme envahi par une peur et un trouble insoupçonné. Il se retire des lieux. C’est la dernière fois que nous verrons ces deux individus ensemble, et leur relation reste encore très confuse. Miyako utilise clairement Nezu pour arriver à ses fins, mais ce dernier, pourquoi vénère-t-il tant la religieuse ? Pourquoi a-t-il aussi peur d’elle ? Numéro 19 somme alors à Sakaki, accompagnée maintenant par Mozu et Miki, de récupérer Akira et de le ramener au temple.

akira de katsuhiro otomoAlors qu’un croissant de Lune illumine les canaux de Néo Tokyo, nous nous retrouvons sur un quai de port avec Kei, Chiyoko, Kaneda et Akira qui semblent être arrivés au lieu du rendez-vous. Ils patientent. Soudain, la lumière d’un projecteur les éblouit, on constate alors que Chiyoko est toujours équipée de sa mitraillette. Kei crie tout haut : « Je suis Kei, nous vous amenons Akira », en termes de discrétion, on peut difficilement faire mieux. Un joli yacht leur fait alors face, ils sont invités à monter à bord, c’est ce qu’ils font, sans réellement démontrer de doute. Nezu a eu un petit problème et il ne pourra être là qu’en matinée.

Au jour suivant, le colonel assiste à une session extraordinaire, il souhaite la réactivation de l’alerte de code 7 et qu’on lui rende les pleins pouvoirs pour retrouver Akira. Mais apparemment, ce dernier a été officiellement décrété mort lors de l’attaque de SOL et ses demandes seront vaines. Le militaire quitte l’assemblée avec rage, il est persuadé être à l’aube d’une catastrophe, et souhaite se réunir avec tous les leaders des corps d’armée afin de préparer son coup d’État. Le Colonel désire récupérer le contrôle au plus vite et il usera de tous les stratagèmes pour y parvenir. Ce qui ne fait que renforcer sa bravoure, car il est prêt à aller à l’encontre des institutions pour préserver Néo Tokyo et ses habitants.

akira de katsuhiro otomoEn pleine mer, Nezu a enfin atterri sur son yacht, il s’entretient avec Kei qui elle aussi ne semble pas perturbée par l’ostentation dont fait preuve le politicien. Ce dernier souhaite faire des examens sur Akira afin d’être sûr que c’est bien lui. Kaneda et Chiyoko sont dans une autre pièce à attendre, le premier réclame à bouffer. Toujours dans une composition stricte et claire, Nezu embarque numéro 28 dans son hélico et demande à ses hommes d’éliminer les trois jeunes. Il prend place au côté du mutant et démontre une exubérante jubilation.

akira de katsuhiro otomoLes dix-neuf planches de l’épisode 39, sortie chez Young magazine le 20 aout 1984, sont surement à prendre au second degré, comme un chapitre détente de la période estivale, même si la page titre nous montre un Nezu voûté par sa scélératesse. Depuis les hublots du yacht, Kaneda observe l’hélico s’éloigner, ce dernier semble déjà envouté par le tangage du bateau. L’un des sbires leur apporte un plateau de nourriture, Chiyoko est méfiante, l’adolescent, lui, dévore avec joie. Le découpage serré nous le plaçant boustifaillant face à la mer vacillante est hilarant. Kei, de son côté, est accompagnée par un autre émissaire, il la conduit jusqu’au pont. La jeune femme doute et l’interroge, mais ce dernier sort très vite son flingue et lui tire dessus. Kaneda semble alors épris de convulsions stomacales et se met à vomir les cuisses de poulet. Chiyoko réagit, elle doit penser que la bouffe est empoisonnée, elle défonce la porte et est prise en chasse par un garde qui la mitraille. akira de katsuhiro otomoChiyoko parvient a le faire valdinguer par-dessus bord. Dans une situation délicate, Kei compresse son épaule gauche ensanglantée, mais son amie la rejoint à vive allure et, avec l’aide d’un canoë gonflable, éjecte son assaillant qui s’écrase à l’étage inférieur. Soudain, un troisième sbire fait surface, armé d’une Kalachnikov, mais il se retrouve aspergé par une gerbe phénoménale de Kaneda qui lui balancera une cagette pour le mettre hors d’état de nuire. Maintenant totalement vidé, le jeune se sent beaucoup mieux. Nos trois héros ligotent l’unique rescapé présent dans l’embarcation, une case nous montre ensuite clairement un nœud volontairement simple à délacer. Ils montent à bord d’un canoë et prennent la fuite. Le sbire se défait de la corde, il n’est même pas surpris par la facilité de son geste, mais Kaneda est apparemment confiant de son subterfuge, ce premier tache alors de prendre contact avec Nezu.

akira de katsuhiro otomoOn retrouve d’ailleurs ce dernier dans ses bureaux, il discute avec l’un de ses agents qui l’informent sur la préparation du coup d’État par le colonel. Il reste sans voix. Pendant ce temps, le sicaire du yacht tâche de raconter ses infortunes au secrétaire du politicien, mais tout ceci n’était qu’un stratagème de nos héros qui retourneront sur le bateau afin de prendre part à la conversation téléphonique et connaître la position d’Akira : il est dans la maison du petit rat, dans le onzième district. Ici, il nous semble évident que Nezu s’entoure d’inutiles, son avarice est tellement disproportionnée qu’il préfère employer des personnes facilement manipulables plutôt que des personnes compétentes : comportement typique d’un politicien véreux. Nos trois héros prennent alors les commandes du bateau et font route pour la côte.

akira de katsuhiro otomoNezu quitte son bureau et croise Ryu qui l’interroge sur Kei, car il ne peut entrer en contact avec elle. Là aussi, encore une étrangeté qui frise l’incompréhension absolue : comment se fait-il que Ryu ne puisse communiquer avec Kei ? Inconcevable, mais cela nous pousse au moins à cerner la solitude qui enveloppe Ryu en ce moment. Le petit rat lui rétorque par la négative et, dans un excès de colère, lui assène un violent coup de canne pour le renvoyer chier. Nezu ne supporte pas les questions indiscrètes, il est habitué à commander, à diriger, non à répondre. Sa soudaine réaction est celle qu’il doit appliquer lorsqu’il se trouve confronté à une personne capable et compétente. Car oui, Ryu est compétent, et même s’il semble totalement hors sujet, il nous a toujours dévoilé un acharnement sincère dans ses actions et une vivacité d’esprit non négligeable.

akira de katsuhiro otomoLe politicien monte dans sa limousine et quitte les lieux, sous l’observation de Sakaki, Mozu et Miki. Dévalant à toute vitesse les rues de Néo Tokyo, il se retrouve très vite face à un barrage de l’armée. Le véhicule s’arrête, un soldat demande au conducteur son autorisation pour circuler en plein couvre-feu. Un autre observe Nezu par la vitre et semble le reconnaître. Le politicien transpire. Il ordonne alors à son chauffeur de faire marche arrière. Ce dernier, maniant parfaitement bien son embrayage, s’exécute et fait un rapide demi-tour, ce qui permet à Otomo de redonner aux faisceaux de lumière leur exubérante divagation, conférant à sa composition la magie de ses débuts. Nezu est pris en chasse par des soldats en side-car qui le mitraillent sans retenue, mais son pilote, muni d’une grande expérience, arrive facilement à s’en défaire. akira de katsuhiro otomoAu coin d’une rue, Ryu est témoin de la traque et comprend que quelque chose de grave se prépare. Il enfourche sa bécane et décide de le suivre. Du haut d’un modeste édifice, Sakaki et ses compagnes observent la scène dans son ensemble, elles donnent alors l’impression de disparaître dans les cieux nocturnes.

Une très belle transition qui pousse inévitablement notre regard à poindre sur l’hélicoptère du colonel qui survole la capitale avec les mutants. Kiyoko semble sentir la présence d’Akira, mais tout reste flou. Dans les rues de Néo Tokyo, les chars de l’armée, dans une ambiance à la kibun wa mou sensou, prennent possession de la métropole. Une faction, située sur un pont enjambant le canal, se fait soudainement prendre en charge par le yacht de Nezu qui vient se cracher sur les engins : une explosion s’ensuit alors. Ceci fut la parfaite diversion pour que nos héros, au moyen du canoë, puissent accoster tranquillement sur les berges. Ils ne perdent pas de temps et, sous la cadence de Kei, ils filent en direction de la demeure de Nezu, car cette dernière, par un doux miracle, sait où elle se trouve.

akira de katsuhiro otomoÀ ce moment précis du récit, nous ignorons l’heure qu’il est, nous savons juste que la nuit est déjà bien entamée. Et il est primordial de bien s’imaginer qu’au prochain lever de soleil, Akira va se manifester et dévaster Néo Tokyo. Huit épisodes vont narrer les péripéties de cette folle nuit, de cette course poursuite dans la ville à la recherche de numéro 28. Tous les acteurs participants à cette traque nous ont été montrés : Nezu et ses hommes inexpérimentés ; le colonel accompagné des mutants et de son armada ; Miyako au travers des actes de Sakaki, Miki et Mozu ; Kei, Chiyoko et Kaneda qui ne font partie d’aucun clan ; et Ryu bien scellé à sa solitude. Finalement, le schéma narratif d’Otomo est toujours le même, une histoire qui s’étale dans le temps, mais où seuls les moments forts nous sont densément racontés. La nuit de la traque de Takashi en début de récit s’échelonnait sur quatre épisodes, l’après-midi avec la guerre des gangs en englobait cinq, la soirée de l’échappée du bâtiment militaire couvrait six chapitres, l’après-midi du 16 avril neuf. Sur les 48 épisodes qui composent les trois premiers tomes Deluxe du manga, plus d’une trentaine se concentrent sur cinq demi-journées. C’est-à-dire que sur une chronologie s’étalant sur quatre mois environ (j’estime que cette nuit préapocalyptique doit se situer dans les derniers jours du mois d’avril, donc de fin décembre à fin avril) plus de 60 % de la narration se focalise sur une quarantaine d’heures, soit à peine deux jours. Il ne faut pas oublier qu’Otomo est avant tout un conteur d’histoire courte, il va à l’essentiel. Et pour nous relater Akira, il use de la même technique : il développe les moments forts, et il en sera de même pour la deuxième partie du manga.

akira de katsuhiro otomoDans le QG de Nezu, ses hommes sont en pleine effervescence, ils ont été mis au courant du coup d’État et s’inquiètent pour leur patron. Pendant se temps, Kaneda parvient à s’immiscer dans la propriété. Toujours porté à toute vitesse dans les rues de Néo Tokyo, le véhicule de Nezu se fait pourchasser par une multitude de security balls qui le prennent en sandwich. Mais son chauffeur est un véritable as du volant et arrive à s’en défaire au détriment de la carrosserie de la Rolls. À l’intérieur du QG qui présente une architecture moderne et un sol damé, Kaneda se faufile. Il remarque un groupe de quatre mercenaires à l’entrée d’une porte et s’imagine qu’Akira doit être là. Soudain, un sbire surgit en hurlant que Nezu a été attaqué, il demande du renfort et laisse un patibulaire à la garde. Kaneda passe à l’action, le cogne d’un efficace coup à la tête et entre dans la pièce. Akira dort profondément.

akira de katsuhiro otomoToujours dans une mise en scène zébrée et rythmée, la Rolls de Nezu entre dans son garage, elle est alors dans un état pitoyable. Beaucoup de monde est présent pour accueillir le patron. Ce dernier s’extirpe du véhicule dans une position exténuée, il pense tout de suite à Akira. La limousine soudain explose. Dehors, Ryu observe tranquillement le déroulement des faits. Postés devant un tube cathodique, les sbires du politicien s’informent des fraiches nouvelles du coup d’État. Posément, Kaneda tâche de se faufiler avec numéro 28 sans attirer l’attention. L’enfant semble être encore dérangé par la luminosité ambiante. Ils se dirigent vers la cour extérieure décorée d’un basin rayonnant. Malheureusement, la porte est fermée et le jeune se retrouve très vite face à un tireur qui lui ordonne de ne pas bouger. Kaneda tente de l’amadouer avec de futiles paroles, mais le sbire entrevoit Akira et s’approche doucement. Il remarque alors Kei en dehors noyée dans un jeu d’ombre géométrique et arborant une féline posture. La femme attend que le mercenaire fasse feu pour lui tirer en pleine tête. Défonçant la serrure, elle libère Kaneda qui s’arme du fusil du défunt. Les deux jeunes filent rejoindre Chiyoko au portail d’entrée, Kei tient bien fermement Akira par la main.

akira de katsuhiro otomoÀ l’intérieur de la demeure, alors que le patibulaire cogné par Kaneda est toujours à terre, inconscient, Nezu prend connaissance de l’enlèvement d’Akira. Posté face au lit où dormait le mutant, il contemple avec rage les graffitis laissés par l’adolescent, qui s’était même pris le temps de lui adresser un message. Dehors, les jeunes s’enfuient en courant, mais ils sont très vite assénés par des coups de mitraillette. Ils se planquent sous des arbres, Kaneda tente de faire feu à son tour, mais semble mal maîtriser son engin. Depuis les balcons, un forcené s’excite sur nos héros, mais Miki se trouve juste derrière et la met hors d’état de nuire.

Près du portail d’entrée, des gardes sont surpris par ce prompt retour au silence, ils ont été informés que l’enfant a été kidnappé. C’est alors que Chiyoko leur fait face. Sans se faire attendre, elle fonce sur les deux lascars et, en huit cases cadencées par des lignes de célérité, leur défonce la mâchoire dans des images bruyantes et douloureuses. Très vite rejointe par Kei et Kaneda, nos trois héros sortent de la propriété avec numéro 28 en leur possession. Cependant, un rescapé refait surface et pointe son arme sur les fuyards, mais il s’effondre subitement. Mozu, postée juste derrière, lui a fait valser la cage cérébrale. akira de katsuhiro otomoLes disciples de Miyako ont volontairement apporté une aide précieuse à nos trois jeunes pour qu’il puisse s’échapper. Il est évident qu’elles préfèrent extirper Akira à ces derniers plutôt qu’à Nezu et à son armada.

Courant à pleines enjambées dans les rues nocturnes de Néo Tokyo, nos héros projettent une ombre massive et précise, Kei souhaite rejoindre l’un de ses contacts qui réside pas très loin. Mais subitement, ils se retrouvent face a Sakaki, qui arbore un regard pénétrant au travers d’une double case transitionnelle. Sa voute cérébrale paraît surdimensionnée. Kaneda est confiant, il veut lui faire sa fête et commence à la menacer avec son fusil. Mais la jeune fille est rapide, elle prend son envol, se faufile à la droite de Chiyoko et fonce sur Kaneda qui tente de lui asséner un coup. Sakaki l’évite et l’adolescent s’effondre au sol. Six cases nous présentent cette scène et on peut clairement dire que sa lecture n’est pas des plus évidente. Porté par la cinétique de son geste, Kaneda a dû s’infliger un coup à lui même. Bref, le jeune est à terre, inerte, et Sakaki est rejointe par ses consœurs. akira de katsuhiro otomoElles entourent alors Kei et Chiyoko qui tachent, elles, de protéger Akira. Les ombres apparaissent en négatif, ce qui laisserait supposer la présence du Pouvoir. Mozu et Miki semblent concentrées, elles fixent hardiment leur objectif. Sakaki s’avance des femmes d’un pas confiant.

C’est alors que toutes sont surprises par un vacarme venant des cieux, elles pointent leur regard en l’air et remarque l’hélicoptère du colonel qui s’approche. Kiyoko a apparemment su localiser Akira et le militaire effectue sa descente. Les pales génèrent un bruit et un souffle impétueux qui obligent les disciples de Miyako à reculer d’un pas, pendant que Kei, couverte par Chiyoko, tente de couvrir Akira. Depuis le hublot, les mutants observent la scène, Takashi démontre un visage ébahi. Nul doute qu’il a dû apercevoir son ami de laboratoire qu’il n’avait pas revu depuis plus de trente ans.

Une image impactant pour introduire cet épisode 42, sorti le premier octobre 1984 dans Young Magazine : un Kaneda, flingue à la main, entouré par vingt-deux soldats. Le jeu de trame est tout simplement somptueux, la texture des chemises militaires met parfaitement en évidence notre héros qui pointe son arme sur le lecteur et arbore un regard rempli de détermination. akira de katsuhiro otomoOn pourrait presque s’imaginer, à la vue de cette page titre, un futur affrontement entre les forces de l’ordre et nos trois protagonistes. Pourtant, il n’en sera rien, leur impact au sein de l’intrigue sera très minime. Il est peut-être important de signaler qu’une semaine avant la publication de ce chapitre, le volume 1 Deluxe du manga sortait dans les librairies nippones.

L’hélicoptère de l’armée fait donc face à Akira. Dans la cabine, Kiyoko se cambre afin d’observer la scène, Takashi demeure figé. Le colonel ordonne à ses hommes d’encercler le secteur au plus vite et d’y contrôler les accès. À terre, le courant d’air est violent, et Sakaki profite d’un moment d’inattention pour s’emparer de numéro 28. Elle s’échappe aussitôt avec lui. Kei réagit, elle sort son flingue, mais Mozu la déstabilise d’un coup de genou alors que Miki inflige à Chiyoko une salve du Pouvoir. Kaneda, qui était toujours effondré au sol, se relève miraculeusement et tâche de flanquer un coup de crosse à Mozu qui l’esquive en s’envolant. akira de katsuhiro otomoMais elle retombera dans le bras de Chiyoko qui la sangle énergiquement : elle s’évanouit. Dans une mise en scène inaltérablement rapide et aux cadrages serrés, Kaneda tente cette fois-ci de frapper Miki, et encore une fois, tout s’embourbe dans une lecture loin d’être évidente, avec surement un cognage de crânes entre les deux personnages. Miki est à terre, se tapant les yeux, Kaneda effectue la même mimique, mais bien posté sur ses deux jambes. Kei presse son monde, elle est unanime : « il faut retrouver Akira avant que Nezu et ses hommes ne mettent la main dessus. » La jeune femme montre ici un semblant de lucidité, et donne à sa traque un sens plus précis.

akira de katsuhiro otomoEt en effet, les soldats du petit rat sont bien dans les rues, à la recherche du mutant, deux d’entre eux aperçoivent d’ailleurs Sakaki dévalant avec Akira. Ils la prennent en chasse. Elle tâche de se faufiler dans les venelles labyrinthiques du quartier, mais se retrouve soudainement face à Nezu. Ce dernier, toujours soutenu par sa canne, est accompagné par quelques mercenaires bien armés. Sans même se faire attendre, il dévoile à la jeune fille toute la dévotion qu’il porte à Miyako, comme s’il devait instinctivement se confesser, mais il finit très vite par combler son discours de paraboles subjectives. Les desseins du politicien sont évidents, il est avide de pouvoir, et souhaite s’approprier d’Akira pour assouvir cette avidité. Mais on n’en connaît toujours pas la finalité, on ne sait pas ce que manigance Nezu en s’accaparant d’une soi-disant arme qu’il ne pourra jamais contrôler. akira de katsuhiro otomoDans tous les cas, sa rhétorique montre bien toute son habileté manipulatrice, même s’il ne se rendit jamais compte qu’il fut le premier à être manipulé.

Il s’approche de Sakaki qui protège Akira en le cachant bien derrière son dos. Elle sait parfaitement que, dans une telle posture, Nezu ne fera jamais feu sur elle, de peur d’éliminer numéro 28 par la même occasion. Mais le rat claque des doigts, ordonnant à ses hommes d’abattre la disciple de Miyako. C’est alors que Miki intervient, générant un effet de panique chez les soldats du politicien. Elle tente de faire diversion afin que sa compagne puisse prendre la fuite. Continuellement baigné par ces mêmes cadrages serrés, Nezu somme de tirer, mais Miki est véloce, elle évite les salves, et les mercenaires finissent par se fusiller entre eux. Sakaki en profite pour effectuer son envol, soutenant fermement Akira autour de son bras droit. Le Politicien a été pris de vitesse.

akira de katsuhiro otomoUn missile catapulté par l’armée explose alors et illumine l’atmosphère nocturne de Néo Tokyo. Toujours dans les airs, Sakaki observe l’éclat, mais aussi Nezu, consterné ; Kei et sa bande, interrogatives ; et Ryu qui comprend où se déroule l’action. Sur un char, des soldats scrutent les cieux et prennent donc connaissance de la position d’Akira. Miki, bien portée dans son élan, se jette avec rage sur Nezu, mais le vieux est décidément très agile et lui inflige un violent coup de canne. Ses hommes font feu et transpercent la jeune fille de mille balles. Elle s’écroule, morte, au désarroi de Sakaki qui maintient son rythme échappatoire.

akira de katsuhiro otomoSous une vue aérienne, on retrouve l’hélicoptère du colonel posé dans une cour d’école. Le bâtiment nous ferait presque penser à l’internat qui accompagnait les premiers épisodes de la saga, mais des détails architecturaux nous font finalement sentir que ce n’est pas lui. Le militaire converse avec Takashi qui lui parle des trois filles de Miyako, numéro 26 a clairement ressenti le Pouvoir en elles. Il lui apprendra aussi qu’elles sont venues pour Akira. Le colonel reste dubitatif, la traque de numéro 28 impliquerait apparemment d’autres acteurs dont il ignore l’existence. Masaru lui affirmera qu’elles possèdent le Pouvoir, mais que ce dernier est très limité. Des soldats extraient alors de l’hélicoptère le lit de Kiyoko.

akira de katsuhiro otomoNous rejoignons dès lors nos trois héros qui se font prendre en chasse, eux aussi, par la milice de Nezu. Kaneda est formel : oublier Akira et penser à sauver sa peau. Zigzagant dans les ruelles, il se retrouve subitement face à un tank et, sans hésiter, castagne l’artilleur placé sur la tourelle. Kei et Chiyoko se font tirer dessus, elles se trouvent comme dans un guet-apens, coincées entre les hommes de Nezu et ce fameux tank. Mais Kaneda entre en conversation avec le soldat situé à l’intérieur de l’engin, lui ordonne d’effectuer une rotation et de faire feu. Ce dernier bafouille, mais Kaneda insiste, et une image aveuglante immobilise les deux femmes au travers d’un bruit sourd et déchaîné.

akira de katsuhiro otomoL’explosion se fait lourdement ressentir dans tout le quartier. Les hommes de Nezu semblent avoir jeté les armes tellement apeurées par cet obus qui vient de friser leurs têtes. Chiyoko remarque alors sur le tank Kaneda qui invite ses compagnes à monter à bord. Nos trois héros prennent possession de l’engin militaire et vont donc s’éclipser de l’intrigue sur pas mal de planches. Leur apparition ne sera que sporadique afin d’offrir quelques gags surement injustifiés, surtout lorsqu’on sait que l’on est à l’aube d’un cataclysme. À plusieurs reprises dans son récit, Otomo avait instauré quelques pauses détente pour décontracter l’atmosphère, très souvent sur une case, voire deux. Mais ici je trouve que cette pause s’étale trop dans la durée et n’arrive finalement qu’à peu jouer son rôle. Surtout que dans ces présentes pages, l’auteur en profite pour ridiculiser les soldats, et donc l’armée, ce qui résonne peu crédible au final. Bref, ce ne sont pas ces quelques vignettes qui vont perturber notre lecture, et respectons leur existence à leur juste valeur.

akira de katsuhiro otomoPendant ce temps, Nezu poursuit sa traque sur Sakaki et Akira. L’ordre formulé à ses hommes est simple et concis : « Si vous ne pouvez pas les ramener vivants, tuez-les ! » En lui faisant prononcer cette sentence, Otomo confère au politicien un portrait dérangeant, rempli de sueur et de colère. Ses yeux plissés sont submergés par la haine, la torsion de sa bouche est envahie d’acerbité, les traits de son visage ne dégagent qu’abomination et répugnance. Pour Nezu les choses sont claires, soit Akira est a lui, soit il ne sera pas. Son orgueil est tout simplement surdimensionné, sa quête de pouvoir semble illimitée, il est guidé par une conduite des plus enfiellés. C’est fou comment Katsuhiro est capable, au travers d’une esquisse faciale, de dévoiler toute la psychologie d’un personnage totalement rongé de l’intérieur par son avarice. Indéniablement l’un des portraits les plus oppressants de la saga.

Sakaki tente tant bien que mal de s’immiscer dans les ruelles afin de rester inobservable. Mais la tache devient difficile, surtout que l’armée a commencé à cercler le quartier. Elle demeure pensive, ne sachant trop quoi faire. Mais des bruits de pas s’avançant l’obligent à prendre une décision : akira de katsuhiro otomoelle planque alors Akira dans une poubelle. Sur quatre cases, Otomo nous dépeint la scène, avec des cadrages variés et un superbe plan panoramique qui arrive parfaitement à nous faire ressentir toute la docilité de numéro 28. Le jeune enfant est totalement endormi, il ne s’est décidément toujours pas rétabli de sa longue sieste cryogénique. La disciple de Miyako fait alors face à la troupe de Nezu, elle augmente sa vitesse et propulse sa silhouette rayonnante afin de s’éloigner. Elle est aussitôt prise en chasse. Pendant ce temps, Ryu zone dans le coin et observe les hommes de son ancien chef en pleine course poursuite.

Des cases zébrées de mille lignes maintiennent la tension a son maximum. Cette fois-ci pour nous présenter les altercations entre l’armée et la garde rapprochée de Nezu. L’acharnement est manifeste des deux côtés, mais les militaires, équipés d’un meilleur arsenal, parviennent à prendre le dessus. Sakaki, quant à elle, entre en contact avec Mozu pour l’informer qu’Akira est en lieu sûr, et que l’objectif est maintenant de conduire toutes ces armadas le plus loin possible du quartier. Les deux jeunes filles vont utiliser la même technique, se faire passer pour numéro 28 afin de guider les chars de l’armée en d’autres lieux. akira de katsuhiro otomoSakaki y parvient habilement, en empêtrant l’engin de guerre dans une rue trop exiguë. Sa compagne en fera de même. C’est alors que nous revoyons Ryu, toujours très seul, qui entend des bruits s’extirpant d’une poubelle. Il s’interroge, s’approche. Mozu se retrouve très vite dans un cul-de-sac, illuminée par les projecteurs du tank. Elle se compresse le ventre et semble essoufflée. Le soldat, étant convaincu d’être face à Akira, tente de la tranquilliser. Mais elle commence à faire léviter les briques du mur et, malgré les consignes de Sakaki de ne pas attaquer, les envoie violemment contre l’engin qui explose. Mozu pantelle, elle paraît très affectée. Il est indéniable que les disciples de Miyako ont le Pouvoir, mais elles ne peuvent en faire qu’un usage parcimonieux, elles fatiguent assez rapidement.

akira de katsuhiro otomoC’est alors que Takashi lui fait face, il est accompagné du colonel qui reste surpris par les prouesses de Mozu. Il l’interroge sur son entrainement. Ce dernier a toutes les raisons d’être plongé dans l’incompréhension. Lui qui se croyait doyen d’un projet scientifico-militaire développant des unités entières de personnes aux capacités paranormales, se retrouve soudain confronté à la concurrence. Ce qui prouve bien que le colonel, malgré toute sa prestance, sa classe et son charisme, n’est qu’un simple pion au cœur de cet immense échiquier. Mozu le renvoie chier et commence à attaquer Takashi. C’est la première fois que l’on admire une manifestation tangible du Pouvoir. La disciple de Miyako fait déferler sur numéro 26 une véritable décharge énergétique qui, grâce aux lignes incurvées de vélocité, nous divulgue toute sa force tourbillonnante. Takashi est touché de plein fouet, un souffle oblige le militaire, posté juste derrière, à se protéger le visage, il est préoccupé pour l’enfant. Mais numéro 26 maîtrise la situation. Au travers d’un dessin présomptueux, il dépressurise ce souffle et s’en extirpe et créant un vortex brasillant. Otomo confère alors à Takashi un trait qu’on ne lui connaissait pas. Mozu s’inquiète, elle commence même à prendre peur. Et le mutant de l’armée lui envoie une salve meurtrière qui déchire le sol devenu soudainement incandescent puis la comprime face au mur qui la soutient dans une brutalité palpable et apparente. Sous le regard insensible du colonel, Mozu s’effondre sur l’asphalte poussiéreux ordonnant à Sakaki de fuir le plus loin possible. akira de katsuhiro otomoTakashi perçoit immédiatement les vibrations de cette dernière et tâche de la localiser. Une esquisse fabuleuse nous montre alors le profil de numéro 26 fondu dans une contention assidue. Je trouve ce portrait d’une beauté incroyable, il majestifie Takashi à sa juste valeur, lui confère une prestance jamais vue auparavant et une élégance remplie d’un gai savoir serein et assumé. Je m’excuse si je me répète, mais je trouve numéro 26, dans cette case, emplie d’une délicatesse phénoménale.

Sakaki, de son côté, reste immobile, elle semble envahie par une peur manifeste. Takashi parvient finalement à la localiser. Ici je me pose une question : comment les mutants du projet peuvent-ils arriver commodément à détecter les disciples de Miyako et non Akira ? Surtout lorsque l’on connaît la connexion affective qu’ils ont pu avoir durant leur enfance, à la fin des années 70. Je sais parfaitement que numéro 28 est encore bien endormi, mais Tetsuo réussissait sans peine à s’enrôler dans son attraction alors qu’il roupillait, soi-disant, sous zéro absolu. akira de katsuhiro otomoDans tous les cas, de la manière dont nous sont présentés les faits, cela veut clairement dire que numéro 41 a acquis une faculté qui dépasse indubitablement toutes celles des autres mutants du projet. Masaru s’entretient avec Kiyoko, il lui demande si elle sent quelque chose. Mais numéro 25 lui répondra par la négative, elle ne voit rien, mais subodore qu’ils sont maintenant très proches d’Akira. Ici Kyoko n’anticipe aucun désastre à venir, elle semble loin de ses anciennes prémonitions où Tetsuo devait être l’instigateur d’une destruction cataclysmique. Son visage posé respire la sérénité, elle est comme apaisée par cette lueur aurorale qui surplombe lentement les contours architecturaux de Néo Tokyo. Une nouvelle journée commence et un soupçon de lumière révèle les bâtiments périphériques de la capitale.

akira de katsuhiro otomoNous rejoignons alors nos trois héros, saccageant tout sur leur passage avec leur massif char. Ils s’immiscent brutalement dans une sorte de galerie commerciale, où l’armée semble se confronter à une bande de mercenaires. Coup de mitraillette, coup de roquette, explosions répétées et tout se noie dans une épaisse fumée qui embourbe ce petit monde dans l’inactivité. On retrouve ensuite Ryu, dans une vue aérienne, qui s’approche lentement de la poubelle, il fait preuve de prudence. akira de katsuhiro otomoIl ouvre rapidement le conteneur, l’arme à la main et dénote une surprise évidente en y voyant un enfant. Nous savons tous que cet enfant est Akira, mais il faut bien se mettre en tête que Ryu ne le sait pas, pour lui, ce n’est qu’un gosse et il le soutire des ordures. Sous la fumée épaisse, Kei et sa bande s’extirpent de l’allée commerciale. Par erreur, la jeune femme agrippe le poignet d’un mercenaire, ce dernier se fera violemment castagner par Chiyoko, preuve qu’elle prend soin de Kei comme de ses prunelles. Nos protagonistes reprennent leur course dans une cadence toujours aussi vive.

Nezu et ses hommes sont harcelés par l’armée et perdent du terrain, le politicien se voit dans l’obligation de fuir seul. akira de katsuhiro otomoTranspirant et suffoquant, il tâche de s’immiscer dans les ruelles et se présente soudainement face à Ryu qui tient l’enfant dans sa main gauche. Jeu de regard entre les deux personnages, la stupeur, le doute, la surprise se font sentir profondément. Nezu reconnaît alors Akira toujours très somnolent et crie son nom en mêlant effarement et jubilation. Ryu est pantois, jamais il n’aurait pu s’imaginer que ce gosse fut le mutant. Surtout que, et il faut quand même bien le rappeler, il ne savait même pas qu’Akira était réveillé et qu’il déambulait loin de sa chambre froide. Mais le jeune homme semble tout mettre en relation rapidement, et comprend donc la fourberie de son ancien patron. Le petit rat est vexé, il est persuadé que son ancien bras droit s’est rangé du côté de Miyako. Il sort son flingue et fait feu sur Ryu. akira de katsuhiro otomoCe dernier expulse numéro 28 et, par une habile acrobatie, se jette à terre visant Nezu avec la même précision qui le caractérisait au début du manga. L’image nous montrant l’impact et la perte d’équilibre du politicien ne permet pas de savoir quelle partie de son corps fut touchée. Mais Nezu s’effondre au sol, laissant tomber sa canne. Ryu n’a pas trop le temps de réfléchir, il s’accapare du mutant et dévale les rues à toute vitesse, il est baigné par une profonde incompréhension.

Sakaki pense à ses consœurs mortes, Kei et sa troupe poursuivent leur échappée, et l’armée met définitivement hors d’état de nuire la milice de Nezu. Ryu tache de se faufiler, sans se faire voir par les soldats, il empreinte un passage restreint envahit de détritus, Akira l’accompagne tranquillement. Le jour est maintenant bien levé. Kei, Kaneda et Chiyoko semblent longer les berges du canal. Sur le sol, des traces de sang obligent notre regard à poindre sur le petit rat, bien vivant et titubant. Démuni de sa canne, il se traine, se déplace avec difficulté, il compresse son ventre et tient bien fermement son pistolet de la main droite.

akira de katsuhiro otomoRyu poursuit son avancée, il s’extrait du passage pour se retrouver sur les quais, il observe alors le yacht de Nezu divaguer sur les eaux tranquilles du canal. La lumière diurne domine maintenant le paysage. Il porte le mutant sur son dos et descend le long des berges. Il est évident qu’il ne doit pas savoir quoi faire, qu’il ne doit pas savoir où aller, mais il va, dans une cadence preste et vivace. Il s’arrête alors brusquement, une silhouette se présente à lui : Sakaki. Elle remarque tout de suite numéro 28 et questionne Ryu sur ses intentions. Mais l’anarchiste n’offre qu’une réponse interrogative, il dépose Akira et extrait un pistolet de sa poche. akira de katsuhiro otomoLa jeune fille fonce sur lui, il tire, mais Sakaki s’envole, lui assène un coup dans le dos et le fait tomber à terre. Pendant ce temps, Kei et ses comparses entendent le bruit de l’arme et s’approchent de sa source. Sakaki attrape Akira par la main et le somme de la suivre, Ryu est toujours écroulé au sol. Très vite, elle remarque Kaneda, Kei et Chiyoko en haut de la chaussée. Ce premier désire laver ses affronts qu’elle lui avait infligés dans les appartements et dans la rue lors du kidnapping d’Akira. Il prend son élan, fonce sur la jeune fille qui prépare son attaque. Mais l’adolescent est rapide et habile, il effectue un saut et lui flanque un violent coup de pied. Sakaki s’écroule sur le bitume pendant que Kaneda jubile, il est décidément toujours aussi badasse.

akira de katsuhiro otomoC’est alors que Ryu reprend connaissance et se relève doucement. Kei écarquille les yeux, elle mentionne son nom dans une tonalité perforante évoquant sa surprise, son alacrité et son incompréhension. Ryu est imbibé par les mêmes sensations, et Otomo nous présente une case qui symbolise à elle seule la tragédie dans sa plus noble expression. Kei s’approche de son compagnon, semblant ne plus rien voir d’autre, ne plus rien entendre, elle paraît totalement déconnectée de la situation actuelle. Légèrement en deçà, Kaneda offre une posture consternée, son regard, embelli de déréliction, suit la mouvance mécanisée de la jeune femme, il ne peut lutter contre sa catalepsie. Cette vignette est d’une mélancolie déconcertante, car on y sent le véritable amour que porte Kei à Ryu, et l’incontestable brisure cardiaque dont doit être victime Kaneda en ce moment. J’adore comment Katsuhiro est capable, au travers d’un banal dessin, de nous transmettre une multitude d’aperceptions, d’émotions et de ressenties.

akira de katsuhiro otomoSakaki profite d’ailleurs de ce moment évasif pour porter un coup à Kaneda, s’emparer d’Akira et bondir jusqu’aux crêtes de la berge. Mais à peine le pied posé au sol, elle se retrouve face à un colonel silencieux, qui exhibe une posture convaincante et un sourire malicieux. Pressant toujours bien fermement Akira dans ses bras, elle entend alors vociférer dans sa cage cérébrale une voix inconnue. Takashi, situé à sa gauche, lui fait comprendre, par télépathie, qu’elle n’a aucune chance de s’échapper. Mais la jeune fille dépose Akira et fait mine de s’approcher de numéro 26, elle a parfaitement bien identifié celui qui ôta la vie à son amie. C’est étrange comme Sakaki, avec autant d’assurance, délaisse sa mission pour concentrer ses gestes sur la vengeance de Mozu. Mais, à peine s’est-elle déplacée de trois mètres que surgissent des profondeurs Kaneda et Chiyoko. akira de katsuhiro otomoLe militaire remarque et reconnaît très bien le premier, et vice versa d’ailleurs. L’adolescent, interloqué, tente de faire demi-tour, mais Kei et Ryu, restés en bas, sont déjà encerclés par des soldats bien armés. Le colonel et ses hommes ont pris possession des lieux, ce premier affirmera même contrôler 70 % de tout Néo Tokyo. L’acte final peut donc commencer, et on peut presque attester que tous les acteurs qui ont participé à cette folle nuit sont maintenant réunis en ce lieu. Et un dessin fabuleux d’Otomo dévoile cet acte final au travers d’une perspective épurée et harmonieuse. Tous sont là, Takashi au fond, Kaneda et Chiyoko statiques, Sakaki concentrée, Akira totalement passif, le militaire fier et droit, Masaru et Kiyoko, observateurs, et toute l’artillerie sur le qui-vive. Kei et Ryu sont invités à rejoindre cette petite bande.

Kaneda et le colonel se dévisagent, le premier s’efforce de décompresser alors que le second ne fait qu’affirmer sa domination de la situation. akira de katsuhiro otomoMais soudain, Chiyoko, portée par je ne sais quel délire, tente de prendre possession d’Akira. Elle sera très vite stoppée dans son élan par des soldats bienveillants. Le chef de l’armée ordonne d’embarquer tout ce petit monde, on le sent subitement exténué. Mais Sakaki, les yeux remplis de hargne, regarde Takashi et commence à le charger.

La page titre de l’épisode 46, sorti le 3 décembre 1984, est sans nul doute possible la plus pénible, la plus amère, la plus affligeante des cent vingt qui accompagneront ce récit. La contempler ainsi, froidement, nous donne vraiment la sensation d’être Little Boy, à quelques kilomètres au-dessus de la ville d’Hiroshima. Et si l’épicentre d’aout 1945 se trouvait à 150 mètres d’altitude, celui de Néo Tokyo 2020 sera à même le sol. Car oui, ce chapitre va introduire ce cataclysme tant attendu au travers d’une narration structurée, aérée, et on ne peut plus spasmodique.

akira de katsuhiro otomoSakaki est en pleine course, elle se rue sur numéro 26, mais, ne parvenant à le frapper, prend son envol jusqu’aux toits. Le colonel, toujours aussi vif d’esprit, guide ses hommes et leur ordonne de tirer. Ils criblent de balles la jeune fille, qui fait des roulés-boulés et s’écrase au sol. Takashi affirme qu’elle n’est pas morte, et le militaire demande à des soldats de la lui ramener, il souhaiterait la soumettre à quelques examens. Décidément, même entravé par une pression phénoménale, le chef de l’armée reste lucide et pense à la prolongation de son projet. Kiyoko se redresse de son lit, avec Masaru ils appellent Akira qui semble effectuer pour la première fois des pas issus de sa propre volonté. Takashi s’approche de son ancien ami de laboratoire, il semble très ému. Numéro 28 donne l’impression de ne rien y comprendre, mais il écoute ces personnages qui présentent une stature similaire à la sienne, il est évident qu’il ne les reconnaît pas. Soudain, confinés dans une vignette étroite et tramée, des souliers font craquer le plancher d’une bâtisse saccagée. Le colonel se retourne, interloqué. Une case détaillée et silencieuse nous l’affiche face à un taudis en ruine. akira de katsuhiro otomoIl est immobile, comme plongé dans une profonde incertitude et démontre timidement son inquiétude. C’est alors qu’une main droite détenant un pistolet s’exhibe à notre regard sous tension. À la vue de l’arme et des phalanges qui le soutiennent, on en déduit immédiatement que c’est Nezu. Et le dessin subséquent nous montre Takashi, accompagnant Akira, se faire soudainement perforer le crane. L’image est impactant, taciturne, figée, le seul détail de la trépanation nous procure un sentiment colossal de chagrin et d’anxiété.

akira de katsuhiro otomoLa candeur de l’esquisse suivante est monumentale, elle assombrit parfaitement la dramaturgie du moment. Le militaire se retourne, on a l’impression qu’il n’a pas encore réalisé ce qu’il se passe. Masaru est comme épris de convulsion se tortillant au creux de son fauteuil. Le jeu d’ombre, délicatement tramé, renforce humblement la clarté de l’impact. Un jet d’hémoglobine s’extirpe timidement de la tête de Takashi. Akira, lui, reste stoïque, toujours imbibé par son allure paisible. Les six vignettes suivantes nous montrent, en caractère réduit, mais noyées dans un silence insurmontable, l’ahurissement du colonel, la crainte de Kaneda, l’effarement de Masaru, l’angoisse de Kei, l’hébétude de Kiyoko, l’indifférence d’Akira alors éclaboussé par des larmes de sang. Sur les hauteurs des appartements d’où est parti le coup de feu, nous voyons bel et bien Nezu, pistolet à la main, ayant taché d’accomplir sa directive, mais s’ayant ridiculement trompé de cible. Soit Akira était à lui, soit il n’était pas. Et c’est numéro 26 qui aura fait les frais de cette surcharge d’orgueil. Le colonel tente de réagir en ordonnant à ses soldats de tirer au-dessus d’une fenêtre. Et pendant que Takashi poursuit sa chute inéluctable devant l’exaltation grandissante de ses confrères, Nezu se fait cribler de balles dans un mitraillage percutant et vorace.

akira de katsuhiro otomoTakashi rugit sourdement, son regard est déconcertant de tristesse, sa tombée semble s’effectuer au ralenti, comme si le temps s’était soudainement dilaté. En résonances, Masaru et Kiyoko sont très vite emplis d’une douleur incontrôlable, nul doute qu’ils doivent ressentir la mort au travers de leur ami. Les deux mutants présentent un visage convulsé par une ténébreuse céphalalgie, ils commencent d’ailleurs à hurler. Akira réagit alors, ses yeux donnent l’impression de grandement s’ouvrir, il ausculte voracement numéro 26. La composition fortement tramée de la page suivante impose un contraste évident avec la candeur des planches passées, comme si les photons répondaient à de nouvelles lois. La physionomie de Takashi est graphiquement insoutenable, un jet de larme s’expulse de ses orbes, sa mâchoire est éprise d’une impétueuse lancination. Numéro 25 et 27 ne semblent plus supporter le martèlement cérébral dont ils sont victimes, leur bouche est tiraillée par l’agonie. Akira donne l’impression de ressentir cette douleur, il serre les dents, plisse les yeux. La case où il apparaît au côté de Takashi projette une ombre surréelle, conférant à l’espace une courbure insolite. Numéro 28 commence à se compresser la tête, se mimétisant habilement à Masaru et Kiyoko.

akira de katsuhiro otomoDans les débris d’un édifice surement proche des événements, une silhouette fait surface, exposant des contours qui nous sont familiers : Tetsuo. Le jeune est de retour, dans un clair-obscur saisissant et mentionnera d’une vive voix « Akira ». Je ne pense pas que numéro 41 soit un témoin oculaire de la scène, il n’est pas au courant de qui composent cette dernière. Mais il ressent parfaitement la présence d’Akira, ce qui renforce encore plus leur interconnexion. Une case nous montre alors le mutant bouillonnant, trépidant... Néo Tokyo is about to explode. Depuis son temple, Miyako s’attriste de ce qui va suivre, elle se dresse, face à cette paroi en bas-relief révélant comme un halo lumineux. C’est fou comme cette estampe murale paraît être un signe avant-coureur de ce qui va se produire dans quelques secondes. akira de katsuhiro otomoUne case déchirante, imbibée d’un noir profond, nous montre ensuite Takashi, à terre, la tête recouverte de sang, pendant qu’Akira convulse son dos, poussant un crie strident et pénétrant. La posture de l’enfant, poétisée par cette contre-plongée ténébreuse, est douloureuse, poignante, désespérante. Après son hurlement perçant, il semble envahi par la peur, comme conscient qu’il ne pourra plus maîtriser ses actes et gestes futurs. Face à lui, tout le monde l’observe, le colonel présente un visage empli de crainte et d’effroi. Numéro 28 concentre alors entre ses paumes une dose d’énergie. Kiyoko expose un profil totalement strié par la panique, elle ordonne au mutant de stopper son entreprise. Mais Akira ne peut plus rien faire, la fournaise est en marche et le destin de Néo Tokyo est tout tracé.

akira de katsuhiro otomoSur deux planches, Katsuhiro va ensuite nous exhiber la vie matinale des habitants de la capitale : un père faisant des exercices avec son enfant, une mère préparant le petit déjeuner, un chat miaulant, il nous révèlera même l’heure, 7h27. Ce fut judicieux de la part d’Otomo de ne pas avoir mis 8h15, la référence aurait été finalement trop évidente. Il poursuit les prémices du jour : une famille regardant la télé, une security ball immobile, et la loque de l’internat, accroupi sur les marches d’escalier, bien fidèle à son poste. Je trouve ce clin d’œil phénoménal, sublime et subtil. Se retrouver à l’entrée de l’école, à cet instant précis, prouve que le saut magistral effectué par Kaneda au travers de la fenêtre ne marquait pas la fin du pensionnat. C’est ce qui va suivre qui marquera sa fin définitive. D’ailleurs, ce qui va suivre va marquer la fin de beaucoup de chose. Les deux planches suivantes nous replongent dans la candeur insoutenable du réveil d’Akira. Ce dernier attire en son cœur l’ensemble de la lumière qui projette des faisceaux d’ombre sur les protagonistes qui l’entourent. La scène se noie dans un mutisme aveuglant, numéro 28 pompe inlassablement tous les photons de son espace proche. Kiyoko, dans un dernier cri de désespérassions, demande à Masaru de l’aider à sauver tout ce monde ici présent en les éjectant sur les toits d’un building leur faisant face. Akira se redresse, des blocs de roche virevoltent à ses côtés, un halo énergétique s’extrait de sa corporalité. Kiyoko et Masaru s’exécutent, des soldats commencent à se sentir poussés vers le haut. Et numéro 28 s’affiche dans une posture reposée, il est alors submergé par une divine nitescence.

akira de katsuhiro otomoKei et Kaneda ressentent très vite à leur tour cette attraction zénithale, dans le feu de l’action, ils se nommeront mutuellement. Et une boule incandescente surgit des berges du canal, semblant tout dévorer sur son passage. Depuis les hauteurs des gratte-ciel, nous sentons l’avancée rapide de cette masse énergétique et dévastatrice, pas mal de monde est projeté sur les toits des édifices. La vue plongeante nous dévoile toute la grandeur de la ville, sa richesse et sa variété architecturale. Le trait d’Otomo est d’une finesse et d’une précision époustouflante. À une altitude moindre, on remarque les faîtes du Fiftyfive Bank sur lesquels s’écrase Kaneda. Il n’y comprend rien, ne sait pas où il est et, dans un sentiment de total désarroi, crie le prénom de son amie. Mais Kei se trouve bien plus haut, sur les rebords d’un autre building. Kiyoko, en pleine lévitation sur son lit, tâche d’emporter Takashi avec elle. Mais Masaru, dévoilant un visage inhabituellement colérique, lui ordonne de le lâcher. C’est ce qu’elle fait, et numéro 26 plonge dans les abysses de la métropole en décomposition.akira de katsuhiro otomo Kaneda se retourne, il remarque la lueur déprédatrice s’approcher, la ville semble se dissiper et le logo du Fiftyfive Bank commence à se désagréger. Une double page, surréaliste, s’offre alors à notre regard convulsé : Néo Tokyo perforé par un dôme atomique. Les détails foisonnent par million, des centaines d’immeubles, de gratte-ciel, d’édifices, de constructions en tout genre inondent cette illustration déroutante. On y distingue même, au premier plan, le QG de l’armée. Sur les neuf cents planches précédentes, Katsuhiro nous dévoila que très peu de fois une vue large ou approfondie de la capitale japonaise. Et ici, il nous l’offre, de façon magistrale et dans son intégralité, pour la détruire aussitôt.

Nous revoyons Nezu, entouré de son sang en suspension, se faire balayer par le souffle. Toutes les prémonitions avaient prédit le réveil et la manifestation prochaine d’Akira. Certaines avaient mentionné Tetsuo comme responsable unanime de ce présent désastre. Et pourtant, tout fut déclenché par ce petit rat, par son avarice, son orgueil et sa soif de pouvoir. Même s’il est difficile, ou peu évident, d’établir son degré d’implication dans le réveil propre de numéro 28, il est indéniable que son coup de feu raté est l’origine officielle du déchainement du mutant. Je dis officielle, car nul doute que Masaru et Kiyoko ont leur part de responsabilité : leur crise encéphalique ressentie à la mort de Takashi fut un parfait détonateur pour Akira. akira de katsuhiro otomoCependant, en y réfléchissant bien, Nezu n’était que le pantin de Miyako, cette dernière le manipulait pour arriver à ses fins. La première d’entre elles était le réveil de numéro 28, la seconde s’accaparer du mutant où elle échoua clairement. Maintenant, en aucun cas je n’affirmerais que la vieille souhaitait la destruction de Néo Tokyo, elle n’a pas manié Nezu pour qu’il rate son tir et vise la tête de Takashi afin que ce désastre annoncé se présente. Car elle n’aspire pas au désastre, mais bel et bien un accomplissement qui changera la face du monde. Et cette présente manifestation d’Akira, tout comme celle de 1982, n’incarne en rien cet accomplissement, les mille trois cents planches restantes se chargeront de nous le raconter. Bref, la corpulence fétide de Nezu disparaît dans l’explosion, et nous revoyons Sakaki semblant se relever de ses blessures. Elle implore sa maîtresse et Miyako donne l’air de l’accueillir à bras ouverts, baignée par une candeur mystique. Dans son temple, numéro 19 pleure le décès de la jeune fille. Et pourtant, elle savait qu’elle ne sortirait pas vivante de cette traque, elle s’était même excusée auprès de sa disciple de ne pas lui laisser la chance d’être une belle femme. Autant d’anecdotes qui font de Miyako un personnage profondément profond (je sais cela ne veut rien dire), un personnage d’une richesse infinie, un personnage captivant, séduisant et incompris, le véritable pilier fondateur du récit... J’adore Lady Miyako.

akira de katsuhiro otomoSur les toits du Fiftyfive Bank, la clarté, dévorant toujours tout sur son passage, s’approche lentement de Kaneda qui est promptement enrobé par la masse énergétique, une ombre volumétrique se dessine en son dos. C’est alors que l’embrasement s’opacifie, le blanc devient fuligineux, l’environnement du jeune se met au négatif. Et une image bouleversante, cicatrisée d’un bruit aigu, nous montre un Kaneda en flamme, le même que nous avions pu observer en début d’histoire suite à la première manifestation de Tetsuo. Il est indéniable qu’à cet instant précis, il se passe quelque chose de rare. Ce noir profond qui enrobe soudainement Kaneda nous fait fortement penser à celui qui enveloppait Kei dans le bâtiment de l’armée lorsque cette dernière avait été manipulée par Kiyoko. L’adolescent semble donc s’immiscer au sein d’une dimension méconnue, et le revoir dans cet état enflammé n’est qu’une preuve évidente que Tetsuo est le grand instigateur de cette immixtion. akira de katsuhiro otomoIl ne faut pas oublier que numéro 41 est présent dans les lieux, il fut témoin de tout ce qui vient de se produire, et jamais il n’aurait laissé son ami se faire dévorer par la manifestation d’Akira. Et Kaneda donne l’impression de disparaître dans la pâleur du dôme, il criera pour la dernière fois le nom de Kei. Sur les hauteurs d’un autre édifice, le colonel, parfaitement lucide malgré la catastrophe, tache de sauver un soldat. Kei, accroupie à ses côtés, admire sa bravoure. Elle se relève, dévisage le halo engloutir la métropole et crie à son tour : « Kaneda ».

Les quatorze planches suivantes se dédieront, dans un silence sibyllin, à nous dépeindre la destruction de Néo Tokyo. Des pages, surchargées d’illustrations colossales, d’une précision ahurissante, nous présentent ce cataclysme dans une ivresse déroutante. Katsuhiro s’acharne à mettre sur papier cette monstruosité architecturale qui s’effrite sans offrir de résistance. Jamais nous n’avions contemplé Néo Tokyo avec autant de détails et de résolution. akira de katsuhiro otomoJamais Néo Tokyo nous avait paru si étouffante et oppressante que durant sa propre éradication. L’impact visuel que nous propose, sans vergogne, Otomo est l’apologie même du nihilisme, sa quintessence. L’extase ressentie à la vue d’un tel désastre est embarrassante. La déflagration brutale de ce conglomérat de matière, structuré et compact, nous donne l’impression qu’il n’a finalement jamais existé, dans l’absolu. Et pourtant... La force graphique avec laquelle nous est exhibé cet actuel chaos ne fait que potentialiser le pouvoir ravageur du souffle émis par Akira. Mais ce présent fait, que j’aimerai nommer autodestruction, va au-delà de la matière pour devenir métaphorique. Durant toute cette première partie du manga, l’auteur s’était forcé de nous présenter ses personnages, l’intrigue qui les unissait, les enjeux qui les définissaient. On y ressentait inévitablement les tensions idéologiques, les désirs de chacun ou chacune, la manière de les convoiter. Mais à aucun moment nous n’avons été mis au courant de la finitude de tant d’agissements. Nous ne savons pas ce que souhaitait Nezu en voulant s’accaparer d’Akira. akira de katsuhiro otomoLe pouvoir soit ! mais dans quel but ? Nous ne savons pas ce qu’ambitionnait le colonel en s’unissant à la science pour développer un projet top secret. Le pouvoir soit ! mais pourquoi ? Nous ne savons pas ce que recherchaient Kei et Ryu en obéissant à une organisation antigouvernementale. Déstabiliser le pouvoir en place, soit ! mais pour offrir quoi ? Nous ne savons pas ce qui motivait Lady Miyako à réveiller Akira et à s’approprier de cet enfant chétif. Mais ça nous finirons par le savoir... Nous ne savons donc rien, à aucun moment les protagonistes se sont projetés dans un futur proche pour nous justifier leurs actes. Ils nous ont toujours montré le comment, le quand, le quoi, mais jamais le pourquoi. Et au travers du gigantisme destructif de Néo Tokyo, Otomo anéantit, dans une métaphore resplendissante, toutes ces projections, toutes ces finalités, tous ces pourquoi. akira de katsuhiro otomoLa véritable beauté de ces quatorze planches réside incontestablement là. En émiettant avec jouissance tout ce façonnage matériel et structural, Katsuhiro fait poussière de tous ces idéaux, il annihile tous les déboires du passé, il fait table rase de ce qui fut pour offrir ce qui sera. Je trouve ceci tellement poétique, rhétorique et d’une élégance narrative inégalable que je ne peux m’empêcher de chialer face à ce cataclysme annoncé. L’impétuosité symbolique de ce choc visuel ici présent exprime le nihilisme dans toute sa splendeur. Car non ! Akira n’est pas une œuvre cyberpunk, ce n’est pas une œuvre de science-fiction. Oui ! Akira est une œuvre nihiliste. Katsuhiro volatilise, dans un acharnement graphique suffocant, toutes les bases matérielles et spirituelles de son récit. akira de katsuhiro otomoIl efface toutes les quêtes, toutes les traques, toutes les luttes, toutes les convoitises, toutes les cupidités, toutes les passions, tous les déboires, toutes les souffrances, toutes les peines, toutes les questions avec la même prépotence qu’il éradique Néo Tokyo de la surface du globe. Et on ne peut que le féliciter de ce courage, car il en faut. Preuve encore une fois qu’Otomo est un artiste ingénieux, accompli, contrôlant parfaitement le fil de son histoire.

Une vue aérienne nous montre ensuite l’épicentre de la détonation, enveloppé d’un vortex nébuleux : Néo Tokyo est devenue ruines. Après avoir subi la déflagration déprédatrice de numéro 28, les eaux salées de la baie se chargent d’engloutir sa superficie. Des God Rays se manifestent au travers de la masse nuageuse qui opacifie alors la capitale décapitée. Les rues sont inondées, une security ball émerge des flots, prouvant de ce fait qu’elle peut parfaitement résister à une attaque nucléaire. Sur un gratte-ciel posté à l’horizontale, Ryu est le premier survivant que nous entendons, il appelle Kei. Surgit ensuite de nulle part Chiyoko, avec force et fermeté, qui vocifère le même prénom. akira de katsuhiro otomoFace au désastre accompli, nous retrouvons alors la jeune femme, balayée par une fine brise, fragilisée, le visage endeuillé et le regard divagant. Sur les hauteurs d’un building incliné, Kiyoko et Masaru montrent une posture exténuée. Le colonel, fier, mais surement dévasté lui aussi, contemple le néant dans une image sourde, accentuant le martèlement qui doit secouer son cortex. Que doit-il ressentir à ce moment précis ? Dans les rues humectées, des cadavres s’exhibent sans relâche, une flopée de survivants marche en direction du monastère de Miyako. La prêtresse a converti son édifice en centre de refuge, preuve que son influence devait être importante dans les entourages. Elle pense à Sakaki et les faîtes de son temple semblent dominer le champ de ruines qui lui fait face.

Un halo de lumière vient alors égayer l’opacité des vestiges urbains, et pousse indirectement notre regard à se porter sur une silhouette. Des pas s’avancent dans cette surface devenue soudainement marécageuse. Et on reconnaît immédiatement Tetsuo qui affleure dans un clair-obscur admirable. Aucune hésitation dans la direction à suivre, aucun vacillement dans sa démarche, aucune ambiguïté dans sa destination. Sur un plan large, noyé dans la noirceur, nous observons avec effroi l’unique partie intacte des berges du canal. akira de katsuhiro otomoLa caméra s’approche, lentement, discrètement, et nous distinguons Akira, accroupi, en train de faire léviter des cailloux. Deux mètres derrière lui, se dépose intuitivement Tetsuo, sa tenue vestimentaire est déplorable, son regard est fixe et baigné de sérénité. Encore une esquisse époustouflante d’Otomo pour nous présenter le héros de son épopée. Ici, l’adolescent paraît simplement calligraphié, mais la structure chaotique des traits qui le composent semble s’harmoniser avec sa posture invraisemblable. La cambrure de son bassin et l’inclinaison de son cou, renforcée par cette calligraphie, donnent à Tetsuo une prestance sans égale, une sublimité hors du commun, une beauté, encore une fois, olympienne. Son ombre, d’un noir profond, déchiquetée, décousue, projette inconsciemment sa crête sur Akira qui se retourne alors et contemple numéro 41. akira de katsuhiro otomoCe dernier offre un visage en paix, on lui dénote même un léger sourire, nul doute qu’il doit être heureux de retrouver son jeune frère. Le mutant quant à lui paraît affecté, des larmes dégoulinent le long de sa joue droite, on pourrait presque penser qu’il regrette son acte. Mais les God Rays poursuivent leurs percées, et nos deux impubères s’élèvent jusqu’à leur source pour, semble-t-il, écrire un nouveau récit.

L’épisode 48, sorti le 7 janvier 1985 dans Young Magazine (Akira a alors tout juste deux ans), marque aussi la fin du troisième tome Deluxe du manga qui sera publié par la Kodansha le premier septembre 1986. Ce volume portera le titre de AKIRA 2, normal vu que l’on assiste à son déchainement tant attendu. En première de couverture, Otomo harmonise des tons chauds et froids dans une illustration imprégnée de tension où l’on voit clairement nos trois protagonistes livrer une bataille intense. La prestance de Chiyoko est manifeste, et on peut presque dire que ce tome trois l’aura parfaitement bien introduite et mise en valeur. Sous la décadence progressive de Ryu, il fallait apporter un soutien à Kei, qui ne peut rester seule, et Chiyoko, au travers de sa force, de sa volonté, de sa corpulence représente sur toute la ligne cette égide tant souhaitée.

akira de katsuhiro otomoPour la couverture cartonnée, dominée par les rouges cette fois-ci, l’auteur va s’inspirer de la page titre de l’épisode 41 pour placer Kei et Kaneda sur un sol damé (celui de la demeure de Nezu) exposé de façon totalement isométrique. Une image simple et sobre qui positionne Kei toujours au premier plan, preuve que c’est bien elle qui impose la cadence et le rythme.

 

 

 



sommaireEpisode 4: KEI

akira de katsuhiro otomo

Une page titre sobre pour cet épisode 49 sorti le 4 mars 1985. Pas d’illustration d’Otomo, mais juste les katakanas d’Akira calligraphiés par Hiroshi Hirata. Ce tracé, donnant l’impression d’avoir été peint à même le sol, accompagnera les premières planches de l’histoire sur vingt-trois chapitres. Nous constatons aussi que la police du nom de l’auteur a changé, on y distingue clairement le « 'S » de la possession. Par cette simple lettre, Katsuhiro nous fait entendre qu’Akira lui appartient, et n’appartient qu’à lui seul.

Et tout débute sur la vue d’un hélicoptère survolant ce fameux lagon, son pilote semble faire l’état des lieux et de la situation. Il slalome entre les bâtisses en ruines et constate la présence de survivants qui gesticulent les bras en guise d’appel, il amorce son atterrissage. À peine à terre, le birotor est pris d’assaut par une foule hystérique que tentent de calmer les hommes d’équipage: ces derniers n’étant là que pour apporter une assistance médicale. Mais c’est chose vaine, et ils se font braquer par un mercenaire armé qui leur précise que l’hélicoptère et toute sa cargaison sont réquisitionnés au nom de l’Empire. Stupeur des secouristes, et des mains habiles munies de bombes aérosol taguent les kanjis du Grand Empire de Tokyo sur la paroi métallique de l’hélico. Ici, d’emblée, une perturbation se fait ressentir au niveau du graffiti. Tokyo n’est pas écrit avec ses idéogrammes officiels, on reconnaît très bien le 京 (Kyo), « capital », mais le 東 (Tô) qui signifie « Est » a été changé par 东 qui en est la traduction, mais en chinois (dōng). Il est d’ailleurs intéressant de constater que juste au-dessus figurent deux autres sinogrammes: 万岁 (Wànsuì) qui signifie « vive ». On se retrouve donc bien avec le slogan « Vive le Grand Empire de Tokyo », mais composé d’un subtil mélange entre caractères japonais et chinois. Cette manière d’écrire était, paraît-il, fréquente en époque de guerre, ou couramment utilisée par les personnes âgées. Bref, les mercenaires commencent à désosser l’engin et déclarent l’équipage prisonnier de l’Empire: son sort dépend maintenant du seigneur Akira.

Tout va très vite dès les premières planches, et l’on se sent perturbé avec la chronologie. Tout d’abord, après une catastrophe telle que la destruction de Néo Tokyo, les secours (qu’ils soient nationaux ou internationaux) ne prennent que quelques jours pour arriver. Or, un Empire a été formé et ceci, je pense, demande quand même beaucoup plus de temps pour s’instaurer. Soit, durant l’assaut de l’hélico, le leader des mercenaires prétend que c’est nouveau, que ça vient de sortir. Mais la tonalité avec laquelle il vocifère semble on ne peut plus humoristique. De plus, lors de l’atterrissage, on a senti une certaine réticence de la part des sauveteurs, preuve que ce n’était pas la première fois, ou qu’ils ne devaient pas être les premiers, à venir par ici. Et quand on voit l’efficacité avec laquelle l’abordage a été mené, on comprend bien que ce ne fut pas non plus le premier. Donc niveau temporel, j’ai du mal a me situer. Un mois me paraîtrait bien pour laisser le temps à une conjoncture politique de s’installer, mais trop long pour que surviennent les premiers secours. Une semaine me procure une sensation contraire... Donc difficile de trancher, même si dans la tourmente, tout peut aller très vite quant à l’édification d’une nouvelle organisation sociale.

Une vue panoramique sur le lagon nous est alors offerte, on sent la légère bise mouvoir les quelques nuages qui le surplombent. Sur les berges, l’eau présente une certaine agitation. En profondeur, des plongeurs palment avec aisance au travers des ruines submergées, ils se faufilent, lestement. Sur des façades qui, avec détails et minutie, poursuivent leurs érosions grâce au passage du temps, ils font surface, et grimpent jusqu’à la cime d’un bâtiment. Ils se retrouvent face à un gars zonant par là, mais l’éjecteront par-dessus bord. Et six hommes, à l’allure athlétique, s’extraient de leurs combinaisons. On y reconnaît tout de suite Yamada, d’Apple Paradise, manga qui ne fut jamais publié. Et on a l’impression qu’Otomo lui redonne une vie en le dessinant sur ces pages. C’est d’ailleurs lui, il porte le même nom, qui prend la parole et transmet les directives. On comprend tout se suite que ces personnages sont des espions, qu’ils sont là pour accomplir une mission, et qu’ils doivent se procurer le plus d’informations possibles sur Akira. Ils se séparent en trois groupes de deux, et chacun part dans une direction opposée. Soudain, Yamada est surpris par le bruit d’une security ball dévalant une rue à fond la caisse. Depuis les hauteurs d’un immeuble, des mercenaires l’observent et lui éjectent un rocher pour stopper sa course. À l’arrêt, elle est tout de suite prise en chasse par une bande de mectons qui la mitraille en son cœur avec une rapidité et une vivacité étonnante. La boule explose. Yamada comprend que ces jeunes rebelles sont expérimentés et que l’attaque a été parfaitement bien planifiée. Peut être pas tant que ça finalement, car la sphère, toujours en flamme, reprendra son chemin.

Une vue plongeante, sur une ruine entourée d’eau, nous montre une foule en pleine ovation. Au-delà d’un rideau s’extraient deux personnages, l’un derrière l’autre. La multitude est en furie, elles mentionnent les mots de « Daikaku ». Et un plan rapproché nous révèle alors Akira et Tetsuo, tels des acteurs s’engageant dans une arène théâtrale. Ce dernier porte une longue cape tramée qui couvre la partie droite de son corps, le premier est rehaussé d’un petit poncho. Ils observent cette populace qui ne cesse d’acclamer numéro 28 qui prend place sur un trône. Tetsuo contemple, son regard se concentre sur un amputé de l’assistance qu’il fait léviter devant la foule ébahie. Numéro 41 descend les quelques marches, l’estropié est toujours dans les airs. Un plan serré nous montre ensuite Akira, bien assis, il donne l’impression d’être habillé tel un gradé de l’armée, avec ses médailles et son écharpe bicolore. Il est flegmatique, on pourrait presque l’apparenter à une poupée que l’on vient tout juste de déguiser. L’éclopé est déposé sur une colonne en béton sortant des eaux. L’image suivante cadre sur les deux acteurs, nous obligeant à ne pas savoir qui agit. L’estropié est épris de stupeur, il est guéri, sa jambe est guérie, et il lève les bras en criant au miracle. La foule exclame sa gratitude à son sauveur, au grand Akira. Tetsuo remonte les marches et s’agenouille face à son empereur, son visage est lisse est serein... Quelle scène perturbante.

En à peine seize planches, nous avons l’impression d’être devant une tout autre histoire. Le style graphique est le même, mais tout paraît autre. La suite des événements a l’air assez proche du récent cataclysme, mais tout semble si éloigné dans le temps. L’effet nihiliste des précédents chapitres a parfaitement joué son rôle. Nous nous retrouvons face à de nouveaux personnages, à de nouvelles relations, dans une toute nouvelle structure narrative, presque à se demander qui est qui. Qui fait quoi? Otomo donne l’impression de se replonger dans ses débuts en tant que mangaka, où il dépeignait des univers sombres, crades, très underground (même si Néo Tokyo le paraissait déjà). Et l’aura mystérieuse qui s’offre brutalement au lecteur dans ces présentes pages procure une certaine dysphorie et une envie irrémédiable d’en savoir plus.

La foule est toujours compactée autour du repère d’Akira, un individu semble s’en extraire, à contre-courant. Une colonie d’affamés et d’estropiés le croisent, il suit son chemin, sans même regarder. On voit alors son visage, bandé, ou seuls ses yeux rehaussent sa tristesse. Et on reconnaît Kei, qui se plonge dans cette destruction urbaine avec une démarche non nonchalante cette fois-ci. Soudain, elle est accostée par une horde de malfrats au look rétro punk amusant. Ils la dévisagent avec un certain appétit. La jeune femme tente de s’enfuir, mais elle est encerclée par ces zonards qui se font exhibitionnistes. Kei se masque le visage. En retrait, surgit alors une silhouette, Chiyoko, qui avance d’un pas sûr. Malgré les réprimandes du reste de la bande, elle est calme, confiante. Mais la tension augmente, et sur deux planches, Otomo va faire balayer des cases claires et précises, assombries par mille lignes pour nous dévoiler encore une fois toute la force et la dextérité de Chiyoko. Elle va littéralement, de manière crue et sans retenue, faire exploser le crane de ses opposants, grâce à un massif lance-roquette. Pendant ce temps, Kei est à nouveau accostée par l’un d’eux, et elle s’en défait au moyen d’un joli coup de tête. Mais toutes ces véloces trainées qui donnaient rythme et tension à cette scène disparaissent lorsque surgit un autre gaillard armé d’un fusil à pompe. Il fait feu sur nos protagonistes, mais son canon semble être empli de poudre humide et ses tirs n’ont aucun effet. Chiyoko, toujours aussi calme et maîtresse d’elle même, amorce sa roquette et, dans une magnifique vignette qui révèle toute sa grâce et son élégance, elle propulse le missile sur la bande de vauriens. Tous explosent dans un plan humoristique, soudainement devenu large et ouvert. Les deux femmes se remettent de leurs émotions et poursuivent leur route. Décidément, tout semble plus cruel dans ce nouveau récit en formation.

Par une très belle transition de cases aériennes, architecturalement très précises, nous nous approchons, posément, jusqu’à une foule divaguant au travers d’une ruelle parsemée d’échoppes. Nous voyons Yamada et son coéquipier se frayer un chemin et pénétrer dans une cantine bondée de miséreux. Ils prennent place au comptoir et demandent une boisson au patron, un rastaman paré de lunettes de soleil qui découpe alors du pain. Ce dernier leur explique que le troc est devenu le moyen de paiement en vigueur, les billets de banque n’ayant plus cours ici. L’espion lui tend une montre et commence à l’interroger sur la situation actuelle, prétendant n’y rien comprendre, car sorti que très récemment des refuges. Yamada démontre sans peine sa faculté d’intégration, il maîtrise la langue, preuve qu’il doit avoir des origines japonaises, et pose les bonnes questions, preuve qu’il a très bien étudié le terrain dans lequel il s’est foutu. Le rastaman lui parle de ce Grand Empire, situé dans les quartiers ouest de la ville. Il lui précise que tout ce qu’il sait provient des rumeurs qu’il a pu entendre, preuve que les événements qu’il raconte sont récents. Nous nous trouvons donc face à une chronologie moderne par rapport à la destruction de Néo Tokyo. Il lui expose ce culte voué à Akira, sur ce monde meilleur qu’il souhaite mettre en place au côté du jeune qui l’accompagne: Tetsuo.

Et à peine ce prénom sortira de la bouche du barman, qu’une case lourde de sens nous montre le colonel dans un état déplorable et loqueux. Il sirote un verre et prête attention à la conversation, il a clairement tout entendu. Il faut vraiment se concentrer pour le reconnaître, avec son bonnet, son écharpe crade et sa barbe de trois jours, il a considérablement changé. Lui qui rêvait de contrôle absolu procure maintenant l’impression d’avoir perdu jusqu’au contrôle même de sa vie. Lui, qui contrôlait 70% de toute la capitale, se retrouve à écouter les ragots de comptoir pour s’informer de ce qui se passe. Son portrait est déroutant, asphyxiant, et le revoir juste quand le prénom de Tetsuo refait surface est d’une habileté narrative raffinée. Car si Akira fut le projet d’une science présomptueuse dans le début des années 1980 pour l’avènement d’une nouvelle humanité, numéro 41, lui, fut bien la création du militaire en plein 2020 afin de donner une notion de contrôle à ce même projet. Et savoir son poulain toujours en vie et baigner par des envies de grandeur doit lui causer des remords insoupçonnés. Le colonel fut indéniablement très lié à Tetsuo, leur attachement passé fut très dense et intense, on pourrait presque parler de relation parentale. Le militaire a dû supporter et affronter moult situations pour faire de numéro 41 ce qu’il ne put finalement jamais être. Que doit-il penser en ce moment? Nul doute qu’il doit sentir une colossale frustration, surtout si l’on ajoute la destruction de Néo Tokyo qui doit lui peser lourdement sur les épaules. Bref, le portrait que nous offre le colonel à ce moment précis est pleinement justifié et résume parfaitement son état actuel.

Cependant, le barman poursuit son discours et nous fait comprendre que la ville de Néo Tokyo, telle que nous la connaissions, semble être coupée en deux morceaux reliés par un pont, l’unique rescapé de la catastrophe. À l’ouest, s’est donc formé le Grand Empire qui contrôle et protège son accès en deçà de ce même pont, mais qui ne refuse pas les denrées alimentaires ou médicales. Yamada, toujours bien à l’écoute, interrompt son interlocuteur et le questionne sur le rôle des forces de l’ordre dans tout ça. Mais le rastaman lui répondra qu’il n’y a plus de police, qu’il n’y a plus d’armée, que tous ne sont maintenant que des paumés. Et le colonel, juste après cette amère déclaration, se retire de la cantine, silencieusement, justifiant ainsi les dires du barman. Il est mordu du regard par un type vêtu comme un officier qui se met à le suivre. Le militaire, une fois dehors, poursuit sa démarche, baigné par de profondes pensées. Il passe devant un énorme brasier où y sont jetés les cadavres. Les survivants, eux, émettent des prières. Le gars de la cantine interpelle alors le colonel, c’est en fait un ancien soldat et il scrute son ancien supérieur avec des yeux en larmes: il lui demande de l’emmener avec lui. Mais le militaire impénétrablement se retourne et, sans le regarder en face, lui dira qu’il ne peut malheureusement pas l’aider. Une scène troublante qui montre l’abattement absolu dans lequel se trouve le chef des armées d’antan, le tout rehaussé par cette odeur empyreumatique de ce brasier cadavéreux.

Une vue aérienne nous montre Kei et Chiyoko entrer dans un édifice en ruine, elles démontrent une certaine méfiance, s’assurant de ne pas être suivies. Elles grimpent des marches d’escalier, au vu de l’intérieur du bâtiment, on a l’impression d’être dans un ancien centre commercial. À l’étage, on retrouve Masaru et Kiyoko bien allongés, leur état est déplorable, Kei leur administre une dose de drogue. Que font numéro 25 et 27 avec la jeune femme? Lors de la manifestation d’Akira, ces derniers avaient réussi à sauver pas mal de monde en les envoyant sur les toits d’un haut building. Nous avions même clairement vu Kei et le colonel côte à côte, les deux mutants ne devaient pas être très loin. Après la catastrophe, ces quatre personnages devaient forcément être les uns proches des autres. Donc pourquoi les enfants n’ont-ils pas été pris en charge par le militaire? C’est quand même avec lui qu’ils ont passé la plus grande partie de leur vie, dans la nursery, ils y ont entretenu une forte et longue relation. Il est indéniable que Kei et Kiyoko ont eu une connexion très intense, lorsque cette dernière avait manipulé cette première dans le QG de l’armée. Mais rien ne pouvait prédire que les deux mutants se retrouveraient par la suite au côté de l’ancienne anarchiste, sauf si le colonel avait décidé de les abandonner. Et c’est ce qui a dû se produire. En revoyant le visage du militaire dans la cantine, on a senti toute sa dégradation physique, mais la dégradation morale était tout aussi violente. Donc après la destruction de Néo Tokyo, le colonel, dévasté, a dû partir, laissant tomber les enfants, sans même se retourner comme il le fit récemment face à son ancien soldat. Il n’y a même pas dû avoir de négociation entre lui et Kei pour savoir qui prendrait en charge les mutants. Il a dû s’esquiver, seul, comme un ours, surement emporté par une crise existentielle et sentant la grande obligation de moderniser son rôle dans ce nouvel échiquier.

Voilà donc pourquoi Kei est avec les mutants et la connexion qu’elle a pu entretenir avec Kiyoko dans le passé a dû faciliter sa décision de les garder sous sa tutelle. D’ailleurs, au moment de lui faire son injection, numéro 25 tente d’émettre quelques paroles à la jeune femme. Kei s’approche et entend Kiyoko lui susurrer d’aller voir numéro 19. Encore une brutalité ! Que Kiyoko connaisse Miyako ne pose aucun problème, elles font partie de cette même génération d’enfants utilisés par ce projet scientifique au début des années 1980. Mais pourquoi numéro 25 ne l’a jamais mentionné durant toutes ces décennies? Pensait-elle qu’elle était morte? Mais si c’est le cas, comment sait-elle aujourd’hui qu’elle est vivante? Manifestation énergétique? Peu importe, car la transition est phénoménale, et à peine Kiyoko murmure numéro 19 de sa bouche convulsée, que nous nous situons immédiatement dans la cantine avec Yamada écoutant le barman lui parler de Lady Miyako. Il lui apprend qu’elle est à l’est, qu’elle apporte une aide considérable aux victimes, que son influence est grandissante et qu’elle aussi, apparemment, aurait de super pouvoirs. Il ne fait aucun doute que numéro 19 doit utiliser ses facultés pour soigner les malades, ce qui expliquerait peut-être cette énergie ressentie par Kiyoko. Une perception impossible dans le passé, car Miyako avait des disciples, et ce sont eux qui généraient une manifestation tangible du Pouvoir. Mais ceci voudrait-il dire que numéro 19 cherchait à ne pas être perçu? cherchait-elle à être jugée comme morte? Tellement de questions qui ne font qu’exalter le mystère Miyako. Bref, nous retrouvons la vieille, dans son temple, postée sur sa chaise basse, face à ce même mur en bas-relief, maintenant détérioré sur sa partie droite. Son visage suinte, s’embourbe dans une douce opacité, elle semble angoissée, presque en communication télépathique: « Omae ga... ».

Et nous voyons Tetsuo, les yeux noyés dans un profond égarement, donnant l’impression d’avoir discerné ce message télépathique. Il demeure lointain. Un plan plus large nous le montre sur un pilier, face à un énorme croissant de lune: la nuit vient juste de tomber. Migite fait son apparition, un nouveau personnage que nous prendrons le temps d’étudier, il est accompagné par trois garçons qui ont été désignés pour faire partie de la garde rapprochée d’Akira. Décidément, ce délire de Grand Empire a l’air on ne peut plus sérieux. Devant une ombre impressionnante d’un numéro 41 perché, Migite donne à ces candidats un comprimé qu’ils devront avaler pour parfaire le test. Les jeunes se questionnent et Tetsuo surgit alors face à eux, miraculeusement. Il leur précise, au travers de l’illustration la plus célèbre du manga, au travers du dessin le plus imprimé sur T-shirt, que l’ingurgitation d’un tel cachet est sans danger. Encore un crayonnage fort de numéro 41: les cheveux en bataille, ses pupilles hypnotisantes pointant fermement vers sa droite, cette bouche grande ouverte d’où s’extirpe une langue éclatante et en son cœur, une pilule réfléchissant ce doux clair de lune. Le tout, dans une légère contre-plongée. Ceci fait ressortir en Tetsuo à la fois sa plénitude et son dévergondage, le postant par la force des choses comme acteur et victime d’une irrésistible farce.

Les trois garçons, rassurés, avalent le comprimé, ils ne font preuve d’aucune hésitation. Ils s’accroupissent face à Migite, et Tetsuo leur positionne un caillou, finement taillé par ses soins, à leurs pieds. Il demande aux jeunes de faire léviter cette pierre uniquement grâce à leur force psychique. Ils se concentrent, l’un d’eux fait le zouave en affirmant que c’est impossible. Mais numéro 41 approchera son ombre impétueuse et lui fera éclater la cervelle dans une case atrophiant. Les deux restants semblent à fond dans le projet, ils entrent en transe et le galet s’élève timidement. Mais une douleur cérébrale convulse leurs têtes, ils ne peuvent continuer, et s’écroulent au sol en même temps que le caillou. Apparemment c’est le type à lunette qui a réussi cet exploit et il est toujours en vie. Migite accommode les corps, et Tetsuo se rue à l’intérieur, il paraît subitement essoufflé, voire affecté. Il se rend à l’étage, une sorte de rêve d’enfant (ne me demandez pas pourquoi, mais en voyant cette image, je ne peux m’empêcher de penser à la jaquette du long-play de Domu, sortie en 1984), où Akira s’amuse avec des bouts de bois. C’est d’ailleurs intrigant de constater que le gros bordel présent maintenant à l’étage ne figurait pas dans cette vue plongeante qui nous le montrait face à une foule en ovation. L’adolescent pantelle, il se précipite vers une table remplie de centaines de pilules, de comprimés et de drogues synthétiques en tout genre. Il en saisit une pleine poignée, dans une case ironique et tragique, et les met à sa bouche avec vigueur. Décidément, Tetsuo va mal, très mal. Au travers de ces quelques cases, on se sent loin de l’époque où il ingurgitait 5000 dollars de dope comme du jus de fruits. Ici, il semble en nécessiter infiniment plus, et à intervalle sans cesse plus court. Avec une telle consommation, son corps doit être des plus désastreux, ses douleurs de crâne doivent être insupportables. Tetsuo est finalement toujours noyé dans les mêmes souffrances physiques et psychiques qu’à ses débuts. Donc rien n’a changé depuis les premières pages du manga: l’accident conte Takashi, ses chutes en moto, ses tiraillements de tête à l’hôpital militaire, ses spasmes lancinants dans la planque des clowns, ces balles reçues en plein estomac ou au niveau de l’épaule, ces rayons lasers qui ont déchiré son corps. En fin de compte, Tetsuo semble incarner à lui seul l’accumulation massive et néronienne de tous les maux que peut supporter un être vivant. Et pendant qu’il se goinfre de drogue pour calmer ses souffrances et que la demie-lune poursuit nonchalamment sa descente, Akira forme avec des débris en lévitation ce qui pourrait s’apparenter à une double hélice d’ADN. Une symbolique forte qui prouve bien que Tetsuo est humain, seulement humain. Contrairement à l’enfant, son ADN n’a reçu aucune modification et il doit pallier à cette carence génétique par une sustentation massive de comprimés.

Une caméra, posée à même le sol, nous montre les pas de Kei s’éloignant des deux mutants, allongés et bien endormis. Elle rejoint Chiyoko qui prend un bain et dévoile de ce fait toute son imposante corpulence. Les deux femmes conversent sur l’état des enfants, mais surtout sur ce fameux numéro 19 dont elles ignorent tout. Mais Kei est persuadée qu’elle pourra le rencontrer au Temple de Miyako. Obasan (c’est ainsi que je nommerai de temps à autre Chiyoko pour éviter d’inutiles répétitions) fait preuve de scepticisme, mais sa compagne est formelle. Il ne faut pas oublier que Kei est dotée d’une aptitude mentale et d’un certain don de perception. Je ne pense pas qu’elle ait fait le rapprochement entre la prêtresse et numéro 19, mais elle doit sentir qu’il est là-bas sans savoir que c’est elle.

Les deux femmes descendent à l’étage inférieur afin de s’équiper en armement. C’est alors qu’elles entendent du bruit, sursautent et voient Ryu avachi dans une baignoire et entouré de bouteilles: il a mal au crâne. Kei était inquiète, car cela faisait trois jours qu’il était parti à la recherche d’éventuels coéquipiers de son organisation. Ceci donne bien un indice que nous sommes proche, d’un point de vue chronologique, du récent cataclysme. Mais en vain, ils sont tous morts apparemment, et le jeune homme avait sombré dans l’alcool. Chiyoko, de son côté, entre dans la salle d’armement bien fournie, se munit d’une mitraillette et demande à Kei ce qu’elle veut. Mais cette dernière ne répond pas, elle est en train d’embrasser Ryu, affectivement. La jeune femme dénote un profil surpris. Noyé dans une trame profonde, la candeur de ce dernier renforce l’obnubilation de son regard, mais aussi l’état d’ébriété de Ryu qui la dévisage, intensément. On parvient même à sentir l’odeur méphitique de l’alcool s’extraire de sa bouche confuse, mais satisfaite de ce présent acte. Sur cette case, troublante, le portrait de Ryu est empli d’une dramaturgie conséquente, il exprime à la fois la perdition et l’anxiété de ce personnage si attachant. Mais Chiyoko intervient inopinément et s’accapare de la jeune femme comme si c’était sa propre fille. Elle ordonne à Ryu d’aller prendre une douche froide et sort prestement de la pièce en agrippant sa compagne. Et c’est en montant les marches d’escalier que Kei tombe en larme et avoue tout l’amour quelle porte à Ryu. Enfin une révélation écrite. Sur toutes les planches passées, Otomo en avait dédié quelques-unes, baignées de subtilités, sur cet attachement émotionnel qui unissait ces deux personnages. Mais jamais nous n’avions pu en avoir une confirmation. C’est maintenant chose faite, et le plus douloureux dans tout ça, c’est qu’après s’être déclarée aussi tristement, elle ne reverra plus jamais son compagnon. Les événements vont prendre une telle tournure qu’ils n’auront même plus l’occasion de se croiser. Chiyoko flanque alors une claque à Kei, encore une fois comme si c’était sa propre fille, et lui fait comprendre qu’elle fait erreur, qu’elle ne peut rester émotionnellement attachée à Ryu. Et ce dernier persiste seul, effondré dans sa baignoire, dans une image remplie d’amertume et de lypémanie.

Devant cette même architecture périclité et sous l’ensoleillement du matin, nous retrouvons Yamada et son collègue qui décident d’aller faire un petit tour. Mais ils sont soudainement surpris par un coup de pistolet, ils changent de direction. Dans une vignette zébrée et bruyante, un gars à casquette court à toute vitesse, mais il trébuche et s’écrase à terre. Au moment de se relever, une ombre atypique se prosterne face à lui, un sbire de l’Empire, facilement reconnaissable grâce au bandeau qu’il arbore sur le front. Il le domine du regard et le traite d’espion, mais il m’est difficile de savoir si c’est l’un des collègues de Yamada. D’ailleurs ce dernier pointe son nez et demande ce qu’il se passe. C’est alors que Migite intervient, et propose d’effectuer une exécution publique afin d’affirmer l’influence de l’Empire. Sur une succession de cases albâtres et lumineuses, il adresse un discours fort politisé à son peuple réuni autour d’une route aérienne délabrée. Il parle de ce pays, encore fragile, sans lois ni constitution, mais qu’il faut préserver des invasions extérieures, qu’elles soient soviétiques, étasuniennes ou même japonaises. Et pour ça, il veut leur faire une démonstration du pouvoir que possède cette jeune nation. Et le sbire de tout à l’heure se prépare, il change de bandeau, avale un cachet, s’insinue dans une sorte de transe compulsive et concentre sa force sur cet espion, accroupi au sol et les bras liés. Les yeux de bourreau se dilatent, du sang s’éjecte de ses narines, ses veines se boursouflent et, au cœur d’une image statique, entourée par la populace éberluée, la tête du mouchard explose dans un bruit sourd et brasillant.

Et à Migite d’entrer en scène, les mains en l’air, afin d’accueillir les acclamations de son peuple et remercier la bénédiction de son sauveur. Cette dernière scène arrive à nous montrer sans peine que Migite est pleinement actif dans la construction du Grand Empire de Tokyo. Il semble présent sur tous les fronts, fonctionnel dans tous les domaines, et il gère astucieusement la cohésion de ses habitants. Il use même, avec habileté, des rituels sacrificiels pour parfaire cette uniformité. C’est un excellent locuteur, il fait preuve de maturité et démontre incontestablement sa responsabilité, non pas dans la création, mais dans la consolidation de cet Empire. Il est indéniablement envahi, lui aussi, par des envies de grandeur et ses mimiques s’apparentent fortement à celle de la comédie. Par contre on ne sait pas d’où il vient, à aucun moment, dans la première partie du manga, nous l’avions aperçu. Ceci ne fait que renforcer le mystère de ses origines, de ses convoitises, de ses desseins.

Kei et Chiyoko se frayent un chemin au travers des décombres remplis de détails graphiques. Elles croisent une security ball bariolée des tags du Grand Empire, et s’immiscent lentement dans les quartiers est de la ville saccagée. Elles traversent un camp de réfugiés, bondé de tentes de fortune, l’ambiance de désolation est rehaussée par une odeur miasmatique. C’est fou comment, en quelques chapitres, nous avons totalement oublié l’atmosphère frénétique et déjantée de Néo Tokyo, pour sombrer notre lecture dans la dégradation de cette décadence. Le trait d’Otomo est tellement précis et violent qu’il pousse instinctivement à concentrer notre attention sur ce présent exécrable. Les femmes font face au temple de Miyako, Obasan renforce son scepticisme sur le fait de trouver numéro 19 parmi tous ces rescapés. Mais Kei devient plus catégorique: il faut pénétrer dans le monastère. Elles profitent d’une marée humaine bien compactée à l’entrée pour s’immiscer, elles aussi, à l’intérieur. Elles se faufilent au travers d’immenses colonnes de marbre et tâchent de rester inaperçues. Chiyoko est toujours très bien armée, et Kei suit une direction bien précise. Elle ne sait pas où elle va, mais elle est persuadée que c’est là.

Il est indéniable que Kei possède certaines aptitudes, qu’elle s’est avérée être une médium confirmée. Mais dans cette présente situation, et surtout lorsque l’on connaît ses expériences passées, on pourrait presque imaginer que c’est Miyako elle-même qui guide les pas de la jeune femme. De ce fait, on serait en droit de penser que Numéro 19 a dû entrer en connexion avec Kiyoko pour faire transmettre un message à Kei. Et Kiyoko aurait transmis ce message, en mentionnant seulement le numéro de la personne à rencontrer, car il n’y a par contre aucune raison que numéro 25 connaisse le nom d’empreint de Miyako.

Dehors, nous retrouvons Yamada et son coéquipier noyés dans un jeu pesant de perspective. Ils donnent l’impression de se rendre dans les quartiers ouest. Encore sous le choc de l’exécution qu’ils viennent d’admirer, ils prennent conscience que beaucoup de choses sont anormales en ces lieux. Soudain, ils entendent la voix d’un étrange bonhomme perché face à eux, sur deux bloques de béton. Sa corpulence est famélique, ses vêtements sont pouilleux, il porte un bandeau autour des yeux, mais un troisième est calligraphié sur son front: c’est l’homme oiseau. Il émet un cri d’alerte, affirmant que deux individus tentent de s’introduire dans le territoire et qu’ils sont extrêmement dangereux. Pris de panique, et se sentant directement visés, nos deux espions s’infiltrent dans une ruelle, mais se retrouvent inévitablement face à Migite, toujours présent là où il faut. Yamada veut engager la bagarre, mais il est stoppé dans son élan. Le sbire de tout à l’heure s’expulse d’une fenêtre, dans une image immobile et tressaillant et, toujours dans les airs, reçoit les consignes de son supérieur: s’il ne peut pas les capturer vivant pour une exécution publique, qu’il les tue.

Sur cinq pages, Otomo va nous résumer cette baston en faisant défiler les cases avec rythme, vivacité et stylisme. Il projettera des ombres inquiétantes, dévoilera des corps monstrueux, dilatera des pupilles obstinées. Mais Yamada est rapide et arrive à tenir tête à cette force de la nature. Cependant il se fera pitoyablement éjecter à terre. Son pote prend la relève, mais est très vite dominé, et son cerveau éclatera sous l’effet du Pouvoir. Le sbire, après un tel effort, réclame de la drogue, il est visiblement très débilité. Et Yamada s’élance avec fermeté, profitant de ce moment de faiblesse, pour lui infliger un violent coup du droit. La case nous montrant cette scène est d’une beauté douloureuse et monstrueuse. Vu dans une contre-plongée, on y sent toute la puissance du coup et la brutalité de l’impact. L’espion finira par exploser la tête de son opposant contre les débris de la vitre avec une cruauté exécrable. Migite est consterné par une telle débâcle qui prouve l’indéniable maîtrise de Yamada au corps à corps. Il disparaît de la ruelle, laissant l’espion seul, proche de son défunt compagnon. Depuis les hauteurs d’une bâtisse en ruine, Ryu observe la scène, on le sent plus sobre.

Une page titre épique pour introduire cet épisode 54 sorti dans Young Magazine le 20 mai 1985. Un amas de pilules, sur fond tramé, semble s’éparpiller aux quatre coins de l’image. Ces drogues synthétiques sont le véritable emblème de l’histoire, on a croisé leur existence tout au long du récit, et dans ce présent chapitre, on va leur connaître une toute nouvelle fonctionnalité. On remarque que les katakanas d’Akira sont inclinés à quatre-vingt-dix degrés, obligeant le lecteur à tordre son cou pour les lire à la japonaise. En les disposant de cette manière, Otomo avait l’impression que la calligraphie d’Hirata dévoilait le nom de l’enfant en romaji et dans une lecture occidentale. Et on ne peut le contredire dans cette sensation, même s’il faut pas mal d’effort pour apprécier un tel déchiffrement.

Et tout commence dans le temple de Miyako, Kei donne le sentiment d’être arrivée au but, elle est alors positionnée face à ce mur en bas relief semblant former un halo de lumière. La prêtresse la rejoint, soutenue par sa canne et empoignant fermement un mala dans sa main droite. Elle affirme qu’elle les attendait, preuve qu’elle a dû participer à leur cheminement jusqu’en ces lieux. Chiyoko, toujours très douteuse, pointe son arme sur la religieuse qui reste imperturbable. Kei souhaite quand même avoir une preuve que c’est bien numéro 19. Et Miyako révèlera sa paume, mentionnant parfaitement bien ce numéro. La jeune femme est surprise, car seuls les enfants du projet possédaient une telle marque. Et la prêtresse lui affirmera qu’elle se rappelle très bien du laboratoire, il y a plus de trente ans. Elle tend à Kei un sac contenant des comprimés qu’elle devra remettre à Kiyoko et Masaru pour calmer leur douleur. Autre stupeur de la jeune femme, la vieille connaît très bien numéro 25 et 27. Elle lui déclarera que leur relation, autrefois, fut très brève, ils auraient été rapidement séparés, mais elle se souvient très bien d’eux. Elle ordonne à Kei de les ramener ici même lorsqu’ils iront mieux. Les deux femmes repartent, sans vraiment comprendre grand-chose. Miyako qui avait tant fait pour essayer de récupérer Akira dans le passé veut maintenant mettre la main sur Kiyoko et Masaru. Que cherche-t-elle? Et sous son visage préoccupé, elle déclarera vouloir agir « avant que ce garçon ne secoue Akira de nouveau ». Ici, il est évident que Numéro 19 parle de Tetsuo. Mais pourquoi « de nouveau »? Si nous savons tous que le récent secouement d’Akira fut essentiellement causé par la mort de Takashi, assassiné par Nezu, son sous-fifre. De plus, jamais la prêtresse n’avait mentionné Tetsuo dans le passé, jamais il n’avait figuré dans ses rêves ou prémonitions (contrairement à ceux de Kiyoko). Donc pourquoi le place-t-elle maintenant au centre le l’échiquier? Miyako peut manipuler Nezu ou ses disciples, mais elle ne peut éternellement manipuler le lecteur. La vieille cache quelque chose, elle nous cache quelque chose, cela semble évident.

En pleine fuite, Yamada tâche de s’éloigner au plus vite des quartiers ouest. Il entend alors une voix, se retourne et pointe son flingue dans sa direction. Il se retrouve face à Ryu qui l’observait toujours de très haut, ce dernier souhaite l’aider. L’espion pense à un échange commercial, mais l’ancien anarchiste n’est pas intéressé. Il ouvre une trappe et nos deux gaillards s’enfoncent dans les sous terrain. L’homme oiseau donne l’alerte, offrant une bonne analyse de la situation à Migite qui se sent soudainement préoccupé.

Dans une avenue délabrée et étouffée par des gratte-ciel vides, un cortège se déplace, posément. Akira, sur son trône, est transporté telle une relique religieuse. L’enfant paraît éternellement stoïque. Une foule l’ovationne, des centaines de personnes hurlent son nom dans un acte de foi. Tetsuo, la partie droite de son corps toujours masqué par cette cape, le suit de près et propose au peuple, ici présent, une ration alimentaire pour chacun. Posté sur une estrade, numéro 41 se saisit à pleine main de dizaine de pilules qu’il laisse tomber dans d’énormes gamelles remplies d’une soupe bouillonnante. Autour de ce cirque, la populace crédule et en furies réclame sa portion. La scène est déroutante, elle caricature parfaitement le plus haut grade de la décadence humaine, et ceci semble amuser Tetsuo. Une jeune fille soutenant un bol de soupe s’extirpe alors de cette foule fanatique, à contre-courant. Elle est interpelée par Migite, décidément très observateur, qui lui demande si elle est citoyenne de l’Empire. Elle répondra que non, cette portion alimentaire est en fait pour son père qui a perdu la faculté de marcher. L’adolescente, du nom de Kaori, présente un visage noyé d’une profonde tristesse et cuisant de désespoir. Sa tenue vestimentaire semble se résumer à un simple pagne, elle est pied nu. Avec sa même habileté discursive, Migite lui affirme qu’elle mérite autre chose que de mendier de la salle bouffe. Il lui explique qu’elle peut servir l’Empire, qu’elle peut servir Akira et la force à le suivre. La jeune fille ne propose aucune résistance et se laisse guider par l’embrassade de Migite.

Totalement imperceptibles face à ces ruines hachurées, Kei et Chiyoko rentrent à leur campement. Les trajets sont longs au travers de ces rues déchiquetées, mais elles se faufilent. Le bruit de plusieurs cailloux tombant sur le sol attire leur attention, elles sont sur le qui-vive, tendues. Elles scrutent l’entourage, arme à la main, mais rien ! Le visage subtilement bandé, Kei révèle un regard foudroyant et sublime. Elles tâchent de se rassurer et reprennent leur route. Et pourtant, un jeune homme, perché sur les parois d’un édifice, était bel et bien là, en train de les observer... Pourquoi?

La lueur crépusculaire envahit lentement les ruines de Néo Tokyo, offrant de splendides reflets depuis les berges du lagon. Migite est dans la planque d’Akira lorsque Tetsuo fait son apparition. Il lui apprend qu’il a pu trouver seulement trois filles qui l’attendent dans la chambre. Numéro 41 dévale les marches d’un pas rapide, on le sent exténué, comme en manque. Et Migite précisera qu’elles sont jeunes, et demandera à son maître de les épargner cette fois-ci. Tetsuo se retrouve alors face à trois adolescentes nues, elles sont blotties à l’angle d’une pièce. Il se prépare donc à une orgie sexuelle, et si l’on en croit les paroles de Migite, ce n’est pas la première fois qu’il s’adonne à de tels plaisirs. Tetsuo s’allonge sur des coussins, il tâche de relaxer l’atmosphère. Les trois filles sont postées devant lui, cachant leurs parties génitales. Parmi elles, on reconnaît parfaitement Kaori, la jeune qui avait été interceptée par Migite lors de la donation de soupe. L’adolescent leur tend des comprimés afin qu’elles se lâchent plus facilement. Décidément il ne peut plus vivre sans ses pilules, son degré de dépendance est devenu énorme. Les filles observent les capsules avec surprise, elles hésitent. Et au moment où Tetsuo les presse à la consommation, sa cape coulisse et laisse paraître une main droite métallique. Le choc visuel est colossal. Nous nous rappelions tous lorsque l’adolescent avait perdu son bras droit lors de l’attaque de SOL. Nous nous rappelions aussi qu’il était allé à l’hôpital se faire soigner, refusant de montrer sa carte d’identité. Mais nous ne savions plus rien d’autre. Et contempler cette image juste avant une orgie sexuelle nous procure un déroutement manifeste, stoppant notre lecture, nous poussant à nous interroger.

Pendant ce temps, éclairées par une lune croissante, Kei, Chiyoko et leurs ombres outrancières poursuivent leur retour dans la planque. Elles donnent l’impression d’y être et entrent dans un immeuble délabré. Derrière elles, le jeune homme de tout à l’heure, noyé dans le même clair-obscur, arbore son visage d’un sourire assuré: il doit être content de sa petite traque.

De son côté, Tetsuo commence son orgie dans une image troublante: Kaori baisant sa main de fer, offrant ainsi plus de détails sur sa composition. La jeune fille donne l’impression de la bécoter avec conviction, elle ne doit même pas se rendre compte que ce que frottent ses lèvres n’est pas de la chair. Mais elle poursuit son don de plaisirs, les yeux fermés. Comblé, Tetsuo passe d’une mousmé à l’autre, il fait réagir Kaori d’un mouvement de doigt. Elle sursaute, se redresse et présente un visage mêlant ingénuité et dilection. Numéro 41 lui agrippe le bassin avec fougue, elle offre un semblant de résistance. Mais soudain, tout se centre sur l’une des filles, agonisante, à la pupille totalement dilatée. Une vignette poignante nous plonge littéralement au cœur de son globe oculaire: Lignes de vitesse, traversée frénétique sous un pont, pneu couinant sa brute accélération... Et Tetsuo s’embourbe dans un délire visuel qui le précipite dans son passé. Il se revoit, sillonnant les routes au côté de Kaneda. Mais ce dernier était toujours le plus rapide, prenant sans cesse la tête du cortège. Et cela semble contrarier l’adolescent. On se souvient encore de la petite crise qu’il avait tapée pendant la guerre des gangs, lorsqu’il frappa du poing droit en vociférant: « comme quand nous étions gamins ». Il avait démontré par cette simple phrase sa frustration accumulée, la relation conflictuelle, mais masquée, qu’il avait pu entretenir avec Kaneda. Ceci n’avait dévoilé que son degré d’immaturité, et on prend conscience, par ce présent délire, que Tetsuo en est toujours au même degré, il n’a finalement pas grandi. Et le délire continue, il se replonge encore plus profondément dans son passé, lorsque, enfant, chougnant, il effectua ses premiers pas au sein de l’internat malgré son refus d’y entrer. Maltraité, il était sans cesse secouru par son ami Kaneda. Vautré dans les coussins, en plein onirisme, Tetsuo implore que ces souvenirs cessent. Derrière lui, Kaori se recroqueville, apeurée. Mais le délire suit son cours, un pendentif, avec la photo de sa mère, qu’une main inconnue lui soustrait. Et on le revoit, enfant, pleurnichant, face à une lune géante. La personne sur cette photo n’était pas sa mère, il avait trouvé ce pendentif dans la rue. Numéro 41 semble se réveiller: « Qui ! Pourquoi? » révélant un visage furieux, comme si quelqu’un avait percé son plus doux secret. Mais il est toujours en plein délire, et il aperçoit Kaneda en flamme devant une Kei interrogative, il voit le colonel qui attendait ce moment depuis longtemps. Il voit des explosions avec les partisans du Grand Empire, il voit Miyako: « Ne t’inquiète pas pour moi », mais aussi Kaori: « Non, je ne suis pas comme ça ». Et au vu de leur mimique faciale, on en déduit que ce ne sont pas elles qui parlent, mais bien Tetsuo. Et on retrouve alors ce dernier dans une marre d’amphétamines, épouvanté, mais se convaincant que ce n’est qu’une hallucination. Il aperçoit Akira: « La lune » et Kaneda le définissant clairement comme le roi de ce gros bordel. Et Tetsuo se réveille, crispé, hurlant « Kanedaaaa ».

Que peut-on dire de ces cinq planches qui nous ont violemment plongés dans une ivresse fiévreuse et inquiétante? Tout d’abord que Tetsuo va mal, mais ça on le savait. Son passé le hante, le trouble, Tetsuo fut incontestablement un enfant fragile, à l’adolescence difficile et abandonné par ses parents. Sa relation avec Kaneda est toujours très forte et très présente, c’est pour cette raison que je préfère parler de son amitié avec Kaneda. Il est obnubilé par la lune, sa présence se fit doucement sentir sur quatre cases. Que vient faire notre satellite dans ce cauchemar? Et pourquoi Akira mentionne-t-il son nom avec son même air paisible? Mais surtout Tetsuo se projette dans le futur, et ce n’est pas la première fois. Souvenons-nous, durant sa première crise, à l’hôpital, lorsqu’il fit apparaître un Kaneda en flamme, prédisant de ce fait la destruction de Néo Tokyo et la disparition de son ami. Mais dans ce présent délire, ce Kaneda en flamme n’est pas celui de la manifestation d’Akira, car il se trouve face à Kei, et se demande où il est. On pourrait presque croire que Kaneda est vivant, et que Tetsuo en est parfaitement conscient. Normal ! c’est quand même lui qui l’a immiscé dans cette dimension méconnue. La vue du colonel est aussi une projection tangible, ces deux personnages ne se sont pas croisés depuis leur quiproquo près de la chambre cryogénique de numéro 28. Et le discours du militaire semble prédire une prochaine confrontation entre lui et son poulain. Pourquoi? Pour la vision de Kaneda, si l’on se concentre sur sa posture et sa phrase, on pourrait presque penser à une scène lors de la guerre des gangs. Mais la tenue vestimentaire diffère, donc là aussi, nous nous trouvons face à une anticipation. Ce qui atteste que Kaneda est toujours dans la course. Et pour revenir sur numéro 28, si son apparition est réellement une projection temporelle, cela signifie que la lune aura son importance dans un futur proche. Et je pense qu’il est crucial de rappeler que nous n’avons jamais entendu parler Akira. Ce mot sera-t-il le premier qu’il mentionnera de sa bouche? Et enfin, la vue des militants de l’Empire en pleine confrontation nous évoque la venue d’un violent conflit. Ceci dit, toutes ces prémonitions futuristes mettent en scène des protagonistes connus de Tetsuo, des personnes avec qui il a eu des relations, charnelles. Les visions suivantes sont plus dérangeantes. Car numéro 41 ne connaît pas Miyako, ne l’a jamais vu, il a du surement entendre parler de son existence, mais ne s’est jamais frotté à elle. Et il l’a rêve... Troublant... Nul doute qu’il va la croiser très prochainement. L’apparition de Kaori désoriente aussi, parce qu’il ne la connaît pas, ou tout du moins trop peu pour qu’elle puisse s’immiscer si facilement dans son délire. À peine a-t-elle baisé son doigt métallique. Et c’est là toute la force de cette apparition. Si l’on en croit les dires de Migite, ce n’est pas la première fois que Tetsuo s’adonne à ce genre de plaisirs sexuels avec des jeunes filles. Et si l’on en croit toujours cette même source, lors des orgies passées, toutes ces filles avaient trouvé la mort, car aucune n’avait pu résister aux effets de la drogue. Donc, sur plusieurs orgies successives, pourquoi Tetsuo s’engouffre-t-il dans un délire durant cette dernière qui nous est présentée? Quelle est la différence entre celle-ci et les antérieurs? Son passé reste le même. Son amitié avec Kaneda ne s’est pas évaporée. Le colonel et Miyako existent toujours dans sa tête, l’un plus que l’autre. S’il voit le futur, il n’y a aucune raison que sa vision change d’un jour à l’autre. Si Akira doit dire « lune », il le dira. La seule différence donc, entre cette présente orgie et celles d’avant, c’est Kaori. Cette dernière se trouve à un endroit donné et à un instant donné là où elle n’était pas lors d’un événement antérieur. De ce fait, cela semble indéniable que le déclic fondateur du récent délire de Tetsuo, c’est Kaori. Et c’est très fort comme message. Sur une simple vignette, banale et furtive, Otomo nous dépeint ce personnage, qui pour moi est le plus beau de la saga, comme l’inspiration cathartique de numéro 41. Ce qui laisserait présager, toujours dans le futur, une importance capitale de cet être fascinant. Eh oui ! je vais encore me répéter, mais Kaori est incontestablement le personnage le plus beau du manga. Et enfin, pour en finir avec ce délire, la vision, véritablement cauchemardesque, de Tetsuo, noyé dans une marre d’amphétamines. À vrai dire, il ne semble pas se noyer, car on le sent soutenu par une base concrète. Il donne plutôt l’impression de se faire submerger par ce conglomérat de pilules, comme si ces dernières voulaient l’avaler, prendre entière possession de son corps et de son esprit. Ici, pas de projections passée ni future, mais bel et bien la réalité crue et absurde de son doux présent. Tetsuo est donc conscient du ravage somatique que lui causent ces comprimés.

Bref, il se réveille, crispé, hurlant « Kanedaaaa » dans une acoustique pétrifiante. Il tâche de se relever, la musculature de deux filles mortes gît juste derrière lui. Il est conscient que ce ne fût qu’un rêve et présente un visage perplexe. Il se retourne, observe la troisième gamine blottie contre un cousin, tremblotante, c’est Kaori. Elle n’avait pas avalé le comprimé, préférant le garder pour son père malade. C’est à ce moment qu’elle révèle son prénom à Tetsuo. Ce dernier lui demande de l’attendre, et il se rend d’un pas pressé à l’extérieur, où il rejoint Akira qui continue de former avec des débris en lévitation cette double hélice d’ADN. Numéro 41 est persuadé que ce présent délire fut causé par le jeune enfant qui se serait introduit dans sa tête, leurs esprits seraient comme entrés en synchronisation. Mais là aussi, pourquoi Akira aurait-il attendu ce moment pour effectuer cette expérience? On peut donc dire que l’affirmation de Tetsuo ne peut pas être prise avec objectivité. C’est ce qu’il s’imagine, à cet instant précis. Et, se sentant audacieux, il souhaite réaliser la même expérience, il souhaite s’introduire à son tour dans la tête d’Akira. Il se poste face au mutant, dans une image perturbante, en contre-plongée, où on le soupçonne convaincu et maître de soi. Mais la posture gracile et décontractée de numéro 28 nous fait tout de suite sentir l’orientation vectorielle de ce jeu de force. Tetsuo se concentre, Akira le mort d’un regard embarrassant et horrifique. Les yeux de l’adolescent se plissent, sursautent, et face à cette même posture gracile d’Akira, Tetsuo concrète son corps et pousse un gueulement qui pourfend le silence matinal. Kaori réactionne, elle entend ce vacarme résonner dans la pièce. Et nous voyons Tetsuo, le visage épouvanté, s’écrouler sur les cousins, il ne peut émettre de paroles. La jeune fille tente de s’approcher, interrogative, mais elle ne verra qu’un garçon blotti tel un enfant submergé par une peur incomprise. Depuis les marches d’escalier, Migite et ses hommes s’inquiètent de ce récent bruit, ils ont parfaitement reconnu la voix de numéro 41, mais sont aussi parfaitement conscients que ce ne fut pas un cri de jouissance. Et nous examinons de nouveau Tetsuo, le visage tramé, transpirant et convulsé par l’épouvante. Qu’a-t-il vu en s’immisçant dans la tête d’Akira? Numéro 28, lui, est toujours dehors, paisible, à jouer avec ses débris en lévitation.

La double hélice d’ADN introduit cet épisode 56 sorti dans les pages de Young Magazine le 17 juin 1985. Constituée de pierres, de pièces métalliques et de débris en tout genre, sa création représente le passe-temps favori d’Akira. À plusieurs reprises, nous avons pu voir le jeune enfant former cet agencement, mais celle de cette page titre est particulièrement bien détaillée. On sent donc, au travers de sa précision, qu’Akira, le manga, se concentre finalement sur l’humain, sur sa base héréditaire. Si la structure de l’ADN fut découverte un an avant la naissance de Katsuhiro, la connaissance du génome humain nous fut révélé que bien plus tard, dans les années 1990. Donc en plein 1985, Otomo s’immisce dans une discipline méconnue, très obscure, ce qui fait de son manga culte une œuvre plutôt avant-gardiste. Nous remarquons aussi, sur cette illustration, que le nom de l’auteur est de nouveau écrit en kanji, dans un style très calligraphique cette fois-ci, proche de celui d’Hirata, et il en sera ainsi jusqu’à l’épisode 71.

Mais tout commence dans les soubassements de Néo Tokyo en ruine, Ryu et Yamada savourent des boites de conserve. Le premier raconte des légendes urbaines que le second écoute en tentant d’en cerner la morale. Mais l’ancien anarchiste essaie juste de conquérir la confiance de l’espion et souhaite connaître la situation au niveau international. Yamada lui apprendra que les Russes ont envahi le nord du pays, qu’un gouvernement provisoire aurait été mis en place il y a un mois, mais sans grande conviction. Quant aux Américains, ils sont dans le coin, mais gardent leur distance. Tous ont apparemment peur d’Akira, et dans ce climat de pseudo guerre froide, ça peut se comprendre. Ryu est désespéré, il en conclut que Néo Tokyo est totalement coupée du monde, abandonnée par tous. Et, dans une image troublante, à la contre-plongée oppressante, l’espion lui répondra: « sauf par Akira ». Ce dernier se fera par la suite très discret sur les ambitions de sa venue en ces lieux, malgré les désirs de Ryu d’en savoir plus. Les deux hommes retournent à l’extérieur et donnent l’impression de faire route ensemble. Même si ce présent dialogue n’en dit pas plus sur l’objectif final de Yamada, nous prenons connaissance d’une vérité chronologique non négligeable: la manifestation d’Akira aurait eu lieu il y a un peu plus d’un mois. Si cette dernière s’est déroulée fin avril, on peut donc en déduire que nous sommes à la fin mai, début juin de l’année 2020.

Dans la planque d’Akira, les pantins de Migite extraient les corps des deux filles mortes. Ce dernier est consterné, il ne peut converser avec Tetsuo qui semble être dans un état inhabituel. C’est alors qu’un sbire monte en courant les marches d’escalier et lui fait part de sa découverte. Il aurait observé deux femmes, bien armées, dans des appartements, en train d’administrer de la drogue à des enfants à la tête de vieillard. Au vu du bandage qui toise sa chevelure, on reconnaît tout de suite ce gaillard qui avait suivi nos deux héroïnes jusqu’à leur cachette. Il serait resté en position toute la nuit afin de surveiller leurs faits et gestes. Migite est interrogatif, car il a entendu numéro 41 lui parler de ces vieux enfants. Il ordonne au sbire de poursuivre sa vigilance et de ramener les mômes tout en prenant bien soin d’eux. Migite guide alors son regard sur ce rideau le séparant de Tetsuo, et se questionne sur ce qu’il pourrait faire avec de tels gosses. À l’intérieur, en deçà de ce même rideau, nous voyons Kaori assise face à la vapeur d’une infusion. Elle est enveloppée d’une couverture et donne l’air d’être fatiguée, ses yeux sont lointains et semblent pointer en direction de numéro 41. Ce dernier est avachi sur les coussins, voûté, il montre un visage invariant, ses globes oculaires envahis par une douce terreur.

Depuis leurs appartements en ruines, Kei observe un partisan du Grand Empire faire la garde. Chiyoko, bichonnant son armement, lui propose d’opérer une attaque, mais Kei juge cela trop risqué: il ne faut surtout pas exciter numéro 25 et 27. Cependant elles ne peuvent rester ici, elles prennent donc la décision de se rendre de suite au temple de Miyako avec les enfants, adviendra ce qu’il adviendra. Descendant les marches d’escalier pour aller chercher les mutants, Kei repense soudainement à Ryu, elle se demande comment il fera pour les rejoindre. Obasan la rassure, c’est un grand garçon. Mais à peine exposées sur le palier de l’étage, elles se retrouvent coincées par trois larbins. L’un d’eux, totalement loqueux, visage bandé des kanjis de l’Empire et paré de petite lunette ronde, leur apprend qu’ils sont ici pour les mômes et qu’ils doivent les ramener au nom de leur sauveur. Par cette simple affirmation, on prend conscience que Migite donne les ordres, mais les fait passer pour ceux d’Akira afin d’obtenir une exécution rapide et sans entrave. Plus le temps s’écoule, et plus on sent Migite démiurge consensuel de ce Grand Empire, se jouant des enfants pour arriver à ses fins. Mais Kei est unanime, il ne faut surtout pas déranger les mutants, et encore moins les mettre à proximité d’Akira. Mais les négociations sont vaines et la tension monte. Les filles commencent à se faire menacer par un patibulaire en pleine concentration. Chiyoko lui inflige un violent coup de roquette, déchirant sa masse crânienne avec un certain sarcasme. Kei réagit et déclenche une torpille qui provoque une lourde explosion et annihile ce loqueux dans une case comique et sympathique. Les femmes reprennent leur course et tâchent de se rendre au rez-de-chaussée. Mais c’est trop tard, une dizaine de partisans sont en train de trainer le lit de Kiyoko et le fauteuil de Masaru. Apparemment les mutants sont encore sous l’effet de la drogue, ils somnolent et ne perçoivent pas l’agitation qui les embrase. Dans une vue plongeante ahurissante, nous contemplons Obasan bondir de l’escalier roulant, avec grâce, agilité et élégance. Elle lance l’assaut, Kei la suit de près.

Sur les seize pages suivantes, Otomo va nous abreuver d’un cortège de cases cinématographiques précises, parfaitement structurées et peu chargées en dialogue. Une ivresse visuelle explosive où tout s’enchaîne à coup de lignes parallèles. Les filles sont intégralement prises en chasse par les sbires de l’Empire, Kei tâche d’esquiver les attaques, mais se fait très vite dominer. Ce qui provoque l’authentique emportement de Chiyoko qui envoie valdinguer pas mal de gars. Elle use de roquettes, de ses poings, de ses pieds pour se défaire de ses assaillants, tentant ainsi de stopper l’enlèvement des mutants. Mais il y a du monde et, bien qu’Obasan soit une véritable force de la nature, elle ne pourra que récupérer Masaru, toujours léthargique dans son fauteuil. Elle le soutient alors bien fermement autour d’une marée d’éclopés. Mais un mercenaire la pointe de sa mitraillette depuis les hauteurs de l’escalier. Chiyoko est calme, monte les marches, elle intuitionne que l’arme est verrouillée et propulse ce merdeux qui s’écrase contre un pilier. Seule, au milieu des ruines, noyée dans un silence mortifère, elle repense à Kei. Mais cette dernière est en mauvaise posture, toujours malmenée par ses harceleurs qui lui déchirent les vêtements et prennent conscience que c’est une gonzesse. Elle se débat, s’enfuit, mais est très vite rattrapée par ces malfrats qui n’ont plus qu’une idée en tête. Ils l’embarquent.

Chiyoko, de nouveau dans les halls de l’immeuble, crie le nom de sa compagne. Mais aucune réponse. Kei est dominée par sept vauriens et l’un d’eux commence déjà à déboutonner son pantalon. Dans les couloirs, la matrone observe et suit des traces de pas fraiches sur le sol qui la mènent à l’entrée d’une chambre. Elle comprend que son amie est là, surement en danger. Elle lui conseille alors de se baisser. Et Chiyoko fait hurler sa mitraillette, crible la porte de mille balles, la défonce et s’introduit férocement dans la pièce. Elle remarque très vite Kei, accroupie et indemne, postée au milieu de sept corps perforés et suants d’hémoglobine. Mais l’un d’eux respire toujours et Obasan, le regard hargneux, fait valser les douilles ne lui laissant aucune chance de survie. C’est alors qu’un huitième gaillard, bien portant, planqué derrière la porte, s’élance sur la femme et taraude ses côtes avec son couteau dans une image marmoréenne. Chiyoko lui répond immédiatement et lui fout un violent coup de crosse dans les dents. Le patibulaire s’effondre, la bouche en sang, les yeux apeurés et remplis de pitié: il fait face à la mitraillette de la guerrière. Cette dernière, la mâchoire crispée par l’aversion, le perfore de dizaine de balles dans un vacarme infernal. Les deux femmes sont sauves et Chiyoko ressent déjà les effets de sa blessure. Mais elle supporte et fait comprendre à sa compagne qu’elles ont une mission à accomplir.

Kei se rue à l’extérieur, constate que Masaru se porte bien, qu’il est toujours sous l’effet de la drogue. Et Chiyoko apparaît, bandage au corps, armement renouvelé, posture firme et affermie. Elle ordonne à son amie de ramener numéro 27 au temple de Miyako pendant qu’elle ira chercher Kiyoko. Kei conteste, pensant aux blessures de sa compagne. Mais c’est l’unique solution. Chiyoko s’élance alors dans les rues déchiquetées de Néo Tokyo, laissant Kei seule, inquiète, sur une véloce double case, harmonisant cette fabuleuse confiance qui les unit.

Une planche radieuse nous montre alors la planque d’Akira, noyée dans les eaux calmes du lagon qui reflète timidement la douce avancée des nuages. L’ombre portée est clairement celle du matin, ce qui nous pousse à imaginer cette scène théâtrale pointer vers le levant. Il est intrigant que depuis cet angle de vue, nous ne puissions apprécier ce gros bordel, digne d’un rêve d’enfant, qui pullule à l’étage. D’ailleurs, toujours depuis ce même angle de vue, il nous est aussi difficile de mentaliser où se trouve cet étage. Ce détail n’a rien de grave, il ne perturbe pas la narration. Mais je ne peux m’empêcher d’être interrogatif, car Otomo réitère pour la deuxième fois cette erreur visuelle alors que le bordel a été bien mis en place à la fin de l’épisode 51. Je ne pense pas qu’il l’omet par fainéantise, Katsuhiro peut être tout, mais pas paresseux. Donc imaginons un instant que ceci n’est pas une erreur, ni un oubli, ni même un acte de léthargie, pourquoi ce rêve d’enfant n’apparaît que lorsque nous nous trouvons à l’intérieur de la planque? Pourquoi cet étage paraît plausible que dans ces mêmes conditions?

Bref, face à l’estrade, une foule de fanatiques réclame la venue du Grand Akira. Perchés sur les ruines d’un édifice, Ryu et Yamada observent la scène, ce dernier avec des jumelles. Mais l’arène reste vide, aucune démonstration pour aujourd’hui. À l’étage, Kaori et Akira sont assis près d’une table ronde. Une gamelle posée sur ses genoux, la jeune fille, très attentivement, donne à manger au mutant qui fait preuve de réticence. Nous voyons parfaitement bien le gros bordel présent à l’étage. Entre Kaori, crédule et douce, qui semble avoir pris définitivement place en ses lieux afin de veiller sur l’enfant comme si c’était son petit frère, Akira, gamin autiste, muet, bariolé comme une poupée et Tetsuo qui, nous le savons tous, n’a pas grandit, on pourrait presque croire que ce rêve d’enfant n’est finalement qu’un artefact qui potentialise l’innocence de tout ce petit monde qui occupe ces lieux. Ce n’est peut-être, en définitive, qu’une métaphore de leur jeunesse, et je la trouve sublime.

À l’intérieur du complexe, Migite est toujours préoccupé par l’inertie de numéro 41: s’il ne tient pas une audience maintenant, le peuple risque de ne pas apprécier. En voyant Kaori redescendre, il lui demande pourquoi elle n’a pas amené Akira. Mais l’enfant s’est assoupi et dort profondément. La jeune fille, soutenant la même gamelle de soupe, rejoint alors Tetsuo toujours avachi sur les coussins. Ce dernier semble plus lucide, bien que son visage présente une anxiété apparente, et dévoile à Kaori qu’il a une idée. Je souhaite m’arrêter ici pour un instant. Ces trois planches (même si ce ne sont pas les premières) nous montrent clairement où vivent Akira et Tetsuo, maintenant accompagnés par Kaori. Un torchis, un taudis, une véritable décharge auréolée par ce rêve d’enfant avec une simple gamelle pour se préparer à bouffer et un lit pouilleux pour se reposer. Aucun signe extérieur de richesse, aucune ostentation, et pourtant ce sont eux qui se trouvent, soi-disant, en haut de la pyramide politique. Nous sommes donc très loin de cette corruption que vomissait Néo Tokyo à l’époque de sa splendeur, loin de ces hommes de pouvoir véreux et cupides qui exhibaient sans vergogne leur ramassis de richesse. Soit, il est difficile de s’imaginer, dans ce conglomérat de ruines, un endroit idyllique où il ferait bon vivre. Mais même Miyako se présente dans une zone de confort bien plus propice à l’exercice de ses fonctions. Si nous nous rappelons les dires du barman dans la cantine, lorsqu’il parlait d’un monde meilleur à Yamada, nous remarquons, par les faits, que ce soi-disant monde a pour base une équité absolue: ceux qui sont en haut de la pyramide bouffent la même merde que ceux qui sont en bas, ils dorment dans la même crasse, sont vêtus des mêmes friches. La question est donc: ce monde meilleur est-il possible? Au vu de ces mêmes faits, nous constatons que non ! Mais c’était oublier Migite. Nous ne savons pas où il vit, nous ne savons pas ce qu’il sustente, mais il est toujours vêtu d’un bel apparat: chemise propre, fine cravate et sa coiffe digne d’un golden boy des années 1980. À cette hauteur du récit donc, il ne fait plus de doute que celui qui se trouve finalement en haut de la pyramide, et seul, c’est Migite. Il utilise Tetsuo et Akira pour mener son projet à terme, un projet totalement incompris pour le moment (et il le restera) et qui n’a surement rien d’une douce utopie. Je ne sais pas si on peut traiter Otomo comme un critique virulent de notre monde, mais, au travers de ce simple message, il nous fait clairement entendre la cruelle destinée de nos sociétés humaines.

Mais revenons-en à notre histoire. Tetsuo a une idée, et il veut l’énoncer à Kaori qui vient tout juste de le rejoindre avec une gamelle de soupe. Il lui parle de cette vieille qu’il n’a jamais croisée, mais qu’il a parfaitement visualisée lors de son récent délire. Elle serait apparemment aveugle, mais connaîtrait beaucoup de choses, et il souhaite lui rendre visite afin de trouver explication à ses interrogations. Kaori, toujours très douce et attentive, aide numéro 41 à se lever et le conduit jusqu’à la cour extérieure. Tetsuo a l’air décidément très affaiblie, il ne s’est pas remis de sa récente intrusion dans la tête d’Akira.

Perdus dans les ruines majestueusement étouffantes de Néo Tokyo, six sbires du Grand Empire charrient le lit de Kiyoko tout en tachant de ne pas le faire tomber. Soudain une roquette fend l’espace dans un bruit strident et zébré. Puis une deuxième. Les transporteurs prennent peur et commencent à augmenter leur cadence. Depuis les hauteurs, Chiyoko les observe, tout en maintenant une distance stratégique. Bien harponnée dans son lit, numéro 25 semble émettre quelques sons. Les lardons courent, soutenant fermement leur prise, ils souhaitent au plus tôt franchir les limites de l’Empire afin d’être en sécurité. Mais Chiyoko se trouve déjà face à eux, on l’a sent essoufflée. En deux pages, elle va se défaire de ces six renégats avec la même rapidité et facilité que précédemment. Coup de pied, coup de poing, coup de feu et tous finiront effondrés au sol, le corps mutilé et saignant. Et c’est au moment où Obasan retire les cordes comprimant numéro 25 que l’homme oiseau vocifère son crie d’alerte dans une case lui donnant l’air d’être à des centaines de mètres d’altitude. Il affirme que l’enfant est aux mains de l’ennemi, qu’il est bien armé et qu’il ne faut surtout pas le sous-estimer. Chiyoko est endolorie, elle continue de perdre beaucoup de sang au niveau de sa blessure. Mais elle serre les poings, elle est forte, et porte Kiyoko dans ses bras. Pendant ce temps, nous retrouvons Kei, soutenant Masaru sur ses épaules, qui tâche de se frayer un chemin au travers de venelles délabrées. Elle est essoufflée, car le mutant pèse lourd. Sur les toits, recouverts d’une trame ombrageuse, un groupe de renégats l’observe. Coiffé de casquettes, aucun n’endosse le bandeau du Grand Empire.

Une page lumineuse nous montre ensuite Kaori et Tetsuo proches de cette même table ronde. L’espace semble dominé par le vide absolu et un silence spleenétique subjugue la froideur de ses cases. La jeune fille, absorbée et attentive, fait une injection à numéro 41 qui présente un visage posé. En la voyant concentrée par son geste, on a l’impression qu’elle a été infirmière toute sa vie. Mais son jeune âgé contredit cette idée. En fait, elle ne fait preuve que d’une roucoulante dévotion, comprenant parfaitement l’état de Tetsuo, et prenant soin de lui, du mieux qu’elle peut. La vue d’une assiette entourée de pilules et remplie d’une lotion artisanale nous dévoile la recette miracle. Tetsuo réagit, infecté d’une douleur apparente. Kaori le contemple de ses yeux doux, elle lui demande s’il va bien, rehaussant son aura protectrice. L’adolescent se redresse avec difficulté, sa main de fer donne l’impression de trembler. Transpirant, il salue sa compagne et disparaît, laissant pour un instant son ombre de midi calligraphier le sol. Un plan large, immaculé et aérien nous montre alors Kaori, seule, enrobée par ce rêve d’enfant indéfectible.

Kei continue son avancée dans ces venelles parsemées de débris. Sous le craquement de ses pas, elle entend aussi ceux de ses sentinelles. Elle observe, se concentre, elle en perçoit sept, elle pense que ce sont des hommes de l’Empire et qu’ils sont là pour l’enfant. Prise en chasse, elle dépose Masaru dans un endroit sûr et commence à prendre ses distances, au travers d’un sublime jeu d’ombre et de vitesse, pour éloigner ce petit monde. Elle fait hurler sa mitraillette, perfore deux d’entre eux et constate immédiatement que ce ne sont pas les serviteurs de Tetsuo. Soudain, l’un d’eux surgit de nulle part, lui flanque un coup de bâton, mais Kei l’esquive habilement et le positionne sous son contrôle. Le braquant de son arme, elle lui ordonne de parler, vite. Mais ce ne sont que des bandits et ne présente donc aucune menace pour la jeune femme. Cependant, ce dernier ne cesse de baragouiner pour justifier ses actes, elle le fera taire en lui éjectant une pierre en pleine tête. Kei récupère Masaru et poursuit sa route. Mais le reste de la bande persiste à la pourchasser. Elle augmente sa cadence. Mais au bout d’une rue, elle se retrouve soudainement face à sept moines, tous de blanc vêtu, qui donnent l’aire de l’attendre. Kei est surprise, et les malfrats de tout à l’heure sont juste derrière elle. Mais à peine verront-ils les religieux qu’ils s’accroupiront en signe de prière. L’un des moines prend la parole et apprend à Kei que Lady Miyako espère sa venue.

Une vue aérienne sur les toits du monastère dominant la pestilence des décombres nous emmène alors en son sein, où nous voyons Tetsuo, surgissant de nulle part, projeter une ombre incomprise. Il s’avance, lentement. Numéro 19, dans sa même pose de recueillement, le nommera, comme si elle le connaissait de longue date. Mais dès les premiers pas, l’adolescent reste abasourdi, interloqué, pétrifié par ce mur en bas-relief dessinant comme un halo lumineux. Il connaît ces contours, il reconnaît cette lueur, et se fossilise face à sa texture. Miyako n’est pas surprise, elle aussi a vu ce tracé, au laboratoire, il y a très longtemps. Elle affirmera même à Tetsuo que, malgré sa cécité oculaire, elle a acquis une certaine forme de clairvoyance, lui permettant de voir le monde comme jamais auparavant. Tetsuo souhaite cette faculté, afin de mieux comprendre. « Que veux-tu savoir? » lui demandera numéro 19 d’un air curieux. Posté face à elle, projetant son ombre outrecuidante sur l’assise de la prêtresse, Tetsuo lui répondra « Akira ».

Mais nous nous retrouvons très vite en plein affrontement, entre Chiyoko et les sbires de l’Empire. Cette première ne cesse de mitrailler, exécutant tous ses rivaux avec facilité. Cependant, une menace lui tombe du ciel, un énorme rocher, éjecté par ses assaillants, lui fonce droit dessus. Elle esquive cette masse compacte, qui fissure le sol avec éclat, pénètre dans une ruelle et poursuit son mitraillage. Kiyoko est bien fermement attachée à son dos, ankylosée. Migite contemple la scène, depuis les hauteurs, il est parfaitement conscient qu’à ce rythme, la femme va très vite se retrouver sans munition. Depuis un point de vue encore plus élevé, un autre regard observe cette scène. Perchée sur des ruines invariables, une silhouette se détache de ce ciel partiellement nuageux: le colonel. Recouvert d’un poncho, il soutient de sa main droite un bâton et donne toujours cette impression d’être maître de soi.

Une magnifique page titre pour introduire cet épisode 60 sorti le 7 octobre 1985 dans Young Magazine. L’ombre de Tetsuo se projette sur le mur en bas-relief présent dans le temple de Miyako. Ce visuel, de par sa subtilité, amorce la connexion entre numéro 19 et 41, mais surtout, il propulse l’obscurité de l’adolescent au cœur même de ce halo brasillant, semblant faire interagir deux formes d’énergie. Sur les dix-neuf planches qui vont composer ce chapitre, treize seront consacrées à l’incroyable discours de Miyako. J’en profite aussi pour rappeler que dans son ensemble, Akira est constitué de cent vingt épisodes. Nous nous trouvons donc, avec celui-ci, au centre névralgique de l’œuvre. Finalement, ce n’est pas la manifestation d’Akira qui scinde cette fabuleuse fiction en deux, mais bel et bien le sermon de numéro 19, car ce dernier va avoir un impact décisif sur l’évolution psychologique de Tetsuo et donc sur le récit. Et il ne faut pas l’oublier qu’Akira, le manga, raconte avant tout, et surtout, l’histoire de cet adolescent, de sa transformation, de con avènement. Petit clin d’œil aussi, pour dire qu’un mois plus tôt, le 4 septembre, sortait le volume 2 Deluxe du manga dans toutes les librairies nippones.

Donc, suite à la demande de Tetsuo, Miyako entame sa conférence. Elle l’introduit par un apport historique, où tout aurait débuté dans les années 1960. Une bande de chercheurs, épaulée par le ministère de la Défense, aurait commencé à collecter et analyser des données. Elle n’en sait pas plus visiblement, ce qui laisse planer un doute certain sur l’objectif de telles collectes et le domaine d’étude qu’elles englobent. À partir des années 1970, un groupe de personnes, possédant en amont des caractéristiques particulières, aurait été réuni par ces scientifiques afin d’être soumis à une nouvelle technique de formation. Nous comprenons alors que le projet financé par le ministère de la Défense avait pour but, semble-t-il, de mettre en place des êtres surdoués. L’objectif n’était donc pas explicitement militaire, mais visait bien à améliorer l’espèce: une sorte d’eugénisme programmé. Mais s’incruste très vite dans le projet un scientifique, excentrique et controversé, spécialisé dans la psychologie et le système nerveux central. Il aurait commencé à effectuer des expériences plutôt louches sur des cobayes humains et les résultats obtenus, même s’ils étaient très discutés par ses collègues, proposaient une avancée spectaculaire, engendrant d’énormes progrès. Deux versions des faits existeraient alors: l’une prétendant que le ministère était intégralement impliqué dans l’histoire; l’autre postulant que seul cet érudit en question, excentrique, était l’unique responsable de ce qui se faisait dans les laboratoires. Selon Miyako, personne ne connaît la vérité. Cependant, si nous remontons à l’époque où le colonel, après s’être lentement enfoncé dans les entrailles de la Terre, se postait, fier et droit, face à la chambre froide d’Akira, il s’était alors embourbé dans un monologue métaphysique. À cet instant, il avait clairement affirmé que l’enfant avait été caché là, camouflé par les générations antérieures, car trop apeurées par ce que la science pouvait leur offrir. Je ne sais par quel mystère le militaire avait obtenu cette version des faits, mais il est évident que sa déclaration penchait plus sur la deuxième citée, bien que ! D’ailleurs, en y repensant, je vois dans le docteur, ce même qui mit fin à son existence lors du réveil de numéro 28, la parfaite incarnation de cet érudit excentrique des années 1970.

Bref, malgré toute sa clairvoyance, Miyako non plus ne peut trancher, et Tetsuo, très attentif à son récit, lui demande en quoi consistaient ces expériences. Elle lui fait part alors de ces tubes en verre, plus fin qu’un vaisseau sanguin et rempli d’une émulsion salée. Ces tubes auraient été insérés dans le cortex des patients et stimulés, selon un schéma très spécifique, pour créer une variation de la composition génétique des neurones. La solution obtenue aurait été par la suite injectée dans ces cobayes, afin de générer une modification globale de leur ADN. C’est à partir de maintenant que nous nous engouffrons dans un doux flash-back où nous voyons des scientifiques accompagnant une flopée de bambins sortir d’un bus (car oui, ces expériences se faisaient sur des individus de très jeune âge). Miyako prétend que l’on attribuait un numéro aux enfants, mais seuls ceux ayant développé un réel potentiel recevaient un numéro supérieur à 20. Et une photo de famille troublante nous est révélée: cinq éminents chercheurs debout et droits, et sept mioches bien assis sur leur chaise. On reconnaît tout de suite Kiyoko, Masaru et Takashi. Un siège vide nous fait comprendre qu’Akira n’est pas là. Mais quelle photo bouleversante, j’y vois en elle une parfaite prolongation des politiques eugéniques menées par le Japon au début des années 1930 (même si cette fantaisie était déjà bien présente dans le pays à la fin du dix-neuvième siècle). Finalement, ce projet, alors sans nom, avait bien pour but l’avènement d’une nouvelle humanité. Et si réellement, comme le mentionna Miyako dans l’énoncé de la première version des faits, le gouvernement soutenait cette entreprise, on peut en conclure que ce n’était pas l’humanité qui était visée, mais plutôt la société japonaise dans son ensemble. Et quand on sait que les lois eugénistes ont été abrogées au Japon en juin 1996, on comprend qu’Otomo touche un point très sensible de sa société en décriant de telles pratiques.

Bref, Tetsuo ricane, ces mioches auraient mérité une autre décoration qu’un simple chiffre. Mais pendant que nous contemplons Akira regarder sa paume gauche graver du numéro 28, ainsi que tous ses compagnons effectuer cette même mimique, Miyako continue son discours, dans une manière crue, et annonce qu’Akira détruisit Tokyo. Aucune explication, aucune raison, Miyako est aussi mystérieuse que cette image nous montrant ces huit gosses regroupés où seuls Kiyoko, Masaru et Takashi apparaissent non tramés. La première converse avec une autre petite fille, le second fait face à Akira, le troisième est seul. Takashi est totalement en retrait, isolé, embrassant fermement son ours en peluche. C’est aussi le seul qui n’offre aucune expression faciale, ses yeux regorgent de tristesse. L’illustration suivante nous expose un cratère béant au milieu d’un Tokyo en ruine. Que faut-il conclure de la succession de ces deux cases? Font-elles partie d’une continuité chronologique? Akira s’est-il manifesté juste après ce fameux regroupement où tous ces gamins paraissaient joviaux sauf Takashi? La tristesse et la solitude évidente de ce dernier furent-elles le déclic du déchainement énergétique d’Akira? Y avait-il une relation puissante, une amitié sincère, qui unissait ces deux enfants? Étaient-ils frères? Et pourquoi Takashi semble-t-il si triste? Beaucoup de questions, et j’aurais pu prolonger la liste, mais je pense qu’il est plus judicieux de respecter la narration de Miyako. Car si elle ne donne aucune raison du cataclysme du 6 décembre 1982, c’est soit qu’elle ne les connaît pas, soit qu’elle ne souhaite les révéler. Cependant, j’aimerais juste émettre un parallèle entre cette éventuelle amitié, voir fraternité, qui pourrait unir Akira à Takashi avec celle qui unit Kaneda à Tetsuo.

La vignette suivante nous montre un enfant, avachi au milieu du cratère, Akira fut le seul survivant de la catastrophe avec les trois autres mutants que nous connaissons. Toujours très écouté par numéro 41 bien assis sur l’estrade, Miyako lui apprendra que tous les scientifiques furent tués, tous les enregistrements pulvérisés, et qu’il aura fallu attendre trois années pour faire la relation entre la destruction de Tokyo et ces expérimentations. À aucun moment elle ne parle d’elle, nous ne savons pas comment elle a pu réchapper de ce désastre. Soit, portant le numéro 19, elle a du être mise à l’écart, mais peut importe, elle a survécu et ceci forme un autre mystère sur sa personnalité. D’ailleurs, sachant que seuls les mioches ayant un véritable potentiel se voyaient attribuer un numéro supérieur à 20, avec celui inscrit sur sa paume droite, Miyako représentait une forme d’échec. Elle fut donc considérée comme un sujet raté du projet, une avarie, un insuccès, un fiasco, et ceci a dû avoir un impact non négligeable sur son égo. C’est peut-être pour cette raison qu’elle a édifié sa secte et son monastère, afin de prolonger cette création d’enfants aux pouvoirs surnaturels. Donc, pendant que le Gouvernement, il y a cinq ans, réhabilitait le projet Akira, cette fois-ci à des fins militaires évidentes, Miyako préparait ses jeunes élèves. Deux jeux de forces, apparemment opposés, mais parfaitement complémentaires, voyaient le jour dans ce Néo Tokyo moderne. Le colonel cherchait en vain, au travers d’analyses et d’expérimentations, des outils de contrôle, alors que numéro 19 formait des disciples, tâchant de les hisser à la perfection. Ces deux jeux de force avaient pour point commun Akira, et la perfection que convoitait Miyako, c’est finalement le militaire qui sut l’édifier sous le nom de Tetsuo. Les formations de la prêtresse représentent donc son deuxième échec, mais cela ne la perturbe pas, car elle est maintenant face à numéro 41.

Mais Tetsuo commence à se titiller, il se lève, projette son ombre sur la paroi en bas-relief offrant une deuxième page titre, et essaie de faire comprendre à Miyako que cette histoire est bien jolie, mais qu’elle n’élucide en rien l’énorme puissance d’Akira. Et la vieille lui répondra « comment expliques-tu tes propres pouvoirs ». Miyako s’embourbe alors dans un délire métaphysique et irréel, toujours baignée dans un cadrage strict et astreignant. Elle prétend que toute l’énergie produite par l’humanité n’est qu’une misérable flatulence face à celle que peuvent générer lui et Akira. Elle lui parle d’un courant, d’un flux cosmique, invariant, qui emporte toute chose et tout être dans sa direction. Elle affirme qu’Homo Sapiens est incapable de comprendre ce courant malgré ses découvertes mathématiques et scientifiques, et qu’il est simplement condamné à se laisser guider par sa force. L’impétuosité de ce flux est telle que rien ne peut l’arrêter, et s’il l’est, grâce à une forme quelconque de pouvoir, ce ne sera que pour un fugace instant, et l’écoulement se réanimera de plus belle. C’est d’ailleurs durant ces ravivements que l’homme prend conscience de sa puissance et commence à le craindre, comme a pu, apparemment, l’expérimenter l’adolescent. Car il faut se rendre à l’évidence, numéro 28, lui, est hors de ce courant. Mais Tetsuo perd patience et demande à la prêtresse de stopper son délire et de lui dire ce qu’est vraiment Akira. Mais la vieille lui répondra: « ceux qui appartiennent au courant ne pourront jamais comprendre ».

Donc, clairement, personne ne peut appréhender Akira, et pour percer son mystère il faut avant tout s’extraire de ce flux invariant. Lorsque Tetsuo tenta de pénétrer dans la tête de numéro 28, il dut en fait s’exclure de ce courant pour un instant. Et c’est la force de ce dernier, ravivée, qui le terrorisa, non Akira en lui même. Mais l’adolescent est convaincu que Miyako sait, il lui ordonne de se confesser, de lui offrir une explication plus terre à terre. Mais la vieille lui rétorquera « Tu devras le découvrir par toi même numéro 41... toi seul peux le faire et c’est ta mission. » Quelle réponse extraordinaire, quelle habileté rhétorique, quelle lucidité narrative. Tetsuo qui nous faisait un caprice à chaque fois que Kaneda lui sommait de se calmer, lui qui regardait de haut le colonel à chaque fois qu’il lui proférait un ordre, il reçoit maintenant, à cet instant précis, une directive de Miyako. Mais cette dernière, experte manipulatrice, le brosse dans le sens du poil en lui faisant comprendre qu’il est singulier. Car visiblement, lui seul peut être le précurseur de cette découverte, et c’en sera sa mission, s’il l’accepte ! La prêtresse ne s’exprime pas sur l’objectif d’une telle mission, sur sa finitude, même si elle les connaît très bien. On se doute bien que Tetsuo ne devra pas s’extirper du flux uniquement pour appréhender le mutant, il y a autre chose derrière tout ça, et la vieille le sait. En édifiant son monastère et en formant des disciples afin de les hisser à la perfection, elle était parfaitement consciente de l’objectif de ses actes. Or, elle échoua dans ses formations, là où le colonel avait fini par réussir. Cependant, elle semble, au travers de cette phrase discrète et se trouvant maintenant face à numéro 41, de poursuivre ce devoir qu’elle s’était imposé. Car s’il y a un Akira, il doit inévitablement y avoir un Tetsuo, l’un ne peut aller sans l’autre, ils représentent ces deux formes d’énergie qui ne peuvent rester isolées. Et Miyako est consciente de ceci, comment? je ne le sais pas, mais elle en est consciente. Et c’est d’ailleurs intéressant de voir, grâce à tout cet agencement de cases structurées, à quel point le colonel, dans le passé, était finalement hors sujet. Il ne cessait de nous démontrer une connaissance précise de son projet, il semblait cerner la puissance d’Akira, d’en appréhender sa magnitude. Il élabora d’ailleurs Tetsuo afin de contrôler cette source de pouvoir. Mais numéro 41 n’a pas pour fonction de contrôler l’enfant, il doit juste le comprendre. Et ça, le militaire en était totalement inconscient, il n’en savait rien, contrairement à Miyako.

Tetsuo doit donc s’extraire de ce courant invariant afin de comprendre Akira. C’est sa mission et il l’accomplira s’il le désire, s’il l’accepte, si sa volonté le lui permet: tout dépend de lui, et de lui seul. Mais l’adolescent ne veut pas de ce job, il ne souhaite pas réitérer cette expérience traumatisante où il sentit son corps exploser. Et Miyako, d’un ton acrimonieux, lui demandera s’il a peur. Là on peut clairement parler de provocation de la part de cette dernière, elle le défie, le nargue, le pousse à bout et l’exaspère. Mais Tetsuo reste sur sa position, plus jamais il ne renouvellera une telle expérience. La vieille lui révèle alors que son Pouvoir est l’équivalant de celui d’Akira, mais qu’il ne peut l’utiliser intégralement en ce moment. Numéro 41 demeure interrogatif sur le maintenant. Les drogues permettent en fait à ce dernier de pleinement libérer son Pouvoir, mais limite énormément son potentiel. Le jeune affirmera que ce ne sont que des soins supplémentaires. Et en entendant cette phrase, on semble entendre le « Ne t’inquiète pas pour moi », qui accompagnait le visage de Miyako lors de son récent délire. Tetsuo doit donc arrêter les cachetons, c’est le deuxième ordre de la vieille et il est, là aussi, parfaitement bien énoncé. L’adolescent ne pourra vaguer dans la plénitude que lorsqu’il aura nettoyé son corps de toute influence, abandonner tout désir, surmonter toute faiblesse, et surtout lorsqu’il parviendra à se contrôler par lui même. Mais numéro 41 renvoie chier la prêtresse, se fichant royalement de cette leçon de morale. Pourtant, selon Miyako il n’y a pas d’autre moyen d’approcher Akira, pas d’autre moyen pour le comprendre. Tetsuo reste sans voix...

La nuit tombée, nous nous retrouvons dans le repère de numéro 28, ce dernier vient de se réveiller. Kaori, sourire aux lèvres, lui apporte une tasse de soupe vaporeuse. On la dénote heureuse dans sa nouvelle fonction de bichonner le mutant. Non pas qu’elle doit se sentir utile, mais cela doit lui procurer une joyeuse satisfaction. Pendant ce temps, Chiyoko tente tant bien que mal de se défaire d’une multitude d’assaillants, elle décoche ses ultimes balles et se trouve dans une mauvaise posture. C’est alors que Migite fait son apparition, il est accompagné par le jeune à lunette, ce même qui avait réussi le test PK voilà quelques jours. Lui, qui avait été désigné pour faire partie de la garde rapprochée d’Akira, se retrouve finalement être un exécutant de notre golden boy. Il commence à exercer son Pouvoir, fait léviter des rochers et les propulse sur Chiyoko. Cette dernière n’a d’autre recours que la fuite. Soutenant toujours bien fermement Kiyoko sur son dos, elle amorce une course rapide, mais fait soudainement face à un précipice. Aucune issue possible, la voilà coincée entre ce trou béant et l’ombre imposante de ce guerrier d’élite.

C’est alors que quelques lascars se ruent sur elle, brandissant des bâtons, ils lui portent des coups. Mais Obasan, dénotant un visage empli de fatigue et d’endolorissement, parvient à se défaire de ses inexpérimentés. Le sbire à lunettes commence à perdre patience et décide de lui infliger une salve du Pouvoir. Il se concentre, plisse les yeux, tuméfie ses veines, crispe sa mâchoire, et une trame tourbillonnante s’extrait de sa corpulence. Mais la salve percute l’un de ses compagnons qui venaient de porter un coup de hache à Chiyoko. Il s’effondre sur un sol qui s’émiette et catapulte la femme dans les bas-fonds. Elle tient toujours bien fermement Kiyoko dans ses bras. Migite surgit, engueule son disciple et demande des lampes torches. Dans les souterrains, Chiyoko se retrouve plongée dans l’obscurité, et une image effrayante nous la montre sur un tapis de cadavres: visiblement les victimes de la deuxième manifestation d’Akira. Un mois étant nécessaire à un corps pour se décomposer, cette case crue et poignante nous confirme donc bien les dires de Yamada. Mais pendant que Migite et ses hommes scrutent les profondeurs pour tâcher d’y trouver sa trace, Obasan poursuit son avancée, ne se laissant nullement impressionner par son macabre entourage. Toujours dans l’obscurité, elle traverse une zone remplie d’eau turbide et pestilentielle, elle se fait alors attaquer par des rats. Mais la femme, imperturbable, parvient à rabrouer ces rongeurs, se dévouant pleinement à la protection de numéro 25. Elle escalade une colonne de béton, dépose le mutant, et reprend son souffle.

Elle est soudainement surprise par la présence d’une silhouette qui lui fait face, noyée dans un harmonieux contre jours: le colonel. Chiyoko couvre immédiatement l’enfant de son bras droit, elle n’a toujours pas reconnu le militaire contrairement à lui. Mais après l’avoir entendu parler, elle retrouve très vite la mémoire et dans sa stupeur criera: « Le Capitaine des armées !? » Le colonel reste pensif, observe longuement les tresses de Kiyoko et la reconnaît à son tour. Lorsqu’il épiait, du haut d’un immeuble dégradé, l’affrontement entre Chiyoko et les hommes de Migite, il n’avait apparemment pas pris conscience que le mutant se trouvait sur le dos de la femme. Même perché à une telle hauteur, cet important détail ne lui aurait jamais échappé. Ce qui nous forcerait à penser que le colonel effectue des rondes dans ce Néo Tokyo en ruine afin d’analyser la situation, de comprendre ce qui s’y passe et de connaître indéniablement les positions des membres de l’Empire. Le militaire prépare donc quelque chose, il étudie le terrain pour mettre en place une stratégie. Il demeure donc très surpris à la vue de Kiyoko, il demandera même à Chiyoko où elle l’embarque. Mais cette dernière le renverra chier, cela ne lui regarde pas. Cependant, des bruits d’hommes se font entendre depuis les profondeurs, il l’invite alors à le suivre, sans perdre de temps. Nos deux personnages, avec Kiyoko toujours bien enlacée dans les bras d’Obasan, retournent à l’air libre, arpentant les décombres non sans difficulté.

Un plan large nous est ensuite offert, joliment tramé pour raffiner les lueurs aurorales, où la qualité graphique de buildings délabrés encadre le temple de Miyako. Une transition parfaite, vu que nous nous retrouvons à l’intérieur, où Tetsuo, agenouillé contre un pilier en marbre, semble plongé dans des songes à rallonges. Il scrute finement du regard numéro 19 qui somnole sur sa chaise basse. Dans sa main gauche, une capsule se fait visible, il l’examine et se demande: « Pourquoi moi. » Et il zieute à nouveau la vieille, comme s’il attendait une réponse de sa part, mais elle dort profondément. Sur deux cases synoptiques, Tetsuo se téléporte de la salle de Miyako jusqu’à la cime du temple. Depuis là-haut, appuyé par cette vue plongeante, on a vraiment l’impression de se trouver à des centaines de mètres au-dessus du niveau de la mer. Un plan plus large nous montre ensuite Tetsuo, minuscule, posté sur l’édifice religieux qui révèle cette fois-ci toute sa monstruosité. Sa cape baignée par les vents, numéro 41 paraît surpris par cette aube avenant.

Pendant ce temps, Kei, toujours escortée par les bonzes de la prêtresse, continue sa route jusqu’au monastère. Elle pense à sa compagne et dénote un visage inquiet. Planqué derrière une tente de fortune, un gars observe la scène et reste interrogatif à la vu des moines de Miyako y transportant un enfant et accompagnés d’une femme. Il ne lui en fallait pas plus pour qu’il émette un joli sourire, il file à grandes enjambées. Tetsuo, toujours posté sur les crêtes de l’édifice religieux, poursuit ses songes, il pense à ce courant, invariant. Il est indéniable que sa conversation avec numéro 19 ne l’a pas laissé indifférent. Ce déferlement de parole l’a profondément impacté, ça doit bouillir dans sa petite tête. Le colonel et Chiyoko, eux, continuent leur avancée dans les décombres, le premier semble connaître les ruines de Néo Tokyo comme sa poche, preuve qu’il a dû les parcourir à maintes reprises. Il se retourne afin de s’assurer que la femme va bien, mais elle commence à valser des yeux et perd l’équilibre. Le militaire, dans un acte réfléchi et rapide, parvient à contrecarrer sa chute à l’aide de son bâton. L’image nous exposant cette scène est d’une grande beauté, elle révèle toute l’habileté du colonel, mais surtout, elle nous montre que même dans l’effondrement, Chiyoko jamais ne laissera tomber Kiyoko. Cette femme à une force de caractère phénoménale, elle est rongée par une obstination infinie. Obasan est vraiment un personnage magnifique, d’une essentialité primordiale pour ce récit, dans son ensemble. Bref, le militaire semble se retrouver seul, perché sur ces hauteurs architecturales, avec deux êtres sous sa responsabilité.

Dans la planque d’Akira, les premiers rayons du levant baignent la pièce d’une lueur diaphane. Tetsuo surgit soudainement face au lit où dort profondément Kaori au côté d’Akira. Silencieux, il les contemple, mais demeure toujours bien noyé dans ses songes viscéraux. Kaori sursaute, se retourne, mais personne, elle mentionnera pourtant le nom de Tetsuo. On retrouve ce dernier sur le trône, dans une image impétueuse et prépotente, sa cape virevoltante, la bouche concave et le regard ferme. J’adore comment Otomo met en scène numéro 41. Même si ce ne sont que des esquisses furtives et sans prétention, il arrive sans cesse à lui conférer une puissance hors du commun. Je sais, car je vais me répéter, mais Tetsuo est bien le seul personnage du récit à avoir reçu une telle attention dans son tracé, le seul qui exhibe un graphisme prétentieux, le seul à offrir cette mouvance voluptueuse. Tetsuo a changé ma vie, et je profite de cette case pour vous le révéler. Et même si le personnage en soi est fascinant, je crois que c’est plus la façon dont Katsuhiro l’esquissa qui m’a indubitablement révulsée. Bref, le jeune est assis face au soleil levant, des cachets s’expulsent de sa paume gauche, il les regarde avec appétit, il donne l’impression de lutter contre une force inconnue qui lui obligerait à les avaler: sa douleur. Mais il semble tenir le coup, suant à grosses gouttes, maintenant son poing ferme, refusant de les appréhender.

Pendant ce temps, l’homme oiseau pousse un crie d’alerte, il apprend à Migite et ses sbires que le mutant et la jeune femme ont su trouver refuge dans le temple de Miyako. Ils ont été convoyés par ses moines, et ceci représente un affront pour le Grand Empire de Tokyo: Miyako doit payer.

Nous retrouvons d’ailleurs la vieille, accroupie sur sa chaise basse, dormant toujours profondément. Elle est réveillée par l’un de ses sous-fifres qui lui apprennent, dans une position inclinée, que l’escorte est de retour au monastère. Baignée par la lumière du matin, Kei dévale les énormes halls et revoit la prêtresse. De suite, cette dernière lui demande où se trouve numéro 25, preuve qu’elle était parfaitement consciente de son absence. Kei lui expliquera les complications rencontrées, et lui affirmera que Chiyoko la ramènera au temple coûte que coûte, elle lui fait pleinement confiance. On retrouve d’ailleurs Obasan, allongée, affaiblie, qui ignore où elle est et s’inquiète pour Kiyoko. Même dans un état de santé aggravé, la femme s’obstine à ne penser qu’à l’enfant. Le colonel apparaît alors, il l’écoute murmurer et la porte sur ses épaules. Durant leur traversée, Chiyoko, dans un semblant d’effort, demande au militaire d’amener Kiyoko vers numéro 19, que l’autre mutant est déjà là-bas. L’homme réagit, l’autre mutant? Masaru? Mais Obasan ne peut plus parler, elle s’évanouit. Il est intrigant de constater à quel point le colonel se trouve maintenant préoccupé pour les enfants du projet, lui qui donnait l’impression de les avoir abandonnés juste après la manifestation d’Akira. Les recherchait-il? Sillonnait-il la ville pour remonter leurs traces? Je le doute, sa présente réaction doit être placée sous le signe de l’émotion: malgré tout, il doit être content d’avoir retrouvé Kiyoko et de savoir Masaru dans la course.

D’ailleurs, nous voyons numéro 25 allongée sur un lit, couverte d’un veston. Un homme à lunette se porte auprès d’elle, la regarde, son visage est mélancolique. En se forçant un peu, on reconnaît très vite le scientifique qui accompagnait le docteur lors de la journée du 16 avril. Il n’avait pas eu beaucoup de protagonisme, mais c’était quand même lui qui avait déclenché l’alerte de code 7 et reçu une belle baffe du colonel. À cet instant, son état est calamiteux, preuve que le laps de temps écoulé depuis la destruction de Néo Tokyo fut très commotionnant. Revoir Kiyoko (car il doit bien évidemment la connaître) doit le combler de doute et d’incertitude. Il déambule dans des couloirs et des pièces surchargés de détails, où croulent des machines électroniques et des câbles électriques. Il prend place sur un fauteuil, dans une case tout aussi fouillée, et fait face à un moniteur divulguant une image spatiale de la Baie de Tokyo. Il donne décidément l’impression de gérer les commandes du satellite militaire SOL. Un cendrier rempli de mégot nous pousse à comprendre qu’il travaille dur, que ses nuits sont courtes. Il cherche d’ailleurs des allumettes.

La posture du colonel semble insignifiante en deçà des vestiges en ruines, on le sent affaibli: porter Chiyoko ne doit pas être une mince affaire. Il fait alors face au QG de l’armée, totalement détruit. Contempler cet édifice dans ce triste état nous imbibe d’un chagrin évident, c’était le seul qui nous fut exhibé durant la première partie du manga, à l’époque où Néo Tokyo resplendissait de mille feux. Otomo le peignit à plusieurs reprises, nous révélant tout son gigantisme et son imposante stature. Le revoir dans ces conditions, émietté, décrépit, prouve bien qu’aucune institution, aucune force politique, aucune autorité étatique, ne peut être épargnées par la puissance d’Akira. Le militaire poursuit son avancée et fait face à une security ball qui bloque l’accès au bâtiment. Un simple « c’est moi » de la part de ce dernier oblige la boule à rétrocéder. Voici la seule relation tangible entre l’homme et la machine qui nous sera dépeinte tout au long de l’histoire. Et je m’excuse, je vais paraître rébarbatif, ennuyeux, surement bourrin. Mais prétendre qu’Akira, le manga, est un récit cyberpunk uniquement pour cette planche, c’est, à mon sens, déprécier les deux mille deux cents autres qui le composent et font de ce classique une œuvre intrinsèque, substantielle, viscérale, charnelle, cérébrale, profondément humaine. Bref, le colonel entre dans le QG.

Dans la planque d’Akira, des cris lourds et déchirants s’extraient de l’intérieur, en deçà du rideau. Dehors, Kaori est avec Akira, les pieds dans l’eau, qui joue avec des pierres. La jeune fille se redresse, surprise, et montre un minois radieux, mais préoccupé. Numéro 28 ne réagit pas et poursuit ses constructions comme un enfant de son âge. Au-dedans, nous retrouvons Tetsuo, le souffle court, assis face à un ramassis de pilules. Son visage est convulsé, dégoulinant, il lutte contre la tentation. Une capsule dans la main, il l’observe, et finit par la faire exploser d’un pincement de doigts, comme s’il expulsait par ce simple geste toute la souffrance qui le contamine en ce moment même. Perché sur les hauteurs, proche du repère, Yamada scrute aux jumelles, on se demande presque quelle information il recherche. Ryu le rejoint, le taquine, lui proposant de se rendre directement là bas et contempler les faits de ses propres yeux. Soudain une embarcation traverse les eaux du lagon, avec Migite à son bord, il souhaite parler à numéro 41. Mais ce dernier est toujours face à ce même ramassis de capsules, se recroquevillant sur lui-même pour résister à la tentation. La trame de sa tête renforce le poids de sa douleur, il sert des dents, s’avachit sur le sol, cogne du poing. Le supplice enduré est trop intense, il ne peut supporter et, dans un élan irréfléchi, se saisit d’une dizaine de comprimés qu’il porte à sa bouche. La case, exhibant son visage incliné et paré d’un regard lumineux, est tiraillante, elle est anxiogène, commotionnante. Les gélules, s’engouffrant dans sa gorge, montrent clairement son incapacité à surmonter ses calamités, elles sont l’allégorie parfaite de son impuissance, la métaphore inconditionnelle de son déchirement.

Migite entre alors dans les lieux, à l’improviste, fait un résumé de la situation à numéro 41 et réclame de l’aide. Ce dernier lui demande de partir. Migite insiste, mais se fera renvoyer chier. Tetsuo, rongé par son impuissance, souhaite être seul. Le golden boy retourne dehors, colérique, il s’avachit sur le trône et réfléchi un instant. S’il ne peut recevoir l’aval des mutants, il agira par lui même. Il prend donc les commandes de l’armée du Grand Empire et demande à ses sbires de regrouper tous les soldats disponibles. Dans le passé, il usait des enfants pour assurer la légitimité de ses actes, maintenant il se sent visiblement capable d’assumer, lui seul, ses décisions.

À l’intérieur du QG, le colonel dépose Chiyoko, toujours inconsciente. Le scientifique est planté derrière lui, il lui demande des cigarettes. Mais le militaire lui somme d’apporter de l’alcool afin de soigner la femme. Il lui défait alors le bandage qui couvrait sa plait, et on remarque des larves qui y avaient trouvé refuge. Une répugnance qui nous montre bien l’insalubrité dans laquelle sont baignés nos personnages. Après la réception de ses premiers soins, Chiyoko se retrouve allongée, au repos. Son bras droit touche le lit de Kiyoko comme si elle voulait s’assurer qu’elle allait bien. Même dans un état comateux, la protection du mutant reste sa priorité. Le colonel, exténué, ingurgite une gorgée de gniole afin de se remettre de ses émotions. Il s’entretient, de manière musclée, avec le scientifique qui lui prétend que jamais il ne pourra se concentrer sans ses cigarettes. Le militaire le tranquillise et lui ordonne de poursuivre son boulot. Depuis le début de cette deuxième narration, postérieur à la destruction de Néo Tokyo, on imaginait le colonel perdu et déprimé. Mais il n’en est rien, il démontre au contraire une fervente activité, il est incontestable qu’il prépare quelque chose, élabore une stratégie. Il est entouré d’une machinerie moderne et parvient à faire travailler son scientifique, le même qu’il avait giflé durant cette après-midi du 16 avril, en échange de paquets de clopes. Finalement il n’a rien perdu de son contrôle de soi et des événements, il semble plus que jamais dans le feu de l’action, même si nous savons tous qu’il est totalement hors sujet.

Dans le temple de Miyako, nous revoyons la prêtresse recevoir des nouvelles de Masaru. Ce dernier va bien, il est allongé confortablement dans un lit: son pouls est normal, sa respiration régulière. Kei, quant à elle, prend un bain, elle semble relaxée, noyée par une douceur vapeureuse. Elle se part d’un kimono, s’essuie les cheveux et déambule silencieusement le long des couloirs. La clarté des vignettes renforce la sobriété de sa cinématique. Elle se retrouve sur un balcon, face aux ruines de la capitale. Sous cet angle de vue, l’altitude ne paraît pas si extravagante. Au travers d’un regard tracassé, elle pense à sa compagne, Obasan.

Elle est alors rejointe par la prêtresse qui prétend contempler ce panorama apocalyptique au travers de son regard. La jeune femme serait une excellente médium, et même si nous la savions munie de facultés mentales non négligeables, Miyako lui confirme ce don, dans une paraphrase empreinte d’éloquence. Elle l’invite ensuite à manger. Nos deux personnages, accompagnés par un moine au visage austère, commencent une lente marche dans les couloirs. Kei, curieuse, demande à la vieille dame pourquoi elle ne se trouvait pas dans le laboratoire, avec les autres mutants du projet. Et numéro 19 lui répondra que lors d’une expérience, elle mourut, elle avait à peine dix ans ! Les scientifiques de l’époque, soumis à une forte pression extérieure, tâtonnaient dans leur recherche, et se seraient servis de toute une bande de gamins pour effectuer des expérimentations à haut risque et ouvrir la voie aux numéros 20. Miyako, faisant partie de cette bande, serait tombée dans le coma, aurait été retirée du projet et placée dans un état de mort temporaire pendant treize années. Il est fou de voir comment la vieille se déballe aussi facilement à Kei, alors qu’elle était restée totalement muette sur sa propre personne durant son entretien avec Tetsuo. De plus, elle prétend fermement que les scientifiques étaient soumis à de fortes pressions extérieures. Or, au cours de son précédent monologue, elle avait mentionné deux versions possibles des faits: soit que les savants agissaient sous les ordres du gouvernement en place, et donc soumis à une forme de pression extérieure, soit qu’ils agissaient pour leur compte, ou au pire pour le compte de cet érudit excentrique, et donc sans pression extérieure. Miyako avait même insisté sur le fait que personne ne connaissait la vérité. Or dans ce présent récit, elle fait clairement comprendre à Kei que ce projet était bel et bien une initiative gouvernementale, et que la recherche de résultat semblait être une priorité. Face à une telle situation, il me semble évident que Miyako raconte ce qu’elle désire, quand elle le désire, et à qui elle le désire. Elle se joue des mots et de ses interlocuteurs, et cette anodine conversation qu’elle entretient avec Kei en ce moment n’est peut-être que le début d’une nouvelle manipulation.

La vieille apprend ensuite à la jeune femme que durant son long sommeil de treize années, elle fit un rêve: Akira, Néo Tokyo, Tetsuo, l’univers, le futur, elle aussi et son ami Kaneda. Cette dernière s’émotionne à entendre le nom de son compagnon, et lui demande où il se trouve: il n’est pas dans ce monde... en tout cas pas maintenant. À chaque fois que Miyako parle de ses rêves, c’est la même divagation cérébrale, on n’y comprend rien, ou tout du moins le surplus de questions que génère chacune de ses révélations nous embourbe toujours plus dans l’inconnu. À l’écouter, la prêtresse était donc consciente de la venue d’un être, suffisamment parfait pour s’extraire du flux et comprendre Akira, car elle rêva de Tetsuo, et il est là. Ce qui veut dire qu’en créant sa secte et son monastère, elle ne cherchait pas à former des disciples afin de les hisser à la perfection, car elle savait que numéro 41 surgirait. Donc, la secte de Miyako n’a qu’un rôle spirituel, elle n’est là que pour affermir le poids du religieux dans une société. Ensuite, la vieille prétend avoir rêvé du futur. Mais quel déroulement présentait ce futur? Et ses actes présents, vont-ils le contrecarrer, ou à l’inverse le guider? Ce futur ! Si on se réfère au passé proche, lors de la destruction de Néo Tokyo, la prêtresse savait parfaitement que ceci allait advenir, elle ne cessait même de le raconter à son petit rat. Et pourtant elle n’a rien fait pour empêcher cette atrocité. Au contraire, en manipulant Nézu, on pourrait presque dire qu’elle a tout fait pour que cela se produise. Donc il en sera de même pour ce devenir actuel, ses actions s’accorderont avec sa concrétisation. Durant sa conversation avec Tetsuo, elle lui a indirectement ordonné de cesser la dope, pour pleinement développer ses facultés, afin de s’extraire du flux et comprendre Akira. Tout ceci sonne très poétique, très métaphorique, mais c’est le futur dont rêva Miyako et elle est en train de préparer le terrain pour qu’il s’accomplisse. Le problème bien sûr, c’est Tetsuo, incontrôlable, et à contre-courant. Reste donc à savoir si ce dernier acceptera sa mission, la vieille semble tout faire pour ça. Dans tous les cas, ceci donne un pouvoir phénoménal à Miyako. Elle connaît l’avenir, et peut donc jouer avec des prémonitions qui auront un impact significatif sur ses sujets. Et on remarque, lors de cette lente marche qu’elle effectua au côté de Kei et de son moine au visage austère, à quel point elle est appréciée et vénérée par son peuple. Numéro 19 représente la métaphore parfaite du pouvoir religieux: manipulation.

Pendant ce temps, sous les lumières scintillantes du matin, l’homme oiseau vocifère un cri d’alerte, il appelle tous les partisans de l’empire à se réunir pour être le moteur d’une grande armée. À terre, Migite, toujours joliment vêtu, motive ses sujets en les équipant de mitraillettes et de munitions. Même sans l’aval des enfants, il contrôle sublimement son monde. On pourrait presque dire que toute l’aura mystique du Pouvoir qui fut exhibée durant ce mois a parfaitement bien joué son rôle catalyseur. Et la jeune milice se met en marche, sous la cadence rythmée de ses cris de ferveur. Depuis les hauteurs, Yamada guette ce cirque aux jumelles et se demande pourquoi une telle armée?

De nouveau face au QG, le colonel monte les escaliers de l’édifice, absorbé. À l’intérieur tout est calme, les moniteurs sont éteints, le silence règne. Il fait valser son visage, observe. Un léger bruit l’oblige à entrer dans une pièce obscure, il y remarque le scientifique, blotti dans un coin. Après de succinctes interrogations, le savant, apeuré, laisse tomber un marteau. Il n’en fallut pas plus pour pousser le militaire à bout, il propulse violemment l’érudit contre un mur. Ce dernier souhaitait éliminer Kiyoko, persuadé que tout se désastre est dû à elle et aux autres mutants. Mais le colonel lui fait comprendre que sa mort pourrait causer une réaction chez Akira qui serait bien plus dévastatrice. J’ignore s’il faut prendre sa phrase au sérieux, mais on sent bien par là que le militaire reste traumatisé par la manifestation de numéro 28 suite au décès de Takashi. Ceci dit, le scientifique semble s’en foutre royalement, pour lui, il a déjà tout perdu. Le colonel lui jette alors trois paquets de clopes et lui ordonne de poursuivre son travail, même si l’on ne sait toujours pas en quoi il consiste.

J’adore la série de planches qui nous fut joliment présentée. On y remarque trois formes de pouvoirs, trois formes de manipulation: celle de Miyako sur ses sujets, celle de Migite sur ses sbires, et celle du colonel sur son savant. Les deux premières ne sont possibles que grâce à un mysticisme évident, essentiellement caractérisé par ce Pouvoir incompris. La dernière est par contre très humaine, et cela ne fait que renforcer la beauté de notre chef des armées d’antan. Bien sûr, il est difficile de deviner ce qui pousse le chercheur à rester en ces lieux et à obéir aux ordres: la foi en sa discipline? Je me rappelle encore de ce parallélisme qu’il y avait, en début de récit, entre le scientifique et le militaire, correctement divergeant sur leur degré de responsabilité. Ici, ces deux disciplines se retrouvent côte à côte, mais sont unies maintenant par leur dévotion, leur conviction. Nos deux protagonistes semblent agir avec compromission, chacun dans leur coin, et c’est cette dernière qui colmate leur symbiose. Soit ! nous ne savons pas quel est exactement le travail du docteur. Nous ignorons ce que trame le colonel, même si le délire récent de Tetsuo nous force à croire à une confrontation prochaine entre ces deux personnages. Bref, ceci renforce le fait que le militaire reste toujours très maître de lui même, et contrôle finalement très bien sa situation.

Dehors, au bas des escaliers de la planque d’Akira, nous le voyons, avec Kaori, en train de profiter de la fraicheur matinale. Le mutant, les pieds dans l’eau, poursuit ses constructions d’apachetas. La jeune fille, sourire aux lèvres, observe la dilution des cieux, on la sent heureuse. Soudain, un amas de pilules divague sur ce léger courant aqueux. Numéro 28 se redresse, stoïque, et arrête son regard sur cette mouvance comme s’il avait été interpelé. Kaori en fait de même, le visage surpris. Elle comprend parfaitement que ce sont les cachets de Tetsuo et se demande comment ils sont arrivés jusque là. Et nous voyons alors numéro 41, assis en amont des marches, tranquille, affirmant: « J’ai tout jeté, je n’en ai plus besoin. J’ai décidé de tout jeté. » J’adore cette allégorie, les cachetons suivent invariablement le courant pour que Tetsuo puisse s’en défaire: quelle poésie. Il exhibera même un frêle sourire, lui aussi semble être heureux. Kaori et Akira le regardent, ce dernier dénote une posture et un visage qu’on ne lui connaissait pas, quelque chose est sérieusement en train de changer. Numéro 41, lui, se relève et savoure la venue de cette bise et de sa légèreté: la prophétie Miyako est en marche.

Les ruines submergées de Néo Tokyo pour nous introduire cet épisode 64 sorti le 16 décembre 1985 dans les pages de Young Magazine. Depuis septembre, c’est la quatrième fois que le délabrement urbain de la capitale nous est divulgué. L’une avec un colonel observateur sur ses faîtes, une seconde avec ses obscurs bas fonds, une autre avec la pointe du temple de Miyako, inaltérée... et celle-ci, dévoilant la venue d’une tempête imminente. Jamais Otomo nous avait autant présenté la ville lorsqu’elle était intacte, en fait si, juste une fois, pour l’épisode 45. Donc, même au cœur des pages titres, nous connaissons mieux Néo Tokyo dévastée que durant sa douce opulence. Jamais la capitale nippone fut si oppressante, étouffante et lugubre que depuis son éradication. Mais dans cette présente illustration, ce ne sont pas ces immeubles décrépités qui nous angoissent, mais bel et bien cet énorme cumulus qui semble annoncer une tourmente inévitable. Et n’oublions pas de le signaler, mais Akira est en train de fêter sa troisième année.

Et en effet, une masse sombre et compacte se dresse sur l’horizon. Yamada, toujours accompagné par Ryu, souhaite profiter d’un retour au calme, depuis le départ de l’armée, pour s’aventurer jusqu’au repère d’Akira. Cela surprend l’ancien anarchiste, car, selon son interprétation des faits qui peut être surement discutable, même seul, numéro 28 reste dangereux. Mais cela ne dérange pas l’espion, il est venu ici pour tout justement évaluer ce niveau de dangerosité. Ryu est impressionné par un tel courage. Assis sur le trône, cadré par deux vignettes accablantes, Tetsuo se comprime la tête, il beugle d’une dépression manifeste. Yamada l’observe aux jumelles et demande à son compagnon de route des informations sur ce dernier. Il prétendra qu’il le connaît, qu’ils se sont déjà croisés. Et nous nous souvenons très bien de cet instant, sur le monte-charge, lorsqu’ils descendaient dans les entrailles de la Terre en cette après-midi du 16 avril. C’est d’ailleurs le seul moment où Ryu se frotta à Tetsuo. Par contre, il affirmera ne pas être sûr si l’adolescent a des Pouvoirs, car il ne l’a jamais vu s’en servir. Comment ça? Et sur le monte-charge, en cette même après-midi, alors qu’il se défaisait des plates formes de l’armée, Ryu était pourtant aux premières loges. L’aurait-il oublié? Ou n’avait-il pas fait le rapprochement entre numéro 41 et toutes ces explosions? Étrange !

Bref, Tetsuo tape des poings, son abstinence le ronge de l’intérieur, on le sent à bout. Il se cogne même la tête pour amoindrir ses douleurs. Son visage respire la désespérance, il ne supporte plus cette agonie incessante, il en pleure, essoufflé. Dans un dernier cri d’amertume, il incurve son corps et disparaît du voltaire marqué alors de son sang, sous la stupeur de Yamada qui l’observait toujours soigneusement. Brusquement, bien loin à l’horizon, un spasme aquatique s’élève des flots, Yamada et Ryu sont interloqués, et un ras de marée géant se dessine devant eux. Tetsuo surgit subitement des eaux tumultueuses et rayonnantes et, dans un hurlement pétrifiant, s’immisce jusqu’aux cieux ombragés. Trois cases, rayées, nous montrent ensuite la stupéfaction de Miyako, Masaru et Kiyoko. Tous écarquillent les yeux et oscillent leur tête d’une mouvance sidérée. La première, parée de ses petites lunettes rondes, semble embarrassée et préoccupée. Le second donne l’impression de s’extraire de son sommeil, son regard est vaporeux. La troisième est, quant à elle, comme hantée par une épouvante incomprise. Numéro 25, maintenant réveillée, pousse un braillement qui méduse le colonel posté juste à côté. Imprécise et bégayante, noyée par une agonie manifeste, elle demande au militaire de la mener jusqu’à Miyako.

C’est alors qu’une image sombre, tramée, balayée par cette tempête annoncée, nous expose le temple de la vielle. Migite est au premier plan et escorte son armée, il arbore un sourire confiant. Il lève le poing, vocifère son cri d’attaque et lance l’offensive, se ruant dans le camp de réfugiés. Sa troupe le suit, embringuée par l’effervescence du moment, dans une vue plongeante vertigineuse et panoramique. Le colonel rejoint le scientifique qui allume une clope, il lui demande si c’est terminé et quelle est la marge d’erreur. Ce dernier lui répondra que tout est OK, mais que dans un rayon inférieur à dix mètres cela peut s’avérer très dangereux. Malheureusement, il était impossible au savant de combiner précision et miniaturisation. Indéniablement ils parlent d’une arme, mais nous n’en connaissons pas sa structure ni sa fonction exacte. La seule chose qui importe pour le militaire, c’est qu’elle puisse tenir dans sa poche. Mais avant de s’en servir, il doit mettre Kiyoko en lieu sûr. Nous comprenons donc qu’il va se rendre au temple de Miyako, et par la suite, il accomplira la mission qu’il s’était fixée: Tetsuo? La question est légitime, car lors de son récent délire, numéro 41 avait perçu cet affrontement face au colonel.

Mais nous nous retrouvons très vite sur les eaux salées de la baie, toujours aussi tumultueuses et rayonnantes. Le ciel est plombé, un éclaire le fendille et donne l’impression de s’approcher vélocement de la berge, celle même où se trouve Ryu et Yamada, apeurés et surpris. Les deux hommes se font balayer par les flots, submergés, et projetés à terre. Tetsuo est juste derrière eux. Un dessin très maladroit nous le montre, s’extrayant de la marée, la cape au vent. Il demande à Yamada si tous les bateaux militaires qui divaguent au large des côtes sont de ses connaissances. L’espion écarquille les yeux, sue à grosses gouttes, ne comprenant comment le jeune a pu capter cette information. L’adolescent prétend même que tous les canons de ces navires pointent sur Néo Tokyo. Yamada sort son flingue, il commence à s’irriter. Et Tetsuo lui demande alors: « vous êtes venus ici pour tuer Akira? » L’espion est consterné, surpris par une telle affirmation qui semble n’être qu’une simple vérité. Ryu, bouche hébétée, est sous le choc de la révélation. Numéro 41 trame son visage, épris d’une violente colère, comme s’il ne pouvait supporter que l’on puisse s’en prendre à numéro 28. Il génère une authentique décharge, propulsant nos deux acolytes aveuglés, et se convertit en un éclair foudroyant afin de se téléporter. Trois cases nous décrivent son évanescent cheminement: disparaissant de la côte, s’engouffrant dans les airs, et s’écrasant sur la crête d’un l’immeuble. Ryu et son compère observent la scène, estomaqués et sans voie. Le ciel s’assombrit alors, tourbillonne, et laisse paraître le ricanement de Tetsuo. Comme si cette tempête annoncée n’était que le fruit de sa manifestation.

Au temple de Miyako, Migite fait face à un moine et demande à voir la prêtresse, mais cette dernière n’est apparemment pas disponible. Il prétend qu’un enfant et une femme sont cachés en ces lieux et ordonne à ce qu’ils soient remis au Grand Empire. Mais le bonze, toujours très courtois, persiste dans sa négative à les recevoir. Claquement de doigts de Migite, qui nous fait étrangement penser à celui de Nezu lorsqu’il portait son offensive sur Sakaki, et le religieux se retrouve criblé de balles, dans une image crue et effroyable. Le visage d’un des tireurs devient même imbibé d’effroi, prouvant qu’il se passe quelque chose au sein de cette armée: face aux actes, l’effervescence se confronte aux conséquences. Migite poursuit sa marche, d’un pas sûr, et commence son intrusion dans le monastère, tâchant tout de même de maintenir sa troupe en haleine.

La prêtresse est immédiatement prévenue de l’intrusion des hommes du Grand Empire et de leur demande de récupérer Kei et Masaru. Elle exhibera un visage apeuré en apprenant qu’ils ont déjà commencé à faire feu. Et en effet, dans le temple, c’est une véritable boucherie qui se présente au travers de cases profondément tramées pour renforcer la dramaturgie du moment. Les sbires de l’Empire mitraillent à tout va et semblent n’épargner personne. À l’intérieur, c’est la panique, les réfugiés sont pris au dépourvu, ils tachent de réagir, mais se font exécuter sans scrupule. Confrontés aux paroles conciliatrices des moines, les mercenaires les criblent de mille balles, sans aucune pitié, assourdie par les onomatopées des tirs répétés. Tous sont emportés par la furie de Migite qui souhaite littéralement éradiquer cette église et tuer Miyako. Ce dernier orchestre parfaitement bien son petit monde, rénovant l’effroi en une impulsive frénésie. Postée sur une passerelle adjacente, Kei, le visage empli de dégout, observe le carnage. Elle se fait prendre en chasse par l’un des sbires, mais lui flanque un violent coup de coude. Elle sait que personne ne le lui tirera dessus, car leur chef la veut vivante, et on se demande pourquoi d’ailleurs !

Dans le QG, le scientifique explique le fonctionnement d’une arme au colonel. C’est en fait un pistolet laser qui permet de télécommander le satellite SOL afin de projeter une salve sur une coordonnée précise, avec dix mètres comme marge d’erreur. Voilà donc en quoi consistait le travail du savant, et voilà donc en quoi consistait le plan du militaire. Ce dernier reste fermement convaincu qu’il pourra résoudre la situation, voir même éradiquer Tetsuo, au moyen d’un armement sophistiqué. Décidément, son échec cuisant du 16 avril ne lui fait pas perdre espoir. Il va chercher Kiyoko, toujours somnolente, et sort de l’établissement. Dehors, la tempête annoncée est de plus en plus intense, on a l’impression d’auditionner l’affligeante symphonie de numéro 41. Le colonel installe le mutant à l’intérieur d’une security ball, spécialement aménagée pour l’occasion, et commence sa marche. Il prévient le scientifique qu’il sera de retour dans deux, voir trois jours et de prendre bien soin de Chiyoko. Une image tramée et virulente nous montre alors le militaire, sur la security ball, en train de s’engouffrer dans les profondeurs ténébreuses de la ville. Le vent souffle, et sa vivacité nous est parfaitement perceptible.

Au monastère, Migite, accompagné de quelques hommes, menace un moine ensanglanté de se confesser: il veut savoir où se trouve Miyako. Mais face au silence de ce dernier, le premier, bariolé d’un visage irascible, ordonne à ces deuxièmes de tirer. Mais ils ne le peuvent. Cette profusion de violence a indubitablement eu un impact sur le mental des soldats de cette Grande Armée. Dans sa chambre, Kei a quitté son kimono pour se vêtir en concordance avec la situation. Elle enfile ses bottes, charge sa mitraillette, et sa case se cicatrise soudainement d’un bruit aigu. Elle se retourne, stupéfaite, comme si elle reconnaissait cette stridente sonorité. Et sur une double page, Otomo nous dévoile Tetsuo, avachi sur les hauteurs de l’immeuble, la bouche entrouverte, le regard vide: il donne l’impression d’être mort. Le centre de l’image pointe sur sa pupille droite qui nous rappelle clairement celle de cette jeune fille, agonisante, la nuit de son délire. Et encore une fois, on a la folle impression de se sentir littéralement attiré au cœur de son globe oculaire. Sur toutes les doubles planches confectionnées depuis le début de l’histoire par l’auteur, c’est la première, et ce sera aussi la seule, qui nous montre le visage d’un de ses personnages, et le contempler ainsi est tout simplement époustouflant. Numéro 41 se vrille, il vit toujours, son regard est tyrannisé, il donne le sentiment de lutter contre une coercition mystérieuse. Un plan large nous l’exhibe alors, balayé par les vents, dans un dessin obscurci par la tourmente, où il susurre, de façon saccadée, le prénom de son ami: Kaneda. Et nous revoyons Kei, dans sa chambre, face à un Kaneda en flamme. La jeune femme tente de s’approcher, dans une case identique à celle conceptualisée par Tetsuo durant son récent délire. Kaneda pose d’ailleurs la même question: « Où suis-je? » L’ardente manifestation disparaît, promptement, diffusant sa brisure reluisante et laisse Kei seule, dans un semblant d’amertume.

À l’instar de la première apparition, en début d’histoire, qui fut clairement engendrée par Tetsuo lorsqu’il se trouvait sur son lit d’hôpital, cette dernière est aussi causée par lui, maintenant sur les crêtes d’un édifice en ruine. Pourquoi Tetsuo génère-t-il des Kaneda de ce style? Indéniablement parce que c’est la seule personne qu’il a, c’est son ami, et dès qu’il se sent dans une situation mêlant complication et solitude, il pense à lui, car il n’a que lui. Dans quel but Tetsuo génère-t-il ces images? La première était clairement une projection dans le futur. À l’hôpital, numéro 41 avait catalysé son ami en train de se faire engloutir par la masse énergétique d’Akira, et c’est ce qu’il se produisit. Dans cette soudaine scène, Kaneda n’a pas changé d’état, il semble toujours sur le point d’être submergé par la manifestation de numéro 28. C’était comme si, depuis sa dimension, il divaguait dans une temporalité invariable, dans une chronologie figée, se questionnant inlassablement. Ici, par conséquent, pas de projection dans le futur, cette représentation se déroule bien dans l’actuel présent, et elle avait d’ailleurs été anticipée par Tetsuo durant son délire. Kaneda, interrogatif, semble donc communiquer à Kei qu’il est toujours en vie, mais ne sait pas où. Et enfin, pourquoi ce Kaneda en flamme apparaît seulement face à Kei? Si réellement numéro 41 est l’instigateur d’un tel visuel, la question devrait plutôt se postuler sous cette forme: pourquoi Tetsuo fait-il apparaître ce Kaneda en flamme face à la jeune femme? Soit cette dernière possède certaines facultés, c’est un excellent médium, de ce fait elle serait plus propice à percevoir une telle imagerie. Mais nous savons que c’est faux, car Kaneda lui-même avait pu observer son double incandescent. En fait, si Kei distingue ces informations, c’est surtout parce que numéro 41 les lui envoie. Donc je répète la question: pourquoi Tetsuo fait-il apparaître un Kaneda en flamme face à Kei? Posée sous cette forme, on y voit un triangle, pas un triangle amoureux (bien que !), mais un triangle relationnel évident, ayant pour crête commune Kaneda. Le côtoiement entre Kei et Tetsuo est trop infime pour avoir un véritable poids. Ils se sont à peine croisés au QG de l’armée, et même si leur rencontre fut plutôt musclée, elle n’en demeure pas moins très brève. Par contre Kaneda, lui, est profondément attaché à Tetsuo, par leur amitié sincère et pérenne, et aussi à Kei, par cet amour flagrant qu’il lui porte. Et si la jeune femme n’est pas apte, pour le moment, à cerner cette puissante fraternité qui unit les deux adolescents, numéro 41, lui, est parfaitement conscient de l’attachement que porte son ami à cette dernière. Je ne souhaite pas parler ici de crise de jalousie, Tetsuo est capricieux, mais à ce niveau du récit, je trouverai ça trop futile de penser qu’il est jaloux de Kei. Non, en fait numéro 41 est rattaché à Kaneda par le quantitatif, et ce dernier l’est à Kei par le qualitatif. Cet hologramme incandescent, donc, statique et passif, passe de l’un à l’autre en respectant cette cinématique. Tetsuo fait apparaître Kaneda pour des raisons quantitatives (il n’a que lui), et le projette face à la jeune femme pour des raisons qualitatives (c’est à Kei que Kaneda veut se confier). Et cela se produisit deux fois à l’identique: jadis, depuis la chambre d’hôpital et maintenant, depuis la cime de cet immeuble délabré. La première était clairement à titre prémonitoire, la seconde, elle, se présente plus comme une prise de contact en temps réel. Bref, pour la seconde fois Kaneda disparaît et laisse Kei seule, avec son amertume.

Dans le cloître de Miyako, un moine ensanglanté, à bout de souffle, surgit alors et ordonne à sa maîtresse de s’échapper au plus vite. Secouru par ses confrères, il s’écroule au sol, pendant que Migite fait son apparition, avec sérénité et tranquillité. Ce dernier, comme tout bon politicien, ne tarit pas d’éloge sur la religieuse, il lui prétend que cette guerre n’est menée que pour la gloire d’Akira, de Tetsuo, mais d’elle aussi. Néanmoins, numéro 19 n’est pas dupe, elle perçoit parfaitement les intentions de Migite et sait qu’il n’agit que pour ses ambitions personnelles. Irrité et outragé, notre golden boy ordonne à ses hommes de tirer sur la vieille. Deux plans séquentiels nous sont alors offerts, différenciés par un funeste changement de focale, qui nous montre l’échec de la mise à feu, à la surprise de tous. Et en effet, les bonzes de Miyako, paumes droites ouvertes, génèrent le Pouvoir afin d’enrayer les mitraillettes. Bardés d’une profonde concentration, ils font même exploser les armes, en prenant soin de ne pas nuire à leur porteur, car la prêtresse ne souhaite aucune victime supplémentaire. Plus que jamais offensé, Migite ordonne à ses hommes d’appeler leur sujet d’élite, et fait comprendre à la vieille qu’il ne peut la laisser en travers de son chemin alors qu’elle maîtrise le Pouvoir. Je ne sais pas si nous pouvons parler d’un jeu de mots, mais selon Migite, celui qui aura le monopole du Pouvoir aura le pouvoir de contrôler Néo Tokyo. Ce qui prouve que ce dernier utilise clairement les enfants, il se sert de leur Pouvoir pour assouvir ses ambitions politiques, car il est persuadé que le peuple se soumettra à la loi du plus fort. Et la face enfiellée qu’il exhibe à Miyako, lors de son énoncé, révèle parfaitement bien tout son machiavélisme.

Pendant ce temps, à l’intérieur du temple, les mercenaires poursuivent leur emprise, abusant de leur puissance de tir pour s’adonner à des actes non autorisés. Mais soudain, l’arme d’un des soldats explose provoquant l’ensanglantement de son visage. Un moine, rescapé des affrontements, usa de ses dernières forces pour porter une salve décisive. Ceci enclenche de suite la réaction des réfugiés qui se ruent sur les guerriers afin de les assener de coups de bâton. Il n’en faut des fois pas plus pour éveiller des peuples endormis.

Dans une pièce lumineuse et spacieuse, deux sbires de l’Empire conversent, toujours à la recherche de l’enfant. Juste au-dessus, une magnifique coupole se dessine, exposant la gravure présente dans le cloître de Miyako. Même si nous en avions aperçu une, de manière bien furtive, une vingtaine de pages auparavant, celle-ci nous est pleinement exhibée et nous prouve bien que ce qui semble être la représentation d’un halo de lumière n’est pas seulement lié à numéro 19, mais fait partie intégrante de la décoration de son palais. Les deux mercenaires sont interpelés par l’un de leurs collègues. Ils observent, dans un long couloir, six bonzes alors rejoints par un septième portant un plateau de nourriture. Ils en déduisent que quelque chose d’important doit se trouver au bout de ce couloir. Nous voyons ensuite Kei, arme à la main, courant à toute vitesse et noyer son visage dans la stupeur en entendant des coups de mitraillette. L’image des moines se faisant cribler de balles est statique, percutante, violente. Les sbires de l’Empire n’ont décidément aucune pitié. Kei surgit alors et contemple le carnage, son regard est empli d’amertume. Elle est très vite prise en chasse, mais elle réagit sans exprimer le moindre doute et exécute ces trois lascars avec précision, enclavée dans une perspective astreignante. Essoufflée, elle pense immédiatement à numéro 27 qui se trouve tout justement au bout de ce couloir. Elle s’avance, avec discrétion, s’imaginant le pire. Mais tout va bien, Masaru est toujours endormi, surveillé par deux moines. La jeune femme est parfaitement consciente qu’en ces lieux, le mutant n’est plus en sécurité: il faut le transférer dans un endroit plus sûr. Elle file alors, sans plus attendre, à la rescousse de Miyako.

Nous nous retrouvons d’ailleurs dans son cloître, avec le fameux sbire, paré de lunettes rondes, en train de mener une lutte contre la garde rapprochée de numéro 19. J’adore comment Otomo nous présente ce prodigieux guerrier d’élite, baigné par un design radical et enrobé d’un charisme évident. Son traitement ne pouvait pas aller au-delà de sa fonction, ce qui rend ses apparitions assez anecdotiques, mais je les trouve à chaque fois sublimes et efficaces. Bref, le combat est virulent, le plancher commence même à s’effriter, les moines semblent en mauvaise posture. Mais, sous les conseils avisés de sa prêtresse, l’un d’eux porte un coup fatal, donnant l’impression d’éclater la tête du sbire à lunette. Ce dernier, dans une case impétueusement belle de par la dynamique de son statisme, se retrouve propulsé dans les airs, sous le regard impuissant de Migite qui réclame la venue d’un autre guerrier. Face à eux, les moines de Miyako sont dans un piteux état.

Une vue aérée nous montre alors Kei dévalant les escaliers. En arrière-plan, le mur est bariolé de ces bas-reliefs révélant comme un halo lumineux, il y en a un même un de gravé sur une colonne. C’est impressionnant comment ce motif nous est soudainement dévoilé avec une certaine fréquence. En fait, ce dernier n’est finalement pas propre à l’intimité de Miyako, il ne symbolise plus le rattachement de celle-ci à Akira, mais il fait partie intégrante du monastère, de son édification et par conséquent de sa fonction. Et ses apparitions, furtives, mais répétées, le rendent même de plus en plus troublant. Bref, Kei poursuit sa course au travers de ce hall qui accueillait les réfugiés, bon nombre sont à terre, d’autres continuent de bastonner les mercenaires de l’Empire. Parmi ces derniers, un type réagit au passage de la jeune femme, comme interpelé. Et nous nous postons alors face à Kai, qui semble avoir reconnu Kei. Ils ne s’étaient pas revus depuis leur rencontre chez Harukiya avant la guerre des gangs, donc ça fait un bail. Mais Kai a apparemment une bonne mémoire, et c’est indéniablement surprenant de retrouver ce personnage après tant de chapitres d’absence. Dans tous les cas, Kei court toujours à vive allure, déterminée que l’état anémique de cette armée dépend énormément de l’état dans lequel se trouve celui qui la dirige. Et la jeune femme s’engouffre dans ce long couloir qui arbore lui aussi ce bas relief révélant comme un halo lumineux, il donne même l’impression d’être la prolongation et le débouché de ce hall décrépité.

Une onzième apparition en page titre pour Kei, avec ce soixante-septième épisode sorti chez Young Magazine le 17 février 1986. Tout au long de ces illustrations introductives et des milliers de planches qui ont jonché cette histoire, nous avons pu assister au développement de ce personnage fascinant, incontestablement le personnage central de l’œuvre. Kei est sur tous les fronts, elle est présente et active dans toutes les situations clés du récit, faisant sans cesse preuve de détermination, d’impartialité et de prise de jugement réfléchi. Et cette esquisse, qui nous est présentée ici, semble être, de par sa vaporeuse apparition, son regard et sa fermeté, l’amalgame de tous ces qualificatifs. Mais surtout, en contemplant plus poétiquement cette image, on ne peut cette fois-ci nier à quel point Kei est profondément féminine, il se dégage de sa posture une grâce et un charme pertinent, éloquent, intangible. Cette femme est une véritable "guerrière", et je mets ce terme entre guillemets, car il n’est pas adéquat, mais c’est certainement celui qui lui correspond le mieux.

Dans le temple, l’affrontement entre les réfugiés et les hommes de l’Empire est toujours très actif. L’obstination des premiers leur procure une sensation de domination, mais la différence entre leurs armements donne finalement l’avantage aux seconds. C’est dans ce vacarme que Kei tente de se frayer un chemin. Un plan large nous montre un hall parsemé de cadavres d’où s’exhibe cette même gravure en bas-relief, cela en devient presque angoissant. Au final, on arrive à se demander ce qui est le plus oppressant: la vue de ce halo lumineux ou cette guéguerre intestine? La jeune femme poursuit sa course. Et on se retrouve de nouveau dans le cloître de Miyako, avec Migite qui ordonne à son sbire de se relever et d’éliminer la vieille. Mais le guerrier est épuisé et fait face à des moines tout aussi exténués. Cependant, il se remet sur pied, et sans ses petites lunettes rondes, son charisme semble avoir baissé en intensité. Il dégouline de sueur.

Mais subitement, surgit du fond du couloir Kei, travestie en mercenaire, qui prétend une défaite de l’armée afin d’approcher Migite. Et c’est ce qu’elle parvient à faire, se jetant sur le golden boy, le pointant de sa mitraillette et ôtant son turban pour lui dévoiler un regard profondément déterminé. La jeune femme est unanime, soit l’Empire quitte le temple, soit elle exécute Migite. Le défilement des cases est très rapide, entre la peur de celui-ci, l’effarement de ses soldats, le supplice de Miyako de ne pas le tuer, la résolution de Kei qui n’hésitera pas à le faire et le retentissement de l’alarme qui annonce le cesser le feu, on se retrouve finalement très vite à l’extérieur, en contre-plongée, avec une Kei qui domine parfaitement la situation. Pointant toujours Migite de sa mitraillette, elle lui demande d’ordonner à ses hommes de laisser les armes. Mais ce dernier est indécis, il se trouve dans une mauvaise posture qui compromet son autorité, il n’émet donc aucune parole. C’est alors que Kai entre en scène et pousse sa gueulante. J’ai sans cesse perçu ce personnage comme arrogant et méprisable, et c’est avec ces mêmes traits de caractère qu’il fait comprendre aux soldats du Grand Empire qu’ils ont perdu. Migite promet qu’ils reviendront et qu’ils finiront par tous les éliminer. Mais Kei n’est pas impressionnée, elle lui demande même de venir avec Tetsuo la prochaine fois. La jeune femme fait preuve ici d’une certaine innocence en s’imaginant que cette guerre est celle de numéro 41. À croire qu’elle est totalement hors sujette elle aussi. Mais comme l’expliquait très bien Miyako, ceux qui appartiennent au courant ne pourront jamais comprendre.

Et subitement, nous nous retrouvons dans les airs, avec une vue plongeante vertigineuse révélant les débris de Néo Tokyo. Perché sur les crêtes d’un édifice en ruine, surplombant intégralement ce panorama, Tetsuo demeure recroquevillé, sa noire chevelure contrastant avec les reflets lumineux de la baie. Une masse nuageuse, dense et obscure, domine sa corpulence chétive et famélique. Un courant d’air violent et invariant fait valser sa cape déchiquetée, générant une sonorité grave et répétée, cadencée par un rythme cardiaque. Courbé par sa décrépitude, le jeune reste insensible à ce flux nébuleux qui l’enveloppe, il donne alors l’impression de divaguer dans une douce perdition. La vue de ses côtes, au travers de sa chair pétrifiée, renforce l’état léthargique dans lequel il semble se noyer. Le courant fuligineux poursuit sa flagellation périodique, Tetsuo demeure immobile, s’incorporant dans un tunnel sans fin qui finit par obstruer son champ de vision. En quatre cases magistrales, Otomo nous divulgue un instant empli de poésie, jouant avec la violence de ce courant d’air pour propager l’écho de cette sonorité, cadencée par un rythme cardiaque, jusqu’aux tréfonds de la capitale.

Mais Kei, dans une posture arrogante et fière, fait toujours face à Migite. Ce dernier lui fait comprendre qu’elle regrettera de ne pas l’avoir éliminé pendant qu’elle le pouvait. En prononçant ses paroles, il démontre d’ailleurs la même arrogance. Mais la femme se retourne, consternée, et entre au palais. C’est alors que Kai l’interpelle et tache de lui faire remémorer l’époque où ils s’étaient croisés chez Harukiya. Kei semble en effet se souvenir, et nos deux jeunes laissent paraître leur euphorie dans le dessin, et on peut l’affirmer haut et fort, le plus horrible de toute la saga. Tout est nul dans cette vignette: l’expression faciale de nos deux lurons, le cadrage imprécis, le contraste entre leur joie et la déchéance des deux loques en arrière-plans... Horrible ! Incontestablement le crayonné le plus nul effectué par Otomo dans Akira. Elles ne sont pas nombreuses les cases de ce style, peut-être deux ou trois, mais celle-ci porte bien la palme. Et en la voyant, je ne peux m’empêcher de me poser cette question: Si Akira, le manga, avait été esquissé avec la même qualité déplorable que cette présente vignette, aurait-il été aussi impactant? Impossible, Akira est un choc visuel, une brutalité graphique, une ivresse immersive et sensorielle, en noir et blanc. Je ne veux pas affirmer que la forme de l’œuvre prend le dessus sur son fond, car l’histoire en elle-même est percutante, mais c’est quand même bien le tracé de Katsuhiro qui confère à son récit toute sa grandeur et son envergure. Bref, on ne peut que le remercier de ne pas avoir pondu autant d’images de ce style, cela aurait été incontestablement trop indigeste!

Donc Kei et Kai sont contents de se retrouver, et ils converseront sur cinq planches, parlant brièvement du passé et de sa nostalgie, dévoilant leur concevable fatigue de vivre une telle situation, se questionnant sur Kaneda et son devenir, mais démontrant avant tout leur détermination de poursuivre ce qui fut commencé, se motivant mutuellement l’un l’autre. Les deux jeunes se remettent sur pied et retournent à l’intérieur.

Migite, indéniablement offensé et énervé, s’éloigne du monastère, il guide une troupe visiblement éparpillée dans sa compréhension et son intérêt sur un tel conflit. Il réclame plus de soldats à ses côtés, plus d’armement, plus de moyens, il souhaite réitérer une nouvelle offensive dans la prochaine heure. Pendant ce temps, le colonel tache tant bien que mal de se frayer un chemin au sein de ces décombres poussiéreux. Perché sur la security ball, il observe au loin le temple de Miyako qui se confronte à cette tourmente nébuleuse, calligraphiée par l’écho de cette sonorité grave et répétée. Dans les couloirs, cadencée d'un pas ferme et décidé, Kei rejoint la prêtresse et lui demande d’évacuer les lieux avec Masaru. Mais la vieille est catégorique, elle ne bougera pas. Ce n’est pas par hasard si elle s’est retrouvée ici avec le mutant, ils resteront là afin d’accomplir ce qui doit être accompli. Mais Kei insiste, elle lui fait comprendre qu’elle ne pourra rien faire une fois morte. Et Miyako lui répondra que cela importe peu. C’est impressionnant comment numéro 19, dans une situation véritablement critique, s’obstine à proférer des phrases aussi évasives. Que doit-elle faire avec Masaru en ce lieu? On n’en sait rien, seule elle le sait. Mais elle apporte une affirmation essentielle, son temple sera l’échiquier d’un imminent avènement.

Resté à l’extérieur du cloître, Kai observe le dehors et dénote une certaine forme d’agitation dans le camp de réfugiés: l’armée du Grand Empire est de retour. Il va de suite prévenir Kei, et en effet, les mercenaires, avec Migite à leur tête, sont en train de mettre le feu aux tentes de fortune. Face à ce brasier, ce dernier est totalement envahi par la rage. Il souhaite tout cramer, tout anéantir, et ses cris de ferveur semblent s’accoupler avec ceux de l’homme oiseau qui domine cette fournaise pour motiver ses troupes.

Le colonel poursuit sa lente avancée, environné par cette architecture étouffante. Un bruit de moteur l’interpelle, les sbires de numéro 41, sur un camion, et armés jusqu’aux dents. Il s’interroge. Encerclés par les flammes, les réfugiés décident de se rendre à l’intérieur du temple. Et une véritable marée humaine, compacte et apeurée, s’agglutine alors aux portes d’entrée. Kei observe la scène et comprend parfaitement que si les mercenaires se noient à cette masse, il sera impossible de les discerner. Elle retourne au cloître, Kai la suit comme un petit chiot ! Du côté de l’armée, le camion de tout à l’heure vient d’arriver, avec sa belle cargaison. Migite expédie les directives, et prend possession d’un lance-roquette, il est prêt pour le deuxième round.

À l’intérieur du monastère, Kei demande aux moines de lui apporter Masaru, si Miyako ne veut pas l’accompagner, elle souhaite au moins mettre numéro 27 en sécurité. Mais la prêtresse l’interpelle, elle perçoit une énergie autour du bâtiment, elle sent que sa poitrine va exploser. Il est évident que ce que subodore Miyako à cet instant précis ne nous est pas dévoilé à la case suivante, avec l’impact d’un missile sur le toit du temple. Son appréhension se porte indubitablement au-delà de ce conflit. La vieille devine ce clapotement incessant qui surplombe son monastère, elle discerne l’écho de cette tourmente nébuleuse, de plus en plus présente et constante. Elle sent Tetsuo divaguer dans sa douce perdition.... Qu’est ce que ça signifie?

Et en effet, une roquette percute la toiture de l’édifice, une autre s’écrasera à sa base. Kei est parfaitement consciente qu’ils ne pourront plus s’échapper, elle décide donc d’aller trouver refuge tout en haut de la tour principale. D’ici, ils pourront anticiper. Les sbires de l’Empire poursuivent leur pilonnage, endommageant toujours plus le temple religieux. Migite propose même une récompense à celui qui fera valser cette fameuse tour. Il jouit du spectacle et espère que Miyako, à l’intérieur, en fait tout autant. Le colonel, dans une lutte sans relâche contre les éléments, semble se trouver très proche du monastère, il donne d’ailleurs l’impression d’observer la fournaise.

C’est alors qu’un sbire de l’Empire bondit sur la security ball et pointe son arme sur le militaire. Accompagné par deux acolytes, il le menace de mort et dénote un visage agité, impétueux et tourmenté. Scandé par une mise en scène structurée, le colonel tâche de garder son calme. Au travers d’un jeu de regard, il est reconnu par l’un de ses anciens soldats qui semblent avoir incorporé la milice de l’Empire. Son supérieur du moment, toujours emporté par cette même anxiété lui ordonne de le tuer. Mais l’ex-officier hésite.

Au temple, les explosions se font de plus en plus ressentir, et les tirs de plus en plus précis. Kei et Kai sont rejoints par un Masaru endormi et quelques moines, ils prennent place dans l’ascenseur personnel de Miyako où la prêtresse les attend. J’ai un peu de mal à cerner la transition entre l’instant où numéro 19, dans son cloître, ne souhaitait bouger de son fauteuil, lui important même de mourir, et celui ci, dans l’élévateur, où elle prétend que toute résistance est inutile. Bref, les portes se referment, et ils commencent leur ascension jusqu’aux cimes de la tour principale. C’est alors que Masaru se réveille et grogne quelques sons. Dans sa surprise, la vieille lui demande de localiser Kiyoko, mais le mutant semble encore bien endormi. Miyako est catégorique, il faut faire vite, car l’énergie ressentie tout à l’heure lui devient de plus en plus pesante. Soudain, Masaru se redresse, il offre un visage mêlant stupeur et inquiétude, il bégaie. Et nous contemplons de nouveau son facies, rehaussé cette fois-ci par une dose de subjugation, se fondant sur une vue panoramique tramée par la virulence de cette tourmente annoncée. Sur les crêtes de l’édifice en ruine, dominé par cette perspective nébuleuse, Tetsuo s’est maintenant mis sur pied, il est littéralement balayé par l’impétuosité de ce courant invariant. Il se comprime la tête, pousse un hurlement strident, affrontant cette force fructueuse pour mieux digérer ses souffrances.

Dans l’ascenseur, Kei réitère la question au mutant: « où est numéro 25? » Mais ce dernier, bariolé d’une fine sueur, pourra juste susurrer son prénom. Et nous retrouvons Kiyoko, à l’intérieur de la security ball, crier le nom de son ami. À l’extérieur, le sbire de l’Empire, ce même qui ordonna à son soldat d’exécuter le colonel, se fait alors surprendre par l’ouverture du sas de la boule, il en perd l’équilibre. Remarquant de suite la mutante, il somme à l’un de ses sous-fifres d’aller prévenir Migite de leur découverte. Numéro 25, parfaitement lucide, mais tremblante, supplie au militaire de faire vite, d’aller sur la tour afin de rejoindre Masaru. Le colonel est interloqué, quelle tour? Il tâche de s’approcher, mais se fera cribler de balles par le mercenaire toujours guidé par cette constante anxiété. Le militaire est à terre, agonisant, une mitraillette pointée à quelques centimètres de son front, face à un hystérique lui criant « Meurs ». La case suivante nous montre une arme identique, à une différence près, soutenue de la même manière, vociféré son bruit meurtrier. C’est en fait l’ancien soldat qui fit feu, tuant son supérieur actuel afin de sauver le colonel d’une mort annoncée.

Près de la fournaise, Migite est tenu au courant sur la localisation de l’autre enfant. Il jubile et ordonne à son mercenaire de retourner sur les lieux avec plus d’hommes et de ramener la fille en vie. Le militaire, lui, est soutenu par son ancien soldat, ils marchent sur une colline de débris et conversent. Soudain, une image venant de nulle part immobilise nos pupilles sur une scène troublante, fardée par un jeu de lumière oppressant et pétrifiant. L’officier se fait canarder sous le regard impuissant du colonel. Ce dernier, dépourvu, se voit dans l’obligation de rebrousser chemin, pendant que les sbires de l’Empire escaladent tranquillement la colline. Le militaire rejoint difficilement la security ball, soutenu par son bâton, il fait face à ses chasseurs, et pointe sur eux son arme secrète qui pilote le satellite SOL. Une case magistrale nous expose ses yeux déterminés, sa mâchoire fluctuante, son index prêt: il est sur le point d’activer le mécanisme.

Au temple, l’ascenseur arrive à destination, au sommet de la tour. La porte s’ouvre lentement, la clarté commence à envahir la cage, Kei et Kai offrent un regard écarquillé, Miyako et ses moines sont sereins. Ils sont alors soudainement balayés par un violent courant d’air, comme victimes d’une dépressurisation. Dans la splendeur du dehors se dessine une silhouette, imprécise, mais significative. Masaru se redresse et observe, convulsé, numéro 19 semble contrariée, les deux jeunes, eux, s’émeuvent. Tetsuo leur fait face, il est assis sur le rebord de la fenêtre explosée et donne l’impression d’être apaisé. Dépossédé de sa cape, il exhibe fièrement son bras droit. En arrière-plan, Néo Tokyo en ruine, la clarté du lagon, et cette tourmente tant attendue.

Une page titre intrigante pour introduire cet épisode 70 sorti le 7 avril 1986 dans Young Magazine. On a l’impression d’observer une manifestation concrète et tangible de ce que stipulent les bas reliefs qui abondent dans le temple de Miyako. Ces bas reliefs, que je ne cessais de comparer à un halo lumineux, se faisaient par ailleurs plus oppressants de par leur exhibition répétée. Et en voyant cette présente image, on pourrait croire que cette oppression touche à sa fin, mais l’explosion de lumière, elle, semble inchangée. Au contraire, cette impression est renforcée, si on la met en relation avec la case qui nous montre Akira sur le point de se manifester, juste avant la destruction de Néo Tokyo, dans l’épisode 46. Entre l’émanation des photons et le jeu d’ombre, la similitude est assez frappante. Cependant, lorsque Tetsuo alla visiter la prêtresse pour s’entretenir avec elle, il émit une frayeur évidente à la vue du bas relief, la vieille lui révéla même qu’elle avait eu cette vision, au laboratoire. Mais cette dernière n’a pu voir le déchainement énergétique d’Akira, car si elle le rêva, ce ne put être que durant son coma, donc après ses expériences au labo. De plus, si nous nous attardons sur la stupeur de Tetsuo contemplant ce bas relief, son facies exhibait une expression similaire à celle qu’il articula lorsqu’il tenta de pénétrer dans la tête d’Akira. On serait donc en droit de penser que ce visuel qui nous est montré dans cette page titre est en lien direct avec numéro 28, mais ne symbolise certainement pas son déchainement énergétique. Mais alors qu’est ce que cela représente? À ce stade de lecture, et ce malgré la présence d’indices évidents, il nous est impossible d’y apporter une réponse objective.

Mais bref ! Tetsuo se trouve en haut de la tour du monastère, dominant la ville et baigné par les vents. Là aussi, depuis ce point de vue, on a l’impression de culminer à des centaines de mètres d’altitude. Il fait face à Kei, Kai, Miyako et Masaru, tous surpris de le voir en ce lieu. Ses cheveux en bataille, le regard lointain, il semble posé, mais démontre finalement une grande détresse en réclamant des médicaments. La vieille le sermonne, objectant que son comportement est honteux, que ces affres qui le martèlent sont son destin, « alors profites-en ! » lui hurlera-t-elle. Faut-il en conclure que numéro 41 est condamné à souffrir. Lors de leur récente conversation, Miyako avait ordonné à Tetsuo d’arrêter la drogue afin de pleinement libérer son pouvoir pour s’extraire de ce courant invariant et cerner Akira. De plus, elle lui avait fait comprendre, peut-être de façon bien implicite, que c’était aussi le seul remède à tous ses maux. Pour la vieille donc, Tetsuo n’a pas trop de choix: soit il accepte sa mission, c’est à dire s’approcher d’Akira, soit il accepte son destin, c’est à dire souffrir éternellement. Ce dilemme, finalement intrinsèque à toute existence humaine, nous est planté par Otomo sur deux cases, furtives et banales, séparées par un portrait douloureux de l’adolescent qui pointe alors un regard désapprobateur, comme si cette destiné humaine lui était tout compte fait intolérable. Toujours épris par l’effet de surprise, Kai se lance sur Tetsuo afin de lui mettre un coup de point. Un comportement fort incompréhensible qui montre bien le niveau du personnage. Mais Kei le stoppe, car elle sent bien que quelque chose ne va pas. Et en effet, numéro 41 est au plus mal, ses yeux se nimbent d’une langueur inquiétante, il dégouline de toute part, un flux baveux s’extrait même de sa mâchoire crispée. Il est à bout et réclame encore, d’une voie tremblotante et répétée, de la drogue.

De son côté, le colonel est toujours sous la menace des mercenaires qui le mitraillent avec ferveur. Il pointe son laser sur ses derniers, sur leur front, leur main, leur bras, fournissant au satellite les meilleures coordonnées possible. Et, paré d’une concentration suffocante, il enclenche le mécanisme. Immédiatement, une lueur semble poindre au zénith du firmament, plombé par un épais nuage. Une vue spatiale nous montre que SOL fonctionne parfaitement. Et son rayon longiligne transperce la voute céleste et vient percuter la surface terrestre de plein fouet, déblayant une ruine adjacente. L’explosion est intense, sourde et resplendissante. Elle surprend Migite et ses hommes, elle pousse le colonel à trouver refuge proche de la security ball, elle immobilise Kei et Kai les plongeant dans l’incompréhension. Tetsuo se retourne, pointe son regard sur ce jet fulminant qui projette sur le plancher saupoudré d’éclat une ombre précise et particulière. Il s’agrippe inconsciemment le bras droit, comme si ce dernier gardait en mémoire le déchirement dont il fut victime en cette après-midi du 16 avril. Des larmes de sang semblent même dégouliner le long de ses phalanges métalliques comme une réaction purement pathogène. Les yeux complètement écarquillés, la bouche incurvée par l’épouvante, numéro 41 se retrouve aspiré dans les airs, attiré par une force inconnue qui laisse Kei et Kai radicalement obnubilés et abasourdis. Dans les cieux, les nuages sont totalement entraînés par un courant de convection qui propulse Tetsuo sans cesse plus haut, le condamnant à l’impuissance. Dans la planque, Akira et Kaori sustentent une soupe froide, le mutant dépose soudainement sa cuillère à la surprise de la jeune fille. Il braque son visage sur sa gauche, et dévoile une physionomie concentrée au regard pénétrant. Il donne l’impression d’entrer en connexion avec Tetsuo qui poursuit, lui, son ascension incontrôlable, et beugle un cri significatif. La calligraphie de son trait est tremblotante, tout comme celle que confectionna numéro 28 juste avant sa manifestation, Néo Tokyo serait-elle sur le point d’exploser?

Au temple, Miyako émet le même cri significatif, comme si elle était en résonance avec Tetsuo. Masaru, toujours très lucide, s’inquiète pour Kiyoko qui est affalée à l’intérieur de la sécurity ball, le front en sang. Le colonel tente d’ailleurs de s’approcher d’elle. Un éclat lumineux se dessine discrètement dans ce ciel soudainement dégagé, avec les soldats de l’Empire, armes à la main, en premier plan. Tous sont scotchés et interloqués par cette récidive. Une double page noyée par la blancheur nous est alors offerte, dépeignant Tetsuo, agrippant inlassablement son bras droit, diffuser un dantesque rayonnement. Kei, aveuglée par ce brasillement, émet un timide « C’est comme...!? » Et en effet, en contemplant cette planche, on pourrait presque la comparer à celle qui nous montrait Akira sur le point de se déchainer. On y ressent la même virulence, la même candeur, la même tension. Mais numéro 28, lui, semblait attirer la lumière en lui, la concentrer dans sa corpulence pour ensuite libérer sa vague dévastatrice. Dans ce présent cas, on sent plutôt que la lumière s’expulse de Tetsuo, s’extériorise de sa corpulence, elle s’en libère. La vue de cette image magistrale donc, avec l’adolescent, minuscule, au centre de cette clarté freinée par les bâtiments et les colonnes de poussière, n’annonce pas la prochaine destruction de Néo Tokyo. Et en effet, de cet embrasement incompris, surgi des vestiges architecturaux. D’énormes buildings tombent des cieux et viennent s’écraser sur les restes de la cité dans un plan large et fourmillant de détails. Un cadrage plus serré nous expose le mobilier valdingué dans les airs, comme en apesanteur. Et devant cette situation inexplicable, Otomo nous pond une seconde double planche, colossale, impactant, émouvante: Kei et Kai, pétrifiés, face aux débris du fiftyfive Bank, l’immeuble sur lequel se trouvait Kaneda lors de la manifestation d’Akira. L’illustration est tout simplement magistrale, elle démontre encore une fois le talent de Katsuhiro, sa maîtrise insondable à concevoir des arrêts sur image troublants. Hormis les protagonistes en premier plan, tout semble en mouvement dans cette image, les dalles, les bouts de taule, les piliers en béton armé, le bâtiment dans son ensemble même. Mais tout est immobile, pétrifié sur le papier tel un pétroglyphe sur du marbre. Une vue rapprochée nous montre ensuite des soldats, noyés dans une trame uniforme, entamant leur dégringolade vertigineuse. Parmi les débris en lévitation, une silhouette se dessine en arrière-plan: Kaneda. Le visage médusé par l’incompréhension, il amorce lui aussi sa chute, venant de nulle part, pour effectuer un vol plané jusqu’au temple de Miyako. Toujours pétrifiée par le cours des choses, Kei l’observe au travers du balcon et ne peut qu’exhiber sa déstabilisation.

Le jeune poursuit sa chute vertigineuse dans une planche rayée par la vitesse, s’écrase sur une tente de fortune, rebondit et dévoile la béatitude de son minois. À peine au sol, il déguerpit avec rapidité, amorçant un sprint pour s’éloigner au plus vite du désastre qui s’abomine derrière lui. Le retour de Kaneda dans la saga se présente donc dans une séquence un tantinet humoristique, mais elle ne doit pas nous écarter sur les raisons de cette revenue. Il est incontestable que c’est la récente manifestation de Tetsuo qui généra toutes ces subites apparitions, et notamment celle de notre héros. Nous nous souvenons parfaitement que, lors du déchainement d’Akira, Kaneda s’était retrouvé enrobé par un noir profond qui l’immisça dans une dimension méconnu, j’en avais même conclu que Tetsuo était le grand instigateur de cette immixtion. Et c’est maintenant qu’il le libère de cette dimension, prouvant par là que c’était bien lui qui l’avait sauvé de la destruction de Néo Tokyo. Comment Tetsuo a-t-il pu faire ça? Que s’est-il passé pour Kaneda durant tout ce laps de temps? Impossible de répondre, et ces questions restent surement les plus insolubles de toute cette épopée. Je m’aventurerai même à dire que ce sont les faits les plus mystiques du récit. Mais si Akira, le manga, raconte l’histoire d’une amitié éternelle et atemporelle entre deux enfants, elle mérite bien une petite dose de mysticisme.

Tetsuo, quant à lui, est toujours noyé dans la candeur de sa manifestation, interloqué. Soudain, son environnement s’opacifie, se met au négatif, orchestré par cette stridente sonorité qui accompagnait déjà les apparitions du Kaneda en flamme, preuve que c’est maintenant à son tour de s’immiscer dans cette dimension méconnue. Entouré par les noirs profonds, un amas d’étoiles lui fait face, derrière lui, la candeur se referme semblant l’introduire dans une mouvance fructueuse. Il est impressionnant de constater qu’à cet instant précis, la posture de Tetsuo est très similaire à celle qu’il arborait durant son délire, avec une Lune comme arrière-plan. Même stupeur, même positionnement des bras et des jambes, même focalisation sur son bandage. Ici, je me demande donc s’il n’avait pas anticipé cet événement, celui de s’enivrer dans cette mouvance fructueuse. Si tel est le cas, cela prouverait définitivement que cette tempête annoncée qui surplombait Néo Tokyo était bien orchestrée par lui, comme un prélude à cette présente ivresse. Son regard passe alors de la panique à la mélancolie, il observe un homme et une femme dans une chambre d’hôpital, il voit un nourrisson, les yeux grands ouverts. Il se contemple lui-même, à peine âgé de quelques jours, voire de quelques heures, et dans le reflet de sa pupille se dessinent ses parents, qu’il ausculte peut-être pour la première et dernière fois. Sa mère prétend qu’il vient d’émettre un sourire, son père conteste que ce ne fut qu’un bâillement. Cette première donne l’impression de vouloir le prendre dans ses bras, et tout se dilue, dans un tourbillonnement cinétique, alors que Tetsuo, bébé, bredouille « maman... papa... » peut être pour la première et dernière fois. La case suivante nous le montre, barbouillé de sang, venant tout juste de sortir du ventre de sa mère. Il hurle, les médecins tachent de lui retirer le cordon ombilical. Son corps de nouveau-né, soudainement devenu opalescent, s’embringue discrètement dans des trainées de vitesse, il arbore un visage déconcertant qu’il est impératif de ne pas oublier. Lors de son délire, Tetsuo s’était déjà projeté dans le passé, mais n’était pas allé au-delà de l’internat. Ici, il va beaucoup plus loin, il revit l’instant initial de son existence, il assiste à sa propre naissance, et semble ressentir toutes les douleurs que procure cette première expiration. On pourrait presque se demander si toutes ces souffrances incessantes dont fut victime Tetsuo n’étaient finalement pas liées à cette réminiscence originale.

Mais nous nous positionnons subitement dans une aire de jeux, une bande de cinq gamins bastonnent un sixième à terre: Tetsuo. Le passage à tabac terminé, ce dernier se retrouve isolé, chougnant. À quatre pattes, il tâche de récupérer son robot en plastique brisé, mais ses mains s’agrippent à un monticule de pilules, lui offrant une seconde vision cauchemardesque comme si ses affres n’avaient qu’un seul et unique remède. Car, si durant sa jeunesse, Tetsuo consomma de la drogue, ce n’était pas pour s’envoyer en l’air, mais bien pour pallier ses souffrances incessantes. À présent, il hurle d’agonie, ne supportant une telle fatalité, et l’éclat d’une galaxie l’absorbe alors en son cœur. De nouveau dans l’aire de jeu, face à son gundam décomposé, il incline la tête et voit Kaneda derrière le grillage. Ce dernier, immobile, l’observe. Il ne lui est pas venu en aide, car c’est certainement leur première rencontre, ils ne sont pas encore amis. On pourrait presque s’imaginer que ce saut temporel, de la maternité jusqu’à cette aire de jeu, résume toutes ses longues années de solitude éprouvées par Tetsuo. Abandonné par ses parents, le jeune garçon n’a finalement retrouvé une compagnie qu’au travers de Kaneda. En plus d’avoir eu une adolescence difficile, Tetsuo a vécu une enfance solitaire, laissé tomber par tous et délaissé par la société. Mais numéro 41, toujours aspiré par cette folle précipitation, exhibe les mêmes affres sur son visage, comme s’il voulait refouler toutes ces années d’abandon. Assidûment balayé par ce flux incessant, il dénote alors un regard surpris.

Dehors, proche du temple de Miyako, les édifices poursuivent leurs chutes, conférant au paysage un chaos persistant. Kei et Kai restent visiblement médusés, les moines tâchent de protéger Masaru et la prêtresse. Cette dernière affirmera même que Tetsuo est en train de revivre la traumatisante expérience de sa naissance. Face à cette destruction, Migite semble désemparé, le colonel, quant à lui, trouve refuge sous la security ball. Mais Tetsuo est toujours emporté par ce courant invariant, son visage est sidéré. D’énormes blocs de pierre se présentent à lui, formant une double hélice d’ADN. S’enfoncerait-il encore plus profondément dans le passé, jusqu’à entrevoir la conception même de son génome? Réponse indécise, car, submergé par une allégorie trop flagrante, le jeune ne fait finalement face qu’à une forme démesurée de celle élaborée par Akira durant ses passe-temps favoris. Numéro 41 s’agenouille sur l’une des roches, se questionne, et tout s’accélère: le flux se ravive, les cailloux se désagrègent, la candeur domine de nouveau son champ de vision. C’est alors qu’une double planche phénoménale nous est exposée, bariolée de mille lignes, avec en haut, une esquisse effarante, monumentale, montrant Tetsuo envouté par une célérité infinitésimale. En bas, trois cases synoptiques nous proposent un traveling sur Akira, parfaitement imperturbable, qui nous mord de son regard pénétrant.

À la vue de ce jeu de vignettes, je ne peux qu’en conclure que Tetsuo vient de s’extraire du flux, il délaisse soudainement son appartenance à ce courant invariant dont Miyako faisait tant l’éloge, il quitte définitivement ce monde qui condamne Homo Sapiens à être guidé par la fatalité. Et si l’on en croit la prêtresse donc, Tetsuo est maintenant en mesure de comprendre Akira, et surtout, il se libère de tous ses maux, mettant un terme à cette souffrance incessante. En contemplant simplement l’image du haut, celle bariolée par toutes ces lignes concentriques, on se rend compte que ce qui pourrait sembler être un halo de lumière n’est finalement que l’extrémité du tunnel, la porte de sortie de cette constance fructueuse. Et en la considérant ainsi, je ne peux que penser à la page titre du chapitre antérieur, et donc à ce bas relief présent partout dans le temple de Miyako. Car c’est bien ce que représente cette sculpture murale: la sortie de ce courant invariant. Lors de leur entretient, la prêtresse avait révélé à Tetsuo connaître cette lueur, qu’elle l’avait perçu au laboratoire. Depuis sa confession avec Kei, nous savons que la vieille faisait partie d’un groupe d’enfants sur lequel furent effectuées des expérimentations à haut risque afin d’ouvrir la voie aux numéros 20. C’est durant ces expériences qu’elle entrevit le bout du tunnel, durant ces expériences qu’elle faillit s’extraire du flux, mais elle en mourut, ou plutôt, sombra dans un coma de treize années. Cette vision fut donc la dernière que vit Miyako avant de s’éteindre, et elle lui fut tellement traumatisante qu’elle décida d’orner son temple de mille de ces représentations. Un visuel qui avait un but décoratif soit, mais surtout un but fonctionnel, car indirectement, il préparait ses futurs disciples à un tel évènement. De plus, toujours lors de cette cruciale rencontre, Tetsuo resta tétanisé à la vue de ce bas relief. C’était en fait cette vision qu’il avait eue lorsqu’il tenta de pénétrer dans la tête d’Akira, quelques jours auparavant. Afin d’accomplir cet acte, il devait tout d’abord s’abstraire du flux, mais la force de ce dernier, ravivé, fit presque exploser son corps. On constate donc que s’extirper du courant n’est pas chose aisée, il est même fort probable d’y trouver la mort, et numéro 19 est bien placée pour l’affirmer. D’ailleurs, en forçant Tetsuo à stopper les cachetons pour tout justement s’exclure de ce flux, la vieille ne cherchait-elle finalement pas à l’éliminer? Rien n’est explicite dans le récit pour déclarer une telle chose, je mentionne ceci seulement à titre de curiosité. Dans tous les cas, s’il en fut ainsi, Miyako vient de commettre sa première erreur !

En outre, comment Tetsuo a-t-il pu sortir indemne de cette extraction? La présence de l'ADN de pierre sur les pages antérieures me pousserait à croire en une aide volontaire d’Akira. Ce dernier s’amuse de ces cailloux comme de Tetsuo et de la génétique finalement. Et les trois cases synoptiques, nous le montrant sur ces raies de vitesse se mutant en marches d’escalier, évoque très bien l’accueil qu’il prodigue à numéro 41 au bout de ce tunnel. Pourquoi maintenant? Là aussi, en voyant le regard mordant et pénétrant d’Akira, je ne peux m’empêcher de penser à celui qu’il exhibait lorsque Tetsuo avait fini par jeter toutes ses pilules. À cet instant, l’enfant dénotait une posture et un visage qu’on ne lui connaissait pas, on avait clairement senti que quelque chose était en train de changer. C’est donc cette nouvelle prédisposition de l’adolescent qui a permis à Akira d’efficacement l’aider à un tel exploit. Après avoir mis un terme à la dépendance de ses drogues, numéro 41 peut maintenant se consacrer uniquement à sa relation lysergique avec le mutant. Et même si cette relation dure depuis le début de l’histoire, elle prend ici, à cet instant, une tout autre dimension.

D’ailleurs, Tetsuo est toujours en lévitation, planant légèrement au-dessus de l’escalier, devant l’enfant qui donne l’impression de l’accueillir. Il s’agenouille sur les marches, son regard est empli d’une douce terreur, face à lui, Akira émet un sourire. C’est la première fois que nous voyons le mutant ouvrir la bouche, la première fois même qu’il semble s’émouvoir. Et il est fou de constater, au travers de ce plan américain élégant, à quel point il fait plus âgé, plus mature, moins introspectif. Depuis son réveil, le 16 avril, numéro 28 n’a été qu’indifférent au monde qui l’entourait, totalement imperméable aux frénésies de son environnement. Insensible lors de son échappée auprès de Sakaki, insensible lors de ses retrouvailles avec ses amis de laboratoire, insensible lorsqu’il se faisait trainer telle une relique religieuse, insensible aux cris agoniques de Tetsuo. S’il était baigné par une telle indifférence, c’est juste parce qu’il vivait seul, dans son monde, loin de ce courant invariant et agité par une humanité philistine. Maintenant rejoint par numéro 41, il se trouve dès lors accompagné, et ceci doit indubitablement lui procurer de l’émotion: il émet donc un léger sourire à Tetsuo. Ce dernier, paralysé, le visage tramé par un mélange d’effroi et de fascination, vient de mettre un terme à la solitude éternelle du mutant, lui qui vécut tant d’années dans son propre cocon. Finalement, Tetsuo offre une compagnie à Akira comme Kaneda lui offrit la sienne lors de son enfance.

Kaori, toujours à l’intérieur de la planque, s’inquiète de la soudaine disparition de l’enfant, elle sort. Distinguant son bras gauche posé sur l’accoudoir du trône, elle le gronde sans grande fermeté, mais reste stupéfaite en voyant Tetsuo agenouillé devant l’assise. La posture de l’adolescent est identique à celle qu’il arborait suite à leur démonstration face à un peuple en émoi. Son visage pondéré, rivé à même le sol, semble même en être une copie conforme. Mais ici, pas de cirque, pas d’exhibition frauduleuse, point de fanfaronnade. Juste un tête-à-tête, sincère, sublimé par cette emprise psychoactive. Une vue plongeante nous montre ensuite cette scène théâtrale, avec nos trois protagonistes, Kaori, Akira et Tetsuo, noyés dans un silence ancestral. Je ne ferais aucune remarque sur les ombres portées au sol, car Otomo a, depuis pas mal de planches, accumulé trop d’incohérences pour émettre une certitude spatiotemporelle fiable. Noyé dans la destruction récente qui domine le temple de Miyako, une silhouette s’extirpe des débris. Kaneda refait surface, exténué, se demandant si ce chaos est bel et bien terminé.

L’épisode 71, sorti le 21 avril 1986 dans Young Magazine marque aussi la fin du quatrième tome Deluxe du manga, publié par la Kodansha le 10 juillet 1987. Ce volume, intitulé KEI pour l’occasion, aura parfaitement mis en évidence ce personnage, le positionnant sans cesse au centre des intrigues. Cependant, si l’on peut affirmer que ce Tome 4 est le meilleur de toute la saga, c’est bel et bien pour son développement fait sur la personne de Tetsuo. Entre son premier délire, son entretien avec Miyako, et sa crise exutoire, nous avons vu défiler, au fil des pages, un grand pan de sa transformation. Et tout fut magistralement bien conté. Pour la première de couverture, Otomo oublie un instant la dominance chromatique des précédents volumes pour marier les couleurs primaires autour de l’assise éburnée d’Akira. Une très belle image qui parvient sans retenue à faire ressortir l’aspect ludico-décoratif de numéro 28.

Pour la couverture cartonnée, prédominé cette fois-ci par un violet dense et profond, les partisans du Grand Empire défilent sur les décombres de la capitale. Discret et seul, Tetsuo observe cette procession qui se détache, par sa clarté, des ruines architecturales.

Une illustration puissante, comme sait si bien les faire Katsuhiro, grouillante de vie, où chaque pèlerin nous expose une posture singulière, une conviction propre, une attitude intime, mais une démarche commune.

Bien évidemment, il est impossible de présenter le volume 4 sans parler de sa quatrième de couverture qui nous montre le flipper, produit par la Taito et Otomo lui-même, spécialement conçu pour l’occasion. Essentiellement décoré de dessins relatifs au volume 2, Kaneda, provenant de la page titre de l’épisode 79, donc relatif au cinquième tome, semble faire un peu tache. Dans tous les cas, une véritable relique, fabriquée à un seul exemplaire et exposée fièrement dans ce présent volume.


sommaireEpisode 5: KEI 2

akira de katsuhiro otomo